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Imbroglio politico-économique

Abir Taleb, Mardi, 22 octobre 2019

Confronté à la colère de la rue, le premier ministre libanais, Saad Hariri, a annoncé une série de réformes. Destinées à trouver des solutions aux difficultés économiques, elles risquent cependant de ne pas venir à bout des problèmes politiques.

Imbroglio politico-économique
(Photo : AFP)

Le Liban s’embrase. Au sens propre comme au sens figuré. Alors que le pays s’évertuait à éteindre les immenses feux de forêt qui l’ont ravagé la semaine dernière, la rue s’est enflammée. L’annonce inopinée, jeudi 17 octobre, d’imposer une taxe sur les appels effectués via les applica­tions de messagerie Internet comme WhatsApp (décision par la suite annulée) a mis le feu aux poudres. La provocation de trop pour une population excédée par des conditions de vie difficiles, une économie en berne (voir page 5) et, surtout par la classe politique accusée de corruption, de confes­sionnalisme et de clientélisme. Trop c’est trop. Depuis, la situa­tion a vite évolué. Banques, insti­tutions publiques, universités et écoles fermées, routes coupées, tout un pays paralysé. Et les mani­festations n’ont cessé de prendre de l’ampleur : 1,7 million de Libanais dans les rues pour la seule journée du dimanche 20 octobre. Sur une population d’à peine un peu plus de 6 millions d’habitants, le chiffre en dit long sur le désarroi de tout un peuple, toutes confessions et tous bords politiques confondus.

Dans le centre-ville de Beyrouth noir de monde, devenu le coeur névralgique de la contestation qui s’est poursuivie même après les annonces faites lundi 21 octobre par le gouvernement pour contenir la crise suite à une réunion extra­ordinaire, de nouveaux slogans sont apparus : « Le Liban est au peuple », « La patrie pour les riches, le patriotisme pour les pauvres ». Fait marquant, la contestation a aussi gagné des fiefs du Hezbollah et du mouvement Amal, dans le sud du pays.

Face à l’ampleur de la contesta­tion, le gouvernement a tenté de réagir en présentant des mesures, économiques pour la plupart, visant à calmer la rue (voir page 5), en s’engageant à lutter contre la corruption. En vain. Car il ne s’agit pas que d’économie. L’ampleur de la contestation a automatiquement donné lieu à une crise politique d’envergure. Si le gouvernement a vite adopté le budget 2020 ainsi que les mesures qui traînaient en raison des divi­sions au sein de la coalition gou­vernementale pour éviter le pire, les clivages restent bel et bien là. Et chacun des partis politiques de tenter de récupérer la crise à son compte.

Jusque-là en effet, les différentes forces politiques, pourtant asso­ciées au sein du gouvernement Hariri, s’étaient concentrées à se lancer des accusations et à se faire mutuellement porter la responsabi­lité des blocages. « Toutes les déci­sions annoncées sont sur la table depuis à peu près trois ans, et ce sont les clivages politiques qui avaient empêché qu’elles passent. Cette fois-ci, c’est la pression populaire qui a poussé les membres du gouvernement à dépasser leurs divisions », explique Sameh Rached, spécia­liste des affaires régionales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Mais l’expert s’interroge : « Cette pression sera-t-elle suffisante pour l’étape suivante, c’est-à-dire l’ap­plication de ces mesures ? La réponse n’est pas forcément affir­mative d’autant plus que cela nécessite du temps et que la pres­sion peut tout à fait fléchir. Ce sont donc des mesures qui étaient nécessaires, mais il reste à savoir si la mise en application est pos­sible, car encore une fois, ce sera tributaire des équilibres confes­sionnels et politiques ».

Vers des élections anticipées ?

Outre les mesures économiques, le premier ministre s’est voulu proche de la rue. « Votre voix est entendue, et si vous réclamez des élections anticipées (...), moi, Saad Hariri, je suis personnellement avec vous », a affirmé le chef du gouvernement lors d’une confé­rence de presse. Mais là aussi, l’unanimité fait défaut parmi les forces politiques. Le puissant Hezbollah chiite s’est dit contre la démission du gouvernement, un gouvernement où il a son mot à dire ... Il a mis en garde ses adver­saires politiques contre une lutte pour la chute du mandat du prési­dent Michel Aoun, mais aussi, il ne s’est pas montré favorable aux manifestations. Le chef du Parti des forces libanaises (chrétien), Samir Geagea, qui a demandé la démis­sion du gouvernement, a, lui, annoncé le départ de ses quatre ministres.

Au-delà de cette polémique, la tenue d’élections anticipées avec la même loi électorale actuelle ouvre la voie à une période d’incertitudes et de longues tractations pour for­mer un gouvernement. De quoi bloquer la vie politique. Et de quoi pousser certains à mettre en avant le dysfonctionnement du système basé sur le confessionnalisme. « Certains parlent d’un gouverne­ment de technocrates, voire d’une remise en cause du confessionna­lisme. Or, concrètement parlant, c’est impossible à appliquer », estime Sameh Rached. Selon l’ana­lyste, « le problème se résume en un point : tout au Liban, le poli­tique comme l’économique, est conditionné au confessionnalisme. Le choix des ministres, des postes importants, etc., tout est fait confor­mément à ce principe : à chaque communauté ou confession un cer­tain nombre de postes-clés. Donc, les critères ne sont ni la compé­tence, ni les programmes, mais l’appartenance à telle ou telle com­munauté. Ceci est valable avant la nomination d’un responsable et après aussi. C’est-à-dire que si l’un d’eux fait preuve d’incompétence, voire s’il est impliqué dans des affaires douteuses, il sera protégé par sa communauté. Ceci se traduit par une corruption endémique, un clientélisme, un recul dans les ser­vices publics, et automatiquement dans la performance du gouverne­ment ». Et de conclure : « Tous les Libanais, responsables ou simples citoyens, sont mus par le communi­tarisme. Et cela n’est pas près de changer ».

Il y 30 ans, l'accord de Taëf ...

Le 22 septembre 1989, un vent d’optimisme souffle sur le Liban. Après 15 ans de guerre civile, un accord est entériné à Taëf, en Arabie saoudite, pour mettre fin au conflit. Il est rendu possible par l’impulsion d’une « troïka » assi­gnée par la Ligue arabe, et compo­sée du Maroc, de l’Algérie et de l’Arabie saoudite. Les députés libanais sont invités à Taëf. Après des mois d’âpres négociations avec les acteurs du conflit, le comité tripartite fait accepter un plan en quatre points essentiels : il rappelle l’indépendance du Liban, sa souveraineté, son caractère démocratique ainsi que sa struc­ture de gouvernement tripartite, partagée entre un président de la République chrétien, un président du Conseil sunnite ainsi qu’un président de la Chambre des dépu­tés chiites. Mais si le partage des pouvoirs est maintenu, les pou­voirs du président de la République sont réduits au profit de ceux du président du Conseil et les députés passent au nombre de 108, avec un nombre égal de députés chrétiens et musulmans. L’accord de Taëf prévoit également la dissolution des milices armées.

Sur la question du rôle de la Syrie au Liban, l’accord décide de maintenir le rôle de la Syrie au Liban. Sur le plan militaire, l’ar­mée syrienne peut rester de façon indéfinie, son redéploiement dans la Bekaa étant soumis à la mise en place d’un gouvernement d’en­tente nationale. Les politiques éco­nomique, culturelle et extérieure du Liban doivent également s’ali­gner sur celles de la Syrie. Un accord de fraternité est signé entre le Liban et la Syrie le 22 mai 1991. Concrètement donc, Taëf consacre la présence militaire et la tutelle politique de la Syrie au Liban, une tutelle qui va durer jusqu’en 2005.

Lors de sa signature, il ne fait donc pas l’unanimité. Les chrétiens y voient un protectorat syrien, les chiites se sentent menacés par la revalorisation des sunnites par les fonctions accrues du président du conseil.

Hier et aujourd’hui, l’accord de Taëf n’a jamais été exempt de cri­tiques, plusieurs contentieux internes, toujours à l’ordre du jour aujourd’hui, n’étant pas tranchés. Avec en tête, depuis le retrait israé­lien notamment, celui du désarme­ment du Hezbollah, seule milice à avoir gardé les armes après la fin de la guerre civile. L’accord de Taëf a certes tourné la page de la guerre civile libanaise, mais pas celle des interminables tensions.

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