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Du soulagement, mais aussi de la prudence

Hanaa Al-Mekkawi, Mercredi, 01 juillet 2020

Après trois mois et demi de fermeture, plusieurs secteurs ont rouvert, comme la restauration, les cinémas, les clubs et les lieux de culte. Des mesures de prévention strictes sont toutefois imposées. Entre ceux qui s’en réjouissent et ceux moins enthousiastes, la rue égyptienne est partagée.

Du soulagement, mais aussi de la prudence

Samedi 27 juin, les Egyptiens se sont réveillés avec l’appel à la prière d’Al-Fagr, ou l’aube, dif­fusé par les mosquées, après trois mois et demi de fermeture suite aux mesures prises par le gouvernement pour éviter la propagation du coronavirus. Portant des masques et munis de leur tapis de prière, des centaines de fidèles ont assisté à la prière de l’aube dans plusieurs mosquées où ils ont été accueillis avec du gel hydroal­coolique. Puis, les fidèles se sont position­nés derrière l’imam (cheikh qui préside la prière) portant aussi un masque ainsi que tout le personnel qui travaille dans la mos­quée. « Ne retirez pas vos masques lors des prières, respectez les règles de distancia­tion physique, suivez les marquages au sol, faites attention à ne pas vous bousculer en rentrant ou en sortant de la mosquée, celui qui est fatigué ou malade, qu’il reste chez lui, il pourra prier à la maison ». Telles sont les indications données par l’imam dans le microphone avant de commencer la prière. « En cas de transgression de ces mesures, les mosquées peuvent de nouveau fermer leurs portes », a ajouté le cheikh. Après la prière qui a duré quelques minutes, tous les fidèles ont quitté le lieu de culte, les ouvriers ont stérilisé les sols et les murs et ont fermé les portes de la mosquée. « Je ressens la même atmosphère chargée de ferveur que celle de la prière de la fête. Je suis content de revenir à la mosquée pour faire ma prière », dit Ossama Atef, 53 ans.

En fait, la fermeture des mosquées et des églises comptait parmi les mesures impo­sées à la mi-mars par l’Etat pour lutter contre la propagation de la pandémie, tout comme celle des cafés, des restaurants et d’autres endroits publics. Seuls les pharma­cies et les supermarchés pouvaient rester ouverts 24h/24 et les autres magasins sui­vant des horaires précis. Des restrictions levées, mais sous certaines conditions depuis samedi 27 juin. Ce jour-là, mos­quées, cafés, restaurants, cinémas et clubs ont rouvert leurs portes sous conditions (25 % de la clientèle pour les cinémas, 25 % également pour les endroits clos à l’intérieur des clubs comme les salles de gym ou les restau­rants). Toutefois, les plages et les parcs publics resteront fermés encore quelque temps. Les cafés, les restaurants, les cinémas et les clubs travaillent désor­mais seulement à 25 % de leur capacité et fermeront à 22h. En revanche, les commerces pourront rester ouverts jusqu’à 21h. Et dans les cafés, le nar­guilé demeurera interdit pour des rai­sons sanitaires. Ces nouvelles ont été accueillies avec joie, mais aussi inquié­tude vu le nombre de personnes atteintes du Covid-19 et celles qui ont perdu la vie étant donné que le pays n’a toujours pas atteint la pente descendante. « Maintenant, chacun sera responsable de ses agissements. L’Etat a rouvert un certain nombre de choses, et c’est à nous d’être à la hauteur de nos respon­sabilités », dit Yéhia Aly, 48 ans. Ce dernier a annoncé sur sa page Facebook qu’il s’est rendu à la mosquée tôt le matin pour faire la prière, alors qu’avant la fermeture, il ne s’y rendait que rare­ment, mais, d’après lui, il a voulu parta­ger ce moment avec les autres. « Un grand rassemblement comme celui qui a lieu lors des prières de la fête », dit Yéhia en ajoutant qu’il y avait une dame et des enfants qui distribuaient des frian­dises aux gens qui sortaient de la mos­quée. Les décisions officielles exigent que les mosquées ouvrent leurs portes pour les cinq prières seulement au cours de la semaine. Les autres prières sont suspendues comme celle du vendredi, des funérailles et aussi de la sunna (des prières volontaires faites avant et après les heures de prières normales et celles obligatoires). Pas d’accès aux toilettes ni à la salle de prière réservée aux femmes. Quant aux lieux de culte copte, l’Eglise a décidé de retarder de deux semaines la réouverture.

Un air de liberté retrouvé

A peine la réouverture effective, nombre de citoyens ont très vite repris le rythme d’avant. Bien que le samedi soit un jour de week-end qui se distingue par ses matinées calmes où l’on profite du silence et de la fluidité de la circulation, ce samedi-là, beaucoup sont sortis de chez eux très tôt le matin, ce qui a causé un embouteillage inhabituel dans plu­sieurs endroits. « Enfin, j’ai retrouvé ma liberté », lance Tareq Yousri, 35 ans, qui n’est pas un mordu des cafés, mais qui s’est attablé à la terrasse d’un café, juste pour humer l’air frais de la liberté. Ce dernier et d’autres citoyens, tous âges confondus, se sont dirigés essentielle­ment vers les cafés et les restaurants. Ces endroits qui représentaient les lieux idéals pour les sorties et les rencontres avec les copains et dont ils ont été privés durant environ 3 mois et demi.

Mais en jetant un simple coup d’oeil sur les cafés, on se rappelle cette phrase qu’on a tellement entendue : la vie après le Covid-19 ne sera plus comme avant. « Dès l’annonce de la réouverture, on s’est donné rendez-vous mes amies et moi dans notre café préféré, et on a toutes insisté pour respecter les mesures sanitaires », dit Raghda Samir, 23 ans. Arrivées au café, les quatre filles ont été obligées de s’assoir autour de deux tables, comme l’exigent les nouvelles mesures de réouverture. Car tous ces endroits qu’on attendait impatiemment de retrouver ont un air différent : employés et visiteurs portent tous des masques, des personnes vêtues de vestes de protection de couleur jaune surgis­sent ici et là pour pulvériser des désin­fectants. Des marquages au sol qui rap­pellent les règles de distanciation sociale et des affiches collées aux murs portant les mesures d’hygiène à suivre. L’odeur de l’alcool envahit l’air au lieu de celle du parfum d’encens. Nombre limité de tables, espacées l’une de l’autre de 2 à 4 mètres. Autocollants et des rubans sont placés entre les tables pour rendre l’af­faire plus simple. Les boissons et les repas sont servis dans des verres et des assiettes en carton ou en plastique. Toutes les dix minutes, un ouvrier fait son apparition afin de nettoyer la table.

Des cafés sans chicha, c’est possible ?

Du côté des restaurateurs, c’est le soulagement. « On fait du mieux qu’on peut, pour ne pas prendre le risque de perdre notre gagne-pain une autre fois », dit Yousri Gamal, propriétaire d’un café. Tous les serveurs qui tra­vaillent chez lui portent des masques. L’un d’eux, Mohamad Sarwat, affirme qu’il lui est arrivé de ne plus avoir de quoi faire manger ses enfants. Alors, cette réouverture représente pour lui une lueur d’espoir qui arrive à temps. Une réouverture nécessaire pour sauver le secteur, malgré le nombre de personnes infectées par le coronavirus qui aug­mente d’une semaine à l’autre.

D’après les chiffres annoncés par la Capmas, il existe deux millions de cafés en Egypte, dont 150 000 au Caire. 40 % des revenus des clients réguliers sont dépensés dans ces cafés. Et, la consom­mation du tabac incluant la chicha, tou­jours interdite, atteint les 128 milliards de livres. D’après Mohamad Embabi, chef du secteur des cafés et des restau­rants dans la Chambre de commerce, cette décision était nécessaire vu l’im­portance du secteur qui offre des cen­taines de milliers d’emplois, sans comp­ter les usines qui produisent les produits de base utilisés par le secteur, elles aussi touchées.

« Mais, pour ne pas regretter cette décision, il faut s’assurer et vérifier que tout le monde respecte les mesures sani­taires dictées. Et au cas de négligence, une amende sera imposée, voire une peine de prison », a déclaré Embabi dans un programme télévisé. Pourtant, certains ont préféré garder leurs portes closes encore pour quelque temps. C’est le cas de Sarwat Loza, qui affirme qu’ouvrir son café avec 25 % seulement de ses clients et sans chicha ne sera pas rentable, puisque le narguilé rapporte gros, voire le plus gros du bénéfice. Selon la Chambre de commerce, seuls 50 % des cafés et restaurants ont effecti­vement rouvert.

Adieu les pyjamas !

Et avant même l’application de la décision, sur les réseaux sociaux, les réactions n’ont pas manqué, avec tou­jours le fameux humour égyptien. Des commentaires sarcastiques sur le non-respect des mesures, les kilos de trop accumulés ces derniers mois, etc., cer­tains publiant même les photos de vête­ments qu’ils vont mettre en sortant, après des mois en pyjama ! Sur son compte Facebook, Rana ironise. Elle s’est certes préparée à reprendre ses anciennes habitudes, en achetant plu­sieurs jolies tenues, des chaussures et des sacs en ligne, mais la chose qui la dérange, c’est qu’elle s’est habituée à porter les pyjamas qu’elle trouve plutôt très confortables pour les troquer contre les jeans et les t-shirts !

L’Egypte ne fait pas partie des pays qui ont appliqué un confinement très strict comme certains qui ont limité tous les déplacements de leurs citoyens. Nous avions le droit de sortir durant plus de 14 heures par jour. Mais les réactions de certains citoyens, depuis la réouverture, reflètent combien ils se sentaient emprisonnés. D’autres, en revanche, ont décidé de ne pas changer leur mode de vie et de rester à la maison sans être influencé par l’odeur du café qui embaume l’air partout. « Je me sou­cie peu de ces décisions. Pour moi, il n’y aura ni sortie aux clubs ni ailleurs. Je ne veux pas prendre de risque pour moi ou pour mes enfants », affirme une maman qui a annoncé à ses enfants que rien ne va changer tout en leur interdi­sant de sortir. « Cette réouverture était certainement nécessaire pour des rai­sons économiques, et à chacun désor­mais de faire ses choix. Le virus n’a pas disparu, on ne peut pas à nouveau mener notre vie normalement. Au contraire, il faut faire plus attention les jours à venir », estime Emad Al-Sarw, un fonctionnaire qui préfère tourner le dos à la réouverture.

Bouée de sauvetage pour les uns, aventurisme pour les autres, la réou­verture de certains secteurs est, de toutes les manières, bel et bien effec­tive. Le vrai défi dans les prochains jours sera de pouvoir garder l’équi­libre entre assurer le gagne-pain des travailleurs de ces secteurs, jouir de sa liberté et pouvoir sortir, mais aussi éviter d’être contaminé.

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