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Le grand coup du petit virus

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 23 mars 2020

Alors qu’ils ne se sentaient pas réellement concernés par la propagation du coronavirus, les Egyptiens ont pris conscience que la menace était bel et bien là. Avec des réactions contrastées qui vont de l’inquiétude à la psychose, en passant par le sarcasme et la nonchalance.

Le grand coup du petit virus

Coronavirus. Le mot est sur toutes les bouches. Depuis l’apparition du nouveau virus en Chine en décembre dernier, puis sa propagation à travers le monde, un vent de panique souffle sur la planète ainsi que sur l’Egypte qui n’a pas été épargnée par le Covid-19. La première réaction était la curiosité. « On cherchait à rassembler des informations concernant ce nouveau virus, on suivait l’actualité régulièrement, mais en réagissant comme si cette situation ne concernait pas notre pays », dit Ossama Nabil, rédacteur dans une chaîne satellite. Il ajoute qu’au début, l’idée qui dominait, c’était que la Chine était très loin de l’Egypte, que les Chinois étaient affectés par ce genre de maladies à cause de leurs drôles d’habitudes culinaires, et que nous en étions donc épargnés. Une idée qui a très vite changé dès que le premier cas a été déclaré en Egypte. L’inquiétude a commencé à s’installer. Puis elle s’est transformée en peur, en panique, voire en un état de psychose général. Aujourd’hui, le nombre de personnes contaminées par le virus a dépassé les 250. Les gens ont compris la gravité de la situation, mais sont encore pris en étau entre l’humour démesuré et le sentiment de peur qui les habite.

Et, bien attendu, cet état de désarroi s’est reflété sur les réseaux sociaux qui se sont transformés en un circuit où les internautes, collés à leurs écrans, diffusent sans relâche des contenus concernant le corona. Vidéos, chiffres, messages audio et liens de toutes parts fusent sur les réseaux sociaux. Des informations transmises à la vitesse grand V, puis démenties ou remises en cause, leur source n’étant pas toujours crédible.

Humour et humour noir

Le grand coup du petit virus
L'aéroport du Caire est déserté des passagers. (Photo:AFP)

Et entre ceux-ci et ceux-là, les messages comiques sont les plus nombreux, tournant en dérision le virus et la situation en général. « Les Egyptiens traitent la situation selon leur manière. Contre la peur, l’humour reste leur arme principale. Le monde est effrayé par le corona et les Egyptiens s’en moquent, comme si leur sarcasme pourrait l’anéantir », explique l’écrivain Abdel-Latif Al-Manawi. Mais après le sarcasme, des messages qui critiquent toutes les personnes qui tournent en dérision une telle situation.

Parallèlement, une autre série de messages apportant de précieux conseils a occupé le monde numérique, avec des centaines d’astuces (vraies ou fausses) pour se protéger du virus tout en diffusant ses symptômes. D’après Khaled Ayman, expert de sécurité numérique, il n’est pas rare de tomber sur de fausses informations, et à cause de l’état de panique, les gens ne prennent pas le temps de réfléchir, alors on voit des dizaines de vidéos et des liens qui ont été fabriqués. Et avec chaque nouvelle annonce, nouveaux cas, nouveaux décès, nouvelles décisions gouvernementales, la peur s’installe sur les réseaux sociaux. Avec son lot de recommandations. Des campagnes sont lancées pour expliquer à la population comment agir et suivre les consignes d’hygiène ainsi que les attitudes à prendre lors des rassemblements. Des recettes de produits qui protègent contre la contagion défilaient par centaines soit à la télé, à la radio ou à travers les réseaux sociaux.

Pharmacies et supermarchés pris d’assaut

Rapidement, le marché a connu une pénurie de détergents, de gants, de masques, de gels hydro-alcoolisés et même d’eau de Cologne. Le prix de ces produits a doublé et même triplé en quelques jours à tel point que la police s’est chargée de fermer quelques pharmacies. « Les marchands nous vendent à des prix plus élevés et nous sommes obligés nous aussi d’augmenter les prix pour les clients. C’est malgré nous, nous avons du mal à en trouver, surtout qu’il va être difficile d’en importer durant cette période difficile », dit Hazem, pharmacien, essayant d’expliquer la raison pour laquelle un masque se vend à 25 L.E. alors que son prix ne dépassait pas les 5 L.E., et le prix d’une bouteille de gel hydro-alcoolisé est passé de 17 à 45 L.E. « Il fallait contrôler cette hausse des prix causée par l’état de psychose des gens et empêcher les commerçants d’en profiter », dit un des employés du ministère de l’Approvisionnement qui a participé avec ses collègues à une campagne de contrôle dans les magasins de la rue Al-Qasr Al-Aïni, spécialisés dans la vente des produits sanitaires en gros. Les travailleurs dans ce ministère ont fait une descente inopinée dans ces magasins et les pharmacies pour interdire la vente au marché noir.

Les pharmacies n’ont pas été la seule cible des Egyptiens qui cherchaient à acheter tous les produits dont ils ont besoin afin de se sentir en sécurité au cas où la situation se prolongerait, surtout que le nombre de cas contaminés est en train d’augmenter. Alors, ils se ruent dans les supermarchés de peur de manquer de provisions et ils vident les rayons. Les files d’attente s’allongent devant les caisses, donnant un spectacle apocalyptique. « On n’arrive pas à fermer boutique pour accueillir les clients et remplir les rayons qui se vident très rapidement », dit Mahmoud, employé dans un supermarché. Dans cet établissement commercial et d’autres endroits, on commence à voir les gens portant non seulement des masques, mais aussi des gants.

Des comportements et des réactions qui reflètent un état de panique qui devrait se traduire par une obéissance aux appels qui expliquent que le meilleur moyen de se protéger est de rester chez soi. « Reste à la maison », un slogan lancé par l’Etat et que beaucoup d’artistes ne cessent de répéter pour que les citoyens le respectent. D’autres ont composé des chansons qui visent au même but et appellent les gens à rester chez eux pour éviter d’attraper le virus. « Normalement, les gens devraient respecter les consignes de protection après s’être approvisionnés en produits alimentaires et sanitaires. De plus, les écoles et les universités ont fermé, et donc leurs enfants sont à leurs côtés. Alors pourquoi les gens sont-ils toujours dehors ? », se demande le journaliste Amr Adib.

Des règles enfreintes malgré la peur

Le grand coup du petit virus
(Photo:Reuters)

Une simple tournée dans les rues montre un autre visage qui contraste complètement avec la frayeur qui a poussé les gens à se bagarrer pour avoir un morceau de savon ou de l’eau de javel afin de se protéger. Les rues sont encombrées par les voitures, les moyens de transport sont bondés et les gens continuent de mener leur train de vie normalement. Même après la décision de fermer les centres de commerce et les cafés après 19h pour réduire le nombre de travailleurs, on voit des gens qui réagissent autrement sans se soucier de cette crise sanitaire qui ravage le monde. « On a respecté la décision et on a fermé nos magasins, mais on ne peut pas rentrer à la maison après 19h. Alors, le soir, on se retrouve avec des amis avant d’aller se coucher », dit Khaled, propriétaire d’un magasin de pièces détachées au quartier de Aïn-Chams. Son magasin et d’autres ainsi que les cafés situés dans la rue ont été obligés de fermer boutique, car un policier est venu pour les vérifier. Ensuite, ces propriétaires se sont rassemblés sur le trottoir pour faire passer le temps.

Une autre décision, celle de l’interdiction de la chicha et tout contrevenant est passible d’une amende de 10000 livres. Ceci a fait disparaître la chicha des cafés dont la plupart sont restés vides. Cependant, dans certains, on continue de fumer le narguilé. « Les gens insistent pour fumer la chicha et ne sont pas convaincus que le narguilé peut leur transmettre le virus, alors ils viennent fumer en cachette », dit Sobhi, garçon de café. Ce café, qui semble fermé de l’extérieur, est rempli de clients enfermés à l’intérieur et en train de satisfaire leur désir de fumer une chicha. Le propriétaire d’un autre café envoie ses clients dans un entrepôt tout proche et se charge de leur servir la chicha là-bas. Ceux qui ne fument pas continuent de s’attabler dans les cafés et jouent aux cartes ou aux dominos. « L’essentiel, c’est que j’ai du gel pour stériliser mes mains », dit Karim.

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L'Université du Caire sans étudiants, des airs de vacances. (Photo:(Reuters)

Pour ces réfractaires, il faut tout de même vivre presque normalement, du moins pour lutter contre le stress. En effet, d’après le psychiatre Yéhia Ishaq, l’état de psychose a un impact sur la santé psychique bien plus que le virus lui-même. La peur réduit le système immunitaire 7 fois moins. Mais, face à certains comportements irresponsables, cela risque d’aggraver la situation, comme dans certains pays où les citoyens ont pris les choses à la légère. « Et, pour diminuer ce stress, il faut que l’Etat mette en place une source crédible 24h sur 24 pour répondre aux questions des gens, leur donner des informations fraîches et leur expliquer les dangers de leur présence dans la rue. Avec tous ces milliers de victimes à travers le monde, on continue à voir les gens par milliers faisant leur shopping dans des quartiers commerciaux comme Al-Azhar et Al-Ataba. C’est une chose effrayante », affirme Ishaq.

Et entre cet état de peur et de nonchalance, beaucoup attendent que l’on impose le couvre-feu comme seule solution pour obliger tout le monde à rester chez soi jusqu’à ce que cette crise passe. « Mine de rien, ce n’est pas mal de rester à la maison. C’est une occasion pour passer quelque temps en famille devant la télé, en préparant de bons repas, en discutant et en partageant certaines activités », dit Nermine qui tient dans une main un plat de basboussa, spécialité orientale, et dans l’autre main un sachet plein de cacahuètes et de noisettes.

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