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Une réforme, oui, mais laquelle ?

Salma Hussein, Mardi, 22 octobre 2019

Un vaste plan de réformes visant à sauver l’économie libanaise a été annoncé in extremis. Il risque cependant de ne pas répondre aux revendications du peuple.

Une réforme, oui, mais laquelle ?
Une taxe sur l'utilisation du WhatsApp, la hausse des prix de l'essence et de la nourriture. Voici les causes de la grogne sociale.

Dans une tentative de calmer la situation, le premier ministre, Saad Al-Hariri, a annoncé, le dimanche 20 octobre, un nouveau — un quatrième en fait — plan de réformes. Déjà, début septembre, gouvernement, parlement et présidence avaient annoncé, avec la Banque du Liban, un plan d’urgence économique : la feuille de Baabda. Un document qui ne diffère pas trop de celui annoncé dans la foulée des manifestations. La feuille de route de Hariri subira probablement le même sort que celle de Baabda et des deux autres qui l’avaient précédée. Et pour cause, la rue demande des réformes plus radicales.

En janvier 2019, quand le gouvernement a été formé, une gamme de mesures d’austérité et de restructuration structurelle avait été décidée. Un an avant, en avril 2018, Paris avait accueilli la conférence du CEDRE, qui a regroupé les bailleurs de fonds. Ceux-ci ont promis des aides à la hauteur de 11 milliards de dollars.

Un plan « à la FMI »

Or, les sommes promises sont toujours gelées, en attendant que le gouvernement libanais entreprenne les réformes promises. Trois volets essentiels figurent désormais dans la feuille de Hariri : couper les subventions au secteur de l’électricité, diminuer la dette publique et combattre la corruption. Bref, un plan « à la FMI », comme le note une analyse d’Alaa Chahine à l’agence Bloomberg. Pour les experts du FMI, « le nouveau gouvernement a l’opportunité de mettre en oeuvre des réformes fondamentales pour rééquilibrer l’économie du Liban. Sa position de départ est difficile, avec notamment un double déficit important, une dette publique élevée et une faible croissance », d’après un communiqué publié fin juillet. Au Liban, le FMI appelle, comme remède au déficit fiscal, à l’augmentation de la TVA, tout en élargissant son assiette, et à la hausse des droits d’accise sur les carburants, ainsi qu'à la lutte contre la fraude fiscale.

Le papier de Baabda a été fidèle à ces recommandations : hausse de la TVA de 11 à 15 %, baisse des dépenses publiques à travers le gel des embauches dans le gouvernement, coupe de moitié des subventions allouées à la production de l’électricité qui s’élève à 2 milliards de dollars et accélération de la privatisation de l’électricité et des télécoms, à travers une nouvelle loi sur le Partenariat Public-Privé (PPP).

Soit une gamme de mesures qui ne plaisent certainement pas à la population. La question est donc : comment appliquer des mesures antipopulaires, alors que la contestation bat son plein ? Pour Jad Chaaban, professeur d’économie à l’Université américaine de Beyrouth, le plan d’austérité plaidé par le gouvernement néglige les besoins de la majorité des citoyens et continue de faire la part belle aux plus riches. Pour lui, « une taxe progressive sur les dépôts, qui atteint 15 % sur les dépôts de plus de 10 millions de dollars, pourrait remédier au déficit budgétaire sans porter atteinte aux plus démunis ».

De même, certains sont sceptiques sur l’effet de la privatisation à travers le PPP. Une étude non publiée de l’ANND (Arab NGO’s Network for Development) sur la privatisation des services et utilités au Liban souligne l’échec de la privatisation de la Poste du Liban dans les années 1990. Zahra Bazzi, directrice des programmes à l’ANND, estime qu’avoir recours au secteur privé a eu pour effet d’augmenter les prix tout en sacrifiant la qualité du service. Elle craint que l’introduction du PPP dans le secteur de l’électricité n’ait le même sort, d’autant plus que le marché est dominé par certains hommes d’affaires liés à des hommes politiques.

« En plus, pourquoi un gouvernement en déficit cèderait-il aux hauts revenus qu’il cumule à partir du secteur de télécom ? », se demande-t-elle. Bref, ce qui est sur la table est toujours beaucoup inférieur aux demandes de la rue. Les politiciens d’un temps passé ont les poches vides. Un souffle de vie extérieur et généreux, comme le dégel des fonds promis lors du CEDRE, pourrait-il plier la colère sans un remaniement du pouvoir ? La réponse reste ouverte.

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