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Obésité : Fardeau physique et poids moral

Dina Darwich, Dimanche, 15 septembre 2019

Avec deux tiers de la population en surpoids et un tiers obèse, l'Egypte détient, selon une récente étude, le record mondial de personnes souffrant d'excès pondéral. Majoritaires, ces personnes font pourtant l'objet d'une certaine forme de discrimination. Enquête.

Obésité  : Fardeau physique et poids moral
(Photo:Yasser Al-Ghoul)

« Combien de fois ai-je pleuré dans ma chambre, malheu­reuse de ne pas pouvoir mai­grir? C’est devenu un problème quo­tidien que de prendre mes repas, voir ma famille se priver comme moi ou les regarder manger à leur aise. Aller faire du shopping avec ma soeur est insupportable. Alors qu’elle peut choisir les vêtements qu’elle veut, moi, je suis obligée d’aller au rayon hommes pour en trouver à ma taille », confie Menna, 21 ans, qui pèse 140 kilos. Etudiante à la faculté de com­merce, elle n’ose plus se rendre à l’université, car elle est complexée par son poids. Fille d’une cuisinière et d’un simple vendeur, elle a des difficultés à maigrir, car d’après elle, un régime alimentaire sain et hypoca­lorique coûte cher. Elle préfère donc souffrir en silence et supporter les regards de son entourage. « Mes tantes et mes amies me harcèlent à cause de ma taille XX Large. Côté sentimental, ce n’est même pas la peine d’en parler. Je passe inaperçue et aucun homme ne me regarde ». Un malaise constant qui a fait entrer la jeune fille dans un véritable cercle vicieux. « La nourriture est ma seule échappatoire, une récompense face à la négligence de mon entourage. C’est un cercle infernal, je me sens frustrée à cause de tout cela, mais cette frustration me pousse à manger plus. Du coup, je prends encore plus de poids et deviens encore plus frus­trée. Même si certains tentent de me consoler en me disant que le phy­sique n’est pas tout, être obèse me pèse », ajoute Menna.

Comme dans les autres pays, en Egypte, selon une étude effectuée en 2016 par le ministère de la Santé, 75% des femmes égyptiennes sont en surpoids, contre 61% des hommes. Une étude publiée en 2017, dans la revue médicale New England Journal of Medicine, affirme que l’Egypte a le pourcentage le plus élevé d’adultes obèses à travers le monde, et ce, même devant les Etats-Unis. 35 % des Egyptiens adultes sont obèses, soit 19 millions d’individus. L’étude mentionne qu’environ 10% des enfants sont en surpoids, soit près de 3,6 millions. « L’obésité représente une énorme menace pour la santé publique en Egypte. Plus d’un Egyptien sur trois est obèse. C’est le taux le plus élevé au monde », a rap­porté Dr Ali Mokdad, l’un des auteurs du rapport. Et, selon une autre étude de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), 62% des Egyptiens sont en surpoids. Ce qui inquiète davantage, ce sont les conséquences de cette « épidémie ». Il suffit de citer qu’en 2015, 4 millions d’individus à travers le monde sont morts des suites de maladies (diabètes, certains cancers, problèmes cardio-vascu­laires) causées notamment par l’obé­sité ou le surpoids.

Campagne de sensibilisation

Obésité  : Fardeau physique et poids moral
L'artiste Israa Zidane a lancé, à travers ses oeuvres, une initiative pour que les femmes en surpoids se sentent à l'aise dans leur peau.

Des chiffres inquiétants qui ont poussé les autorités égyptiennes à lancer une campagne pour la lutte contre l’obésité. Une campagne qui entre dans le cadre de plusieurs autres initiatives ayant pour but de protéger la santé des Egyptiens (celle du dépistage de l’hépatite C ou encore celle du dépistage pré­coce du cancer de sein).

Une sensibilisation importante. Pourtant, le message médiatique est parfois mal véhiculé. Il y a quelques semaines, l’animatrice Riham Saïd a été suspendue de son travail suite à des commentaires acerbes concernant les obèses. L’autorité de régulation des médias du pays a déclaré que Saïd avait utilisé des mots et des phrases qui étaient clairement offensants pour les femmes en Egypte. Dans son émission, Saïd a déclaré que les personnes en surpoids étaient « un fardeau pour leur famille et l’Etat ». Des déclarations qui ont provoqué un tollé sur la toile et dans la rue égyptienne. Sur Facebook, Ahmad Hassan, ex-joueur de la sélection nationale, a publié une photo avec sa mère, et ce, pour montrer son respect à celle qui incarne la majorité des femmes égyptiennes que cette présentatrice avait humiliées. « Cette belle femme grosse est ma mère et il en existe beaucoup comme elle en Egypte qui ont donné naissance à des intellectuels, des artistes, des sportifs et d’autres personnes qui ont réussi dans la vie. Comment oser qualifier la femme obèse de la sorte ? », a lancé ce footballeur sur sa page.

L’actrice Ingy Wegdan, elle aussi connue par son embonpoint, a cri­tiqué l’animatrice qui a qualifié les femmes obèses de « fardeaux » et de « personnes mortes ». Sur son compte Instagram, elle a écrit: « Il faut rappeler que si certaines per­sonnes ont pris du poids, c’est parce qu’elles sont malades, par exemple, ou souffrent de troubles de la glande thyroïde. D’autres sont grosses, mais pratiquent du sport et font même de la gymnas­tique. Tu n’as pas le droit de parler des femmes en surpoids de la sorte. Je suis grosse et je travaille comme comédienne. Je donne aux gens cet espoir de vivre autrement que de s’enliser dans la dépression. Quand vous dites à quelqu’un que vous pensez qu’il est mort, vous l’abattez complètement ».

En effet, c’est la façon de faire passer le message qui dérange le plus. La féministe Nihad Aboul-Qomsane, présidente du Centre égyptien des droits de la femme, raconte qu’au cours d’un stage sur l’autonomisation des femmes, nombreuses sont celles qui se sont plaintes de la manière avec laquelle les autres les poussent à faire atten­tion à leur ligne, une manière qui dépasse les limites de l’acceptable. « C’est une ingérence dans la vie privée », dit Aboul-Qomsane.

Stigmatisation

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Le cinéma offre souvent des images caricaturales des obèses.

Le tollé provoqué par l’émission très controversée de Riham Saïd a ainsi remis sur le tapis la question des désagréments que vivent les personnes obèses ou en surpoids. Etre gros, c’est souvent être la cible de moqueries. Certains aujourd’hui vont même jusqu’à parler de « grossophobie » ou de « racisme anti-gros ». Selon le psychiatre Nabil Al-Qot, la discri­mination à l’égard des gros est une réalité quotidienne. La stigmatisa­tion repose sur des préjugés solide­ment ancrés dans l’inconscient col­lectif, selon lesquels les personnes obèses manqueraient de volonté et seraient incapables de se contrôler sur le plan alimentaire. « Il y a cette idée que les gros sont des gens qui ne sont pas responsables, qui ne veulent pas se soigner, qui pourraient maigrir s’ils en avaient la volonté, l’intelligence ou le dynamisme », dit-il.

Une discrimination qui com­mence très tôt à l’école où les camarades de classe n’hésitent pas à écarter la personne de forte cor­pulence. Des moqueries, des insultes, des blagues idiotes. « Bouboule », « sac à patates », « la vache qui rit ». Tous ces sur­noms lancés à la volée, qui collent à la peau et dévastent la dignité de la personne en surpoids. « Ce que je subis tous les jours à l’école, c’est pire que le Bulling (harcèle­ment scolaire). Mes camarades m’appellent le takhtakh (le gras­souillet) pour me distinguer des autres, et les professeurs m’ont surnommé Al-Qalbouz (le potelé). Des mots qui blessent — surtout en présence des filles de mon âge. Et tout le monde prend cela à la rigo­lade », raconte Ali, 14 ans, élève en 2e préparatoire qui pèse 100 kilos. « D’autres camarades vont même plus loin. Ils pensent qu’en me lançant de telles moqueries, cela pourrait me donner une moti­vation supplémentaire pour mai­grir. Or, ce n’est pas du tout le cas. En fait, ces moqueries me font si mal au point de ne jamais oser en parler », poursuit-il.

Plus grave encore, ce problème n’affecte pas seulement la psycho­logie de la personne, mais aussi celle de ses parents. Ils encaissent, eux aussi, le poids des kilos sup­plémentaires de leur enfant. « On ne cesse de me répéter: comment oses-tu laisser ta fille basculer ainsi dans l’obésité. C’est une fille, elle pourrait perdre ses chances de trouver un mari ou du travail. Il faut faire attention à son alimenta­tion et lui servir des mets moins gras, c’est bien ton rôle comme maman. Il faut apprendre à ton enfant comment se nourrir saine­ment ». C’est ainsi que Hanaa Mahmoud, économiste, blâme sa belle-fille qui a laissé sa fille de 18 ans atteindre les 80 kilos. Dalia, la maman, confie avoir accompagné sa fille plusieurs fois chez un diété­ticien pour perdre du poids, mais en vain. Tout régime engendre le fameux et redouté effet yo-yo. « A chaque fois, elle reprend ses kilos aussi vite qu’elle les a perdus », lance cette maman, en poursuivant qu’à chaque visite chez sa belle-mère, elle a droit à des remon­trances. Cette maman confie avoir décidé de ne plus parler de cette histoire d’obésité avec sa fille qui est arrivée, un jour, au bord de la dépression, lui demandant même de la pardonner de n’avoir pas été la fille de ses rêves, celle qu’elle aurait souhaité avoir.

« On tient les parents coupables du surpoids de leur enfant comme s’ils n’avaient pas fait le néces­saire. Ils vivent alors l’obésité comme un échec personnel, d’où leur souffrance », explique le psy­chologue Nabil Al-Qot. Pourtant, les causes sont multiples et le trai­tement ne se réduit pas à pratiquer du sport ou un régime. « On sait désormais qu’il existe près de 70 gènes de l’obésité. Ce n’est donc pas toujours la faute aux parents comme on le prétend », poursuit Al-Qot.

Le cinéma, à son tour, est entré dans le jeu. Souvent, les « gros » sont confinés aux rôles comiques, voire ridicules. « Que la personne en surpoids fasse tout le temps l’objet de dérision est pesant. Ce type de films comiques où les gros sont là pour faire rire encourage les gens à s’en moquer dans la vie réelle », dit Ahmad, ingénieur de 32 ans qui pèse 170 kilos.

L’Egypte mieux lotie malgré tout

Obésité  : Fardeau physique et poids moral
Sur son compte Instagram, la star Ingy Wegdan a répondu aux déclarations de la présentatrice Riham Saïd.

Côté professionnel aussi, le poids peut avoir son poids. La télévision égyptienne a suspendu de leur tra­vail en 2016 plusieurs animatrices ayant pris trop de kilos. « Je ne suis pas en désaccord avec le prin­cipe de cette recommandation à surveiller notre ligne. Nous avions régulièrement des directives internes dans ce sens. Mais c’est la brutalité de la décision et la publi­cité faite autour qui étaient humi­liantes », a affirmé, au quotidien français Libération, l’une d’elles, Khadija Al-Khattab. « Je ne consi­dère pas mon apparence comme rebutante à l’antenne, a jugé Khadija Al-Khattab. Après tout, nous ressemblons à la plupart des femmes égyptiennes », a-t-elle dit. Et ceux qui ont soutenu la décision de la présidente de la télévision, sous prétexte que certains métiers exigent une bonne apparence, ont été accusés de discrimination. « Il suffit de voir le succès qu’a réalisé la présentatrice américaine Oprah Winfrey qui est bien ronde », assure la sociologue Nermine Mohamad. Pourtant, la situation en Egypte est bien meilleure que dans d’autres pays, où une femme de couleur ou obèse risque de perdre son travail à cause de son physique. Par contre, en Egypte, il s’agit de cas excep­tionnels et pas dans tous les métiers, estime la sociologue.

Face à la vague anti-gros, les réactions sont nombreuses dans les quatre coins du monde. Alors que les défilés du Fashion Week de Londres battent le plein, une équipe de top-modèles plus-size a décidé d’attirer l’attention dans les rues de la ville en organisant un défilé de sous-vêtements sous la direction de l’actrice Hayley Hasselhoff, fervente défenseuse du body positivisme. Le but? Montrer l’importance de célébrer les femmes de toutes les tailles et encourager les créateurs à engager davantage de modèles grande taille dans leurs shows, selon le site Public.com.

En Egypte, l’artiste Israa Zidane a lancé une initiative ayant pour objectif de briser les normes stan­dard de beauté. Elle a dessiné une centaine de tableaux où des femmes fortes embrassent « l’arc-en-ciel » en guise de message, celui de s’accepter soi-même et de se sentir bien dans leur peau .

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