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Mariages: Le coronavirus, un convive que personne n’attendait

Chahinaz Gheith, Dimanche, 05 juillet 2020

L'épidémie du Covid-19 est survenue à l’aube de la saison des mariages, contraignant les couples à revoir leurs projets, en reportant leurs noces, ou à se réinventer, en organisant des cérémonies d’un genre nouveau. Tour d’horizon.

Mariages  : Le coronavirus, un convive que personne n’attendait
L’épidémie de coronavirus a porté un rude coup aux professionnels du mariage.

Laila et Omar se sont mariés à la mi-juin. Elle a 28 ans et lui 35. Leur mariage était prévu en avril dernier, mais la pandémie du coronavirus les a poussés à reporter la date de leurs noces et à changer leurs plans. Tout était pourtant minutieuse­ment préparé: les cartes d’invitation, la réservation de la salle d’hôtel, le traiteur, le fleuriste, le DJ, la décoration, le coif­feur et la maquilleuse. Mais les mesures prises pour contrer le coronavirus ont tout chamboulé. Le couple reçoit un pre­mier appel de l’hôtel pour annuler la réservation jusqu’à nouvel ordre. Puis, quelques semaines plus tard, un deu­xième pour les informer que le nombre des invités sera 50 personnes au lieu de 150 initialement prévues, et que la salle sera remplacée par un espace en plein air. Puis un troisième pour annuler à nouveau. « Un coup très dur! On était dans notre petite bulle de bonheur, et soudain, c’est ton petit rêve de princesse que tu vois partir en fumée ! », raconte Laila qui a décidé, avec son fiancé, de maintenir leur cérémonie de mariage, mais bien plus restreinte. Les noces se sont déroulées l’après-midi dans une petite villa qu’ils ont louée, avec un cercle restreint d’invités (pas plus de 30), la mariée portant une robe blanche, un voile blanc et un masque assorti. La signature du contrat de mariage s’est faite à distance, et les nouveaux époux n’ont eu droit qu’à des sourires et des félicitations de loin, pas d’embrassades, ni de danses ni de mains serrées d’émo­tions, par souci de respecter la distancia­tion physique. Sans oublier le port obli­gatoire du masque pour les invités et la mise à disposition de gel hydroalcoo­lique. Bref, des règles sanitaires néces­saires, parfois contraignantes, mais qui n’entament en rien la joie et le bonheur des nouveaux mariés.

Une joie mêlée de déception

L’on peut même dire que le nouveau couple a lancé un nouvel adage: mariage masqué, mariage heureux! « Je suis heureuse qu’on ait pu enfin célébrer notre mariage. Certes, ce n’est pas comme on avait prévu. Les événements en ont décidé autrement. L’attente a été longue, j’étais très anxieuse et impa­tiente. J’étais un peu déçue et triste de ne pas pouvoir faire tout ce que je voulais, mais cela m’a amenée à me questionner sur les priorités. Je n’y pense plus, aujourd’hui l’important, c’est qu’on soit ensemble », poursuit-elle.

Moins enthousiaste, Mirna Adel, 30 ans, a subi la pression de son fiancé et de sa famille pour abandonner la somp­tueuse cérémonie de mariage, et a orga­nisé un événement plus modeste. « Il ne servait plus à rien d’attendre encore. Nous avons décoré la maison et nous avons établi le contrat de mariage durant le confinement sans fête et sans invités. Mais je me suis préparée comme prévu: robe, maquillage et coiffeur. Moins de 10 personnes ont assisté à la cérémonie contre la cen­taine d’invités initialement prévue. Nous avons fait appel à un photo­graphe pour prendre des photos com­mémoratives, pendant la journée, avant le couvre-feu nocturne. Un petit groupe de zaffa est venu chanter et danser dans la rue. Nos voisins étaient aux balcons, ils ont lancé des pétales de fleurs. Tantes, oncles et amis ont formé des convois de voitures pour nous accompagner jusqu’à l’apparte­ment », se désole Mirna qui, malgré tout, ne cesse de se comparer à ses amies qui ont somptueusement célébré leurs noces. « Il est vrai que notre objectif, au fond, c’est de se marier, mais j’ai tout de même quelques regrets, je rêvais depuis longtemps d’un beau mariage, après tout, ce n’est qu’une nuit dans la vie », regrette-t-elle bien que son mari lui ait promis de faire un plus beau voyage de noces dès que les vols reprendront.

Certains ont même pris de gros risques : pas question ni de reporter ni de se marier en catimini, comme Hassan, habitant au gouvernorat de Charqiya, qui a tenu à se marier à tout prix en grande pompe, avec la totale : tous les habitants du village invités, un cortège dans la rue, des voitures enguirlandées, des klaxons festifs. Résultat: la police est venue pour interrompre la fête, embarquer le marié contrevenant et le placer en prison. Motif: il n’avait pas respecté les mesures barrières de protection et les prescriptions de confinement des auto­rités. Et ce cas n’est pas isolé. La scène s’est répétée dans plusieurs gouverno­rats d’Egypte et des infractions ont eu lieu entre autres à Ismaïliya, Belbeis, Zagazig et Qalioubiya.

Plans chamboulés

Le coronavirus a ainsi obligé cer­tains couples à se réinventer. « Nous avons dû faire preuve de créativité en faisant notre mariage en ligne, par Zoom », dit Riham, en train d’apporter la touche finale aux préparatifs en compagnie de Abdel-Rahmane, son fiancé. Leur plus grande inquiétude ne ressemble toutefois pas aux craintes qu’ont habituellement les futurs époux. Ils avaient peur d’avoir des problèmes avec la connexion Internet. « Malgré les circonstances, nous avons eu un mariage magique, à notre image et qui a pris une forme inédite », commen­tent-ils, ravis. Derrière leurs écrans, certains invités avaient revêtu leurs tenues des grands jours, d’autres avaient opté pour l’humour en enfilant un costume par-dessus leurs vêtements de confinés. « L’émotion passait aussi à travers les écrans. Nous avons envoyé des bisous du coeur à nos familles et nos amis », se réjouit la jeune mariée. Un avis non partagé par Imane, future fiancée qui a connecté les 28 écrans des invités, qui assiste­raient au mariage de chez eux via Zoom. « C’est une ambiance étrange. Pas de youyous, pas d’effusion de joie ou de cris au moment de passer la bague au doigt, mais seulement une espèce de brouhaha sur Zoom. C’était un peu décevant par rapport à ce que j’avais imaginé. On était heureux, mais c’était un peu mort », raconte Imane, qui a vécu ses fiançailles par texto avec ses invités.

Pas de cérémonie du tout, une toute petite fête ou un vrai mariage en grand reporté? C’est la question que se posent des milliers de couples à l’heure où la saison des mariages est traditionnellement lancée. Il y a ceux qui ont opté pour ce dernier choix, comme Asmaa et Magdi qui ont préféré reporter leur mariage que d’avoir une demi-noce. « Se marier en petit comité ? Pas très excitant. C’est un moment heureux, donc je ne me vois pas être à un mètre de chacun, ne pas faire la bise, ne pas remercier d’être venu. De plus, je ne voulais pas que mon mariage se transforme en discussion géante sur le Covid-19. C’est triste. S’il faut attendre, on attendra, on a toute la vie », lance Asmaa, la future mariée. Et d’ajouter : « C’était une décision difficile à prendre, j’ai beaucoup pleuré parce que cela fait longtemps que j’attends cette soirée et que je la prépare. Mais je crois que c’est la bonne décision à prendre pour pouvoir finir de préparer mon mariage dans un contexte sans peur », partage-t-elle. Idem pour Rola Guirguis qui voit que le fait de se marier en pleine crise sanitaire, c’est faire une croix sur la liste d’invités à rallonge et les embrassades, en plus des convives portant des masques. Pour elle, le symbole du mariage, c’est encore la sortie de l’église, la robe blanche, les demoiselles d’honneur. La jeune fille sait ce qu’elle veut: « Un mariage qui nous ressemble, dans un esprit familial, en présence de tous nos amis. Nous avons envie de tous nous retrouver ». Elle échappe à l’omniprésence de la pandémie, en reportant son mariage, car il était hors de question qu’un moment de bonheur devienne un vrai danger pour ses parents ou les invités.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

Pour Moustapha, c’est tout bénéfice. Il a profité des circonstances actuelles pour faire des économies, vu que le coût d’une belle cérémonie peut s’élever à une centaine de milliers de L.E. Au départ, il voulait un petit mariage et, comme beaucoup de gens, il s’est laissé emporter par la vague et n’a pas résisté à la pression de son entourage, optant finalement pour une grande cérémonie. Mais le Covid-19 a changé la vie du tout au tout en quelques semaines. « Après un conseil de famille, nous avons tranché: faire très simple. Je suis allé chercher mon épouse seul. Ma mère a préparé un petit dîner à la maison et un gâteau ! Mes collègues, ma famille et mes amis nous ont félicités par téléphone. Au moins, ils n’auront pas de cadeaux à acheter ! », plaisante-t-il.

Il faut rappeler que le coût du mariage en Egypte est l’un des plus élevés. Même dans les campagnes, où le regard des cousines et voisines est plus pressant, les noces doivent être somptueuses. La sociologue Azza Korayem décrit des cérémonies encore plus dispendieuses qu’en ville car il faut montrer la réussite sociale. Une pression qui a forcé beaucoup de jeunes à s’exiler pour faire de l’argent.

Un secteur frappé de plein fouet

De nombreux couples ont donc dû faire une croix sur leurs projets initiaux. Ils étaient dans les derniers préparatifs, quand le Covid-19 est venu jouer les trouble-fêtes. Avec les salles de mariage fermées et les rassemblements publics interdits pour empêcher la propagation du virus, trouver des alternatives est un casse-tête. Dans la rue, à la maison, en plein air, chaque couple s’est trouvé une astuce pour vivre cet événement heureux d’une manière ou d’une autre.

Mais les professionnels, eux, ne sont pas si heureux que cela. Parallèlement aux couples, c’est aussi une période d’incertitude et de stress pour eux, et surtout de perte financière. Les annulations qui se multiplient laissant wedding planners, photographes, fleuristes, couturières, maquilleuses, DJ et organisateurs sans revenus. Hanane, wedding planner, sait que son année est perdue. « La haute saison des mariages commence en mai et se termine en septembre, avec un pic en juillet et en août. Certains couples ont ajourné leur mariage d’un an, d’autres pour le mois d’octobre ou même Noël. Mais entre la pandémie et la situation économique du pays, personne ne sait ce qui peut arriver d’ici là », soupire-t-elle. Quant à Mona Sabbahi, cheffe cuisinière, l’annulation des mariages s’avère pour elle catastrophique. « En quelques semaines à peine, les ventes, pourtant bonnes en début d’année, ont littéralement baissé », affirme-t-elle. Et de poursuivre : « Si j’arrive à en maintenir 60, je serai contente », calcule Mona qui cuisine d’ordinaire pour 160 mariages par an.

Bref, pandémie oblige, la tradition du mariage à l’égyptienne a bel et bien changé en cette saison. Reste à savoir si ces coutumes seront définitivement remises en cause, ou si tout redeviendra comme avant, une fois la crise terminée .

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