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Le héros de ces dames ...

Dina Darwich, Lundi, 07 octobre 2019

Considéré comme l’icône de l'amour et de la liberté en raison de ses oeuvres littéraires ayant pour thème central les femmes, le légendaire Ehsan Abdel-Qoddous a fait vibrer toute une génération, celle des années 1950 et 1960, en forgeant ses amours et façonnant son imaginaire. Enquête à l'occasion de son centenaire.

Le héros de ces dames  ...
Ehsan Abdel-Qoddous avec des fans des années 1950.

« Il existe, chez chacun de nous, une grande illusion, celle du premier amour. Ne la croyez pas, le vrai premier amour est le der­nier ». Cette citation résonne encore dans les oreilles de Forat Soliman, une femme de 76 ans. Elle avait 14 ans en 1957 lorsqu’elle a assisté à la projection du film Al-Wessada Al-Khaliya (l’oreiller vide), du réalisateur Salah Abou-Seif. Une adaptation du roman du même titre du célèbre écrivain, Ehsan Abdel-Qoddous, très en vogue à cette époque. « J’avais lu le livre. Je n’ou­blierai jamais cette phrase qui figurait en première page du roman ainsi que dans la première scène du film. L’écrivain voulait transmettre un mes­sage important, à savoir que la vraie histoire d’amour est celle qui résiste à tous les défis. C’est le véritable amour, le premier et le dernier, toutes les précé­dentes expériences n’ont pas d’intérêt », explique Forat, ajoutant que cette phrase célèbre a marqué les couples d’amou­reux de la génération des années 1950 et 1960. Selon Forat, l’auteur donne cette lueur d’espoir que le vrai amour pourrait arriver un jour. « Cet écrivain nous a transmis une nouvelle conception de l’amour plus réelle et plus proche de la vie de tous les jours contrairement à celle plutôt platonique illustrée dans les films en noir et blanc », dit-elle en lâchant un soupir nostalgique. La voix du rossignol brun, Abdel-Halim Hafez, diffusée à la radio, s’élève dans sa mai­son. Cette belle chanson Tokhounouh (vous le trahisssez), Forat l’a écoutée lors de la projection de ce film.

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Les souvenirs défilent dans sa mémoire, elle se souvient avec nostalgie des scènes du film qui racontent l’histoire d’un jeune couple follement amoureux et dont la relation n’a pu durer à cause de leur jeune âge. « Mes parents m’interdi­saient de lire les livres d’Ehsan Abdel-Qoddous sous prétexte que c’était un écrivain audacieux dont les ouvrages manquaient de pudeur et de décence. A cette époque, une fille respectable ne devait même pas les feuilleter. L’amour, les femmes et le sexe ont été les thèmes centraux dans ses oeuvres littéraires. Des thèmes que les jeunes de ma géné­ration n’osaient pas aborder », se rap­pelle Forat. « Cependant, avec mes camarades de classe, on se cotisait afin de pouvoir acheter ses nouveaux ouvrages. Le prix du livre était estimé à 1 L.E. Chacun de nous versait 5 piastres. Et on faisait circuler le roman de cet écrivain en cachette. On devait le termi­ner en deux jours maximum, afin de donner la chance au reste de nos cama­rades de le lire. Je m’enfermais donc dans le salon, la pièce la moins fréquen­tée de la maison, que mes parents réser­vaient aux invités, pour lire rapidement le livre craignant d’être prise en fla­grant délit », relate Forat, qui a continué de lire les oeuvres de son écrivain favori après son mariage, à l’âge de 18 ans, fruit d’une belle histoire d’amour. Forat représente toute une génération, celle qui a vécu sa jeunesse dans les années 1950, et qui a été imprégnée par le célèbre auteur. C’est en effet durant cette période qu’Ehsan Abdel-Qoddous a connu ses heures de gloire. Ses romans racontaient l’amour, le sexe, dissé quaient la psychologie féminine, tout en se penchant sur les mutations sociales. Bref, Ehsan Abdel-Qoddous (1919-1990) a marqué toute une génération.

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La femme de l'écrivain recevait des femmes qui étaient une source d'inspiration de ses romans.

Une fenêtre sur un autre monde

Sur les 600 romans qu’il a écrits, 49 ont été adaptés au cinéma, 5 au théâtre, 10 en feuilletons télévisés et 9 à la radio. Ainsi, il a pu accéder à un large public et secouer l’eau stagnante. Ses oeuvres se sont répandues comme une traînée de poudre parmi les jeunes de cette époque, surtout les filles aspirant à une vie moderne et rêvant d’amour. « A cette époque, il n’y avait ni réseaux sociaux, ni télévision. Celle-ci fut introduite en Egypte au début des années 1960. Il n’y avait que la radio et la lecture. Quant aux sorties, il n’était pas de coutume que les jeunes filles s’attablent seules dans un café comme c’est le cas aujourd’hui. Seuls les livres, notamment ceux de cet écrivain audacieux, nous servaient de fenêtre par laquelle on pouvait échapper sans craindre la sur­veillance de nos parents. Ehsan nous a permis de donner libre cours à notre imagination, nous libérer en créant notre propre univers », explique Dr Nadia Radwan, professeur de sociologie à l’Université de Port-Saïd. « La carac­téristique de Abdel-Qoddous, c’est d’avoir su s’adresser à la classe moyenne cairote, négligée par d’autres écrivains tels Naguib Mahfouz, qui racontait les histoires des fils de la médina, ou Youssef Idris, qui s’intéres­sait aux sociétés rurales. Ehsan a essayé de briser les tabous de cette classe moyenne réputée pour son conserva­tisme », dit-elle.

Soha Al-Charqawi, 48 ans, senior manager en développement, partage cet avis. Accoutumée à lire les romans de cet écrivain depuis l’âge de 11 ans, elle y découvre un autre temps, se plaît à revivre l’atmosphère de ses aînées, à comprendre leurs histoires. Et si Abdel-Qoddous a écrit l'un de ses célèbres romans intitulé Al-Banat Wal Seif (les filles et l’été) racontant les aventures des jeunes dans les cabanes d’Alexandrie, Soha confie qu’avant de partir en vacances, et pour mieux se plonger dans l’ambiance, elle n’oublie jamais de prendre dans ses bagages un livre de cet écrivain, très proche de son monde.

Dr Racha Samir, écrivaine et respon­sable du Salon littéraire d’Ehsan Abdel-Qoddous, rapporte que l’épouse de cet écrivain recevait chez elle des femmes aux histoires insolites. Elles restaient des heures en compagnie de Abdel-Qoddous. Ce dernier les écoutait racon­ter leur vie. Et dès qu’elles avaient quitté la maison, il s’enfermait dans son bureau durant une semaine, s’inspirant de leurs histoires pour écrire son nou­veau roman. « Il a abordé avec bra­voure des questions délicates comme l’infidélité, bien illustrée dans son livre Argouk Aatini Haza Al-Dawaa (s’il vous plaît, donnez-moi ce médicament) ou encore l’homosexualité », explique Racha Samir.

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Certaines stars et certains chanteurs ont popularisé ses oeuvres.

Une aura toujours présente

L’écrivain et poète Ali Waguih raconte que les livres de Abdel-Qoddous rem­plissaient toute une étagère de la biblio­thèque de son père, soit environ 90 ouvrages. « Je dois beaucoup à cet écri­vain, il a forgé mon caractère et com­posé ma personnalité. Cela m’a permis de comprendre l’Autre, d’accepter la différence, les circonstances qui font le bourreau et la victime et j’ai réussi à pénétrer dans toutes les chambres fer­mées de la société égyptienne: riches, pauvres, mendiants, intellectuels, rebelles, politiciens et jolies femmes », dit-il. Ali Waguih avait écrit sur le site de la plateforme de l’écriture créative : « Je conseille toujours à mes amis parents d’adolescents de les inciter à lire les oeuvres de cet auteur ».

Quant au Dr Racha, elle pense que certains livres de Abdel-Qoddous devraient être enseignés dans les écoles, car cet écrivain a créé un essor intellec­tuel.

Ses conceptions concernant la liberté étaient en réalité modérées. Dans son livre, Ana Hourra (je suis libre), dont l’histoire se déroule en 1936, dans le quartier de Abbassiya, habité par la bourgeoisie égyptienne, il raconte le périple d’une jeune fille en quête de liberté. Mais sa conception de la liberté évoluera avec l’âge. Adolescente, elle va d’abord suivre le modèle occidental, celui d’une famille juive moderne qui organisait des soirées dansantes, des sorties mixtes, et autorisaient les rela­tions ouvertes entre les deux sexes, etc. Mais au fil du temps, Amina, l’héroïne du récit, rejette ce modèle et trace son itinéraire en continuant ses études, en travaillant pour être plus indépendante financièrement et en participant à la cause patriotique. « Bien qu’à l’époque, ce livre ait été jugé trop osé, je le trouve aujourd’hui d’une parfaite justesse, car il a révélé une conception modérée du monde à un moment où celui-ci était dominé par l’ascension du modèle amé­ricain comme le seul exemple à suivre », explique Hassan, 77 ans, ingénieur et père de trois jeunes hommes.

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Génération intermédiaire

Mais Ehsan Abdel-Qoddous est sur­tout connu pour être parmi les rares écrivains qui ont su décrire les senti­ments de la femme avec beaucoup de sensibilité. Certains de ces livres ont servi de guide pour les jeunes épouses des années 1960. « On a été la première génération d’Egyptiennes à avoir fondé des foyers dans des conditions diffé­rentes de nos mères et grands-mères. Pour la première fois, la femme égyp­tienne commençait à travailler », témoigne Sanaa, dentiste, aujourd’hui âgée de 76 ans. « On avait donc besoin de nouveaux conseils pour pouvoir faire face aux changements qui se sont opérés dans la relation conjugale lors de cette période transitoire. Les recettes des grands-mères mariées à la tradition­nelle dans des unions arrangées et décidées par les familles n’étaient plus efficaces. Beaucoup de jeunes filles de notre génération ont dû lire son roman Zawgat Ahmad (la femme d’Ahmad) pour s’en servir comme référence. Je ne peux oublier cette phrase géniale au début du livre: Il n’existe pas de jolie femme ou de femme moche, ni de femme intelligente ou stupide, mais une femme aimée par son mari et une autre qui ne l’est pas », rappelle-t-elle.

Les oeuvres d’Ehsan Abdel-Qoddous étaient aussi liées à la réalité égyptienne et à la montée du discours libérateur nassérien et à la réaction des classes populaires et moyennes à ce discours. « Elles étaient un exemple clair de ses aspirations à progresser et à construire le Royaume du rêve sous le modèle socialiste », avance la sociologue Nadia Radwan. Ceci a été accompagné par la montée d’un certain nombre de stars du cinéma et de la chanson comme Abdel-Halim Hafez (ami proche de Abdel-Qoddous) et d’autres artistes qui ont adapté ses romans en films et ont ainsi popularisé ses idées.

Nombre de ses romans ont été adaptés au cinéma, comme Je ne dors pas, Quelque chose dans la poitrine, Les Lunettes noires, Un Homme à la mai­son. Le plus célèbre étant Mon Père sur l’arbre. Sans compter les feuilletons télévisés, comme la série Je ne vivrai pas dans la djellaba de mon père, et de nombreuses pièces de théâtre et de séries radiophoniques. « Je suis une passionnée du cinéma égyptien. Dans les années 1950 et 1960, j’adorais aller au cinéma voir de nouveaux films. Elle est peut-être là la raison de l’attache­ment de ma génération à cet écrivain qui a enregistré un chiffre record d’adaptation de ses romans sur le grand écran », raconte, avec nostalgie, Afaf, traductrice de 77 ans.

Un avant-gardisme qui dérangeait

Cependant, bien que cet écrivain ait joué un rôle important dans l’évolution de cette génération, il a été sévèrement critiqué pour avoir utilisé le sexe dans ses ouvrages, et ainsi s’attirer le lectorat. Cependant, l’auteur s’en était justifié : « Je ne suis pas le seul écrivain égyptien à avoir écrit sur le sexe, il y a Al-Mazni dans Trois Hommes et une femme et Tawfiq Al-Hakim dans Le Lien sacré. Les deux ont écrit sur le sexe plus auda­cieusement que moi, mais la colère des gens les a obligés à faire marche arrière. Moi, j’ai résisté aux attaques, j’ai subi l’indignation des gens parce que je croyais en ma responsabilité d’écri­vain!! ». Et l’écrivain de poursuivre : « Naguib Mahfouz a également abordé le thème du sexe avec franchise, mais la plupart de ses histoires parlent d’une société populaire, qui ne lit pas ou n’écrit pas, ou bien d’une histoire qui se déroule dans un autre contexte histo­rique, de sorte que le lecteur a l’impres­sion de découvrir des personnes diffé­rentes de son monde. Le lecteur ne sent pas que l’histoire le touche ou aborde la réalité dans laquelle il vit, alors il ne critique pas et ne se révolte pas contre lui », avait écrit Ehsan Abdel-Qoddous, dans le magazine Rose Al Youssef. « Etant clair, franc et audacieux, j’ai écrit sur le sexe quand j’ai senti que j’avais de la matière concernant les classes moyennes et populaires, sans essayer de favoriser une classe aux dépens d’une autre ».

Aujourd’hui, les romans d’Ehsan Abdel-Qoddous sont toujours des best-sellers, selon l’éditeur Amin Al-Khodary, propriétaire d’une maison d’édition qui date des années 1940. Chaque mois, l'un de ses romans est en tête de liste des best-sellers, comme « J’ai oublié que j’étais une femme » et « Je suis libre », qui sont encore expo­sés dans les salons nationaux et interna­tionaux du livre.

Servant de pont entre l’Afrique et le Moyen-Orient, l’Egypte est un centre culturel très influent. Cela se reflète dans la force de sa littérature et des auteurs uniques qui ont émergé du pays au cours du XXe siècle, dont Abdel-Qoddous. Ses livres, qui ont servi de guide à toute une génération, ont aussi franchi les frontières de l’espace et du temps. Environ 64 de ses oeuvres ont été traduites en plusieurs langues: en fran­çais, en anglais, en allemand, en ukrai­nien et même en chinois. Ehsan Abdel-Qoddous restera à jamais une icône.

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