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Aux origines de la crise économique

Salma Hussein, Mardi, 22 octobre 2019

Système fiscal lourd, pénurie de dollars et déficit du budget : L’économie libanaise souffre de multiples maux. Les Libanais en payent les frais.

La grogne des Libanais dépasse de loin la taxe proposée sur l’utilisation de l’application de messagerie WhatsApp, même si cette application est essentielle pour les Libanais, un moyen qui leur permet de communiquer avec leurs familles vivant à l’étranger. Et ce n’est pas anodin lorsque l’on sait que la diaspora libanaise dépasse la population qui vit au pays. « Les Libanais ironisent en disant souvent que même l’air que l’on respire sera bientôt taxé. Et pour cause. Le système fiscal est injuste », note Nabil Abdou, chercheur senior à Oxfam basé à Beyrouth. Ceux-ci peinent déjà à payer une TVA de 10 %, que le plan économique « d’urgence » avait l’intention de hausser davantage. La TVA, qui touche plus les pauvres que les riches, représente 40 % des recettes fiscales. Mais au Liban, les pauvres représentent 40 % de la population, selon le ministère de la Solidarité sociale. L’économie libanaise est déjà en détresse. Elle est passée de la stagnation qui traîne depuis trois ans à une légère récession lors de la première moitié de 2019, selon une note publiée par la Banque Mondiale (BM) le 9 octobre dernier. Une première depuis près de 20 ans. La nouvelle est venue ajouter de l’huile au feu.

Aussi, le gouvernement libanais affronte une pénurie de dollars, et est en course contre la montre pour pouvoir pallier un programme chargé de remboursement de dettes extérieures et de besoins financiers. Le Liban aura à rembourser 1,5 milliard de dettes en novembre prochain, ensuite 2,5 milliards entre mars et juin 2020. Le gouverneur de la Banque du Liban (BdL, Banque Centrale) a annoncé que le pays était capable de rembourser ses engagements en dollars, mais des analystes en doutent. A moins que les alliés du Golfe ou des fonds souverains ne viennent au secours ...

Déjà, quatre banques libanaises peinent à faire le marketing des euro-obligations très rémunératrices, à hauteur de 2 milliards de dollars, sans pourtant réussir à chatouiller l’appétit des investisseurs étrangers. « Il semble que la situation s’approche de plus en plus d’un effondrement intérieur », avait averti Victor Sabo, le directeur de l’investissement au sein d’Aberdeen Standard à Reuters, une semaine avant le début de la contestation.

Le manque de dollars est pesant dans une économie hautement dollarisée. Une pénurie représente une menace sur le quotidien des gens et sur la stabilité de l’économie. Cette dernière est basée sur la stabilité des marchés des devises. Depuis 1997, le taux de change est fixe à 1 501 lires libanaises pour un dollar. L’agence Bloomberg a publié la semaine dernière un rapport sur la pénurie du dollar et l’apparition timide d’un marché parallèle de la monnaie verte pour les importateurs qui offre le dollar à 1 600 L.L. Ce qui signifie tout simplement une augmentation générale des prix. Or, ces dernières semaines, des craintes d’une dévaluation pour la première fois en 22 ans de la lire libanaise, synonyme d’un nouvel appauvrissement, avaient déjà fait monter la colère.

Depuis le déclenchement de cette pénurie, la BdL assure les besoins en dollars aux importations-clés, notamment les dérivés pétroliers et les produits alimentaires, mais avec délai, ce qui crée un manque d’offre momentané d’essence, de diesel et de farine entre autres. Pour les particuliers, la BdL a mis un plafond de 500 dollars à retirer à partir des distributeurs par jour. « Comment vivre si je ne peux même pas tirer mon propre argent ? Cette mesure a semé la panique parmi les Libanais sur l’avenir de leurs dollars auprès des banques », souligne Zahra Bazzi, directrice des programmes à l’Arab NGOS Network for Development, (ANND), basé à Beyrouth.

En fait, la Banque mondiale a dernièrement noté que « les dépôts du secteur privé auprès des banques commerciales se sont pliés en 2019, ce qui suggère une fuite des capitaux ». Le FMI, de son côté, a noté en juillet dernier que le déséquilibre des comptes extérieurs s’est aggravé, avec un déficit des transactions courantes avec l’extérieur dépassant les 25 % du PIB en 2018 et qui devrait passer à 30 % vers la fin de 2019.

L’autre déficit alarmant est celui du budget de l’Etat. Le Liban connaît un des plus grands ratios dettes publiques-PIB, atteignant 150 %, et dont le Trésor paie en intérêts 9 % du PIB. Des analystes notent que quatre banques possédées par un lobby puissant possèdent la plupart de la dette publique, et cumulent d’énormes profits provenant des intérêts élevés.

En fait, derrière cette crise, il y a un système politique sans échange de pouvoir, qui a enraciné, au long d’une vingtaine d’années, corruption et népotisme. C’est l’économie, le détonateur des révoltes sociales du XXIe siècle. Un système politique rigide et exclusif, ayant créé une élite politique qui en tire profits et privilèges, d’où se révèlent des inégalités sociales exorbitantes. Ce qui explique qu’une taxe de plus conduit à l’explosion.

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