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Et l’amour dans tout ça ?

Chahinaz Gheith, Dimanche, 10 février 2019

#Khalliha_Téanes (laisse-la devenir vieille fille) versus #Khallik_Fi_Hodn_ Ommak (reste dans les bras de ta maman). Deux hashtags qui circulent largement sur les réseaux sociaux. Plutôt qu'un appel au boycott du mariage, il s'agit d'un cri lancé contre la rigueur des traditions. Focus à l'occasion de la Journée mondiale du mariage.

Et l’amour dans tout ça ?
Le mariage etsa cérémonie ruinent les conjoints. (Photo: Bassam Al-Zoghby)

Une ambiance électrique et des négociations interminables, comme s’il s’agissait de la signature d’un traité de paix. Chaque partie étudie sa part du contrat, enregistre en détail les articles qu’elle doit ramener. « La tradition chez nous exige que le marié apporte tout le nécessaire pour meubler la cuisine ainsi que tous les appareils électroménagers, la machine à laver, le réfrigérateur, la cuisinière à 5 feux, le chauffe-eau et même l’aspirateur et le fer à repasser. Nous avons tout de même accepté que la machine à laver ne soit pas automatique. Ma fille doit avoir les mêmes appareils que ses cousines », lance Moustapha, père de la mariée. Ali, le futur mari, intervient à son tour et tente de marchander. « L’appartement m’a coûté plus de 300 000 L.E. Et je dois ramener les lustres qui vont me coûter encore près de 7 000 L.E., sans oublier la dot et la bague de fiançailles. Un simple compte suffit pour constater combien votre fille va me coûter », réplique-t-il. « Vous insinuez par là que vous voulez prendre ma fille sans dépenser le sou ? », lui répond le père sévèrement. Le ton monte, la tension s’installe, mais la mère de la mariée, très diplomate, met fin au conflit. Avec un joli sourire, elle fait rappeler à tout le monde que le bonheur du couple est également celui des deux familles. Aussitôt, le calme revient et de nouveau les youyous se font entendre lorsque le marié se lève pour serrer la main de son futur beau-père.

Une scène qui se répète souvent dans les foyers égyptiens quand l’un des enfants s’apprête à se marier. Si Ali arrive encore à tenir, d’autres jeunes dans la même situation ne supportent plus d’être pressés comme des citrons. Tiraillés entre le désir de fonder un foyer et le coût outrancier du mariage, les jeunes ne savent plus à quel saint se vouer. Furieux, ils ont créé un hashtag sur Twitter. Leur mot d’ordre : #Khalliha_Téanes ! (laisse-la devenir vieille fille). « Nous ne nous laisserons pas enrouler dans la farine. Plus personne ne nous obligera à nous couvrir de dettes pour pouvoir nous marier », lance Mohamad Al-Masri, fondateur de cette campagne appelant au boycott du mariage, et ce, à cause des coûts jugés exagérés imposés par les familles des filles. Dès lors, cette campagne s’est propagée comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Ses défenseurs plaident pour une réduction des frais de mariage. Selon Al-Masri, la faute incombe aux parents des filles et aux conditions qu’ils posent pour donner leur accord définitif. « C’est insensé. Les beauxpères s’attendent à ce que leur gendre achète absolument tout pour la maison. C’est la loi du plus fort qui l’emporte », hurle-t-il. Et d’ajouter : « Nous voulons changer ces mauvaises habitudes qui haussent le coût du mariage en le transformant en vente aux enchères ou en affaire au plus offrant ». Ikrami Hagrass partage son avis et pense qu’il est nécessaire de redéfinir le mariage et bannir quelques traditions. « Se lier n’est pas se vendre. C’est plutôt se donner corps et âme à une autre personne et passer le reste de sa vie avec elle contre vents et marées », souligne-t-il.

Une petite révolution ?

Des traditions enracinées qu’Al- Masri et ses amis tentent de bouleverser. D’après eux, cette logique matérialiste freine non seulement les mariages, mais provoque aussi d’importantes répercussions sur la société. En fait, d’après les statistiques de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques, 13 millions de jeunes sont encore célibataires, dont 2,5 millions d’hommes et 10,5 millions de femmes ayant dépassé l’âge de 35 ans, ce qui constitue une véritable bombe à retardement. Outre les célibataires, l’Egypte atteint, d’après l’Onu, le premier rang en matière de divorce à travers le monde. 250 divorces sont prononcés chaque jour par les tribunaux de la famille à travers tout le pays. Ainsi, beaucoup avancent que de nos jours, avec le nombre élevé des divorces, l’envie de se marier ne peut qu’en pâtir. Les jeunes filles se demandent pourquoi perdre du temps et de l’énergie dans une relation qui, dès le départ, est vouée à l’échec. Cependant, la réaction des Egyptiennes ne s’est pas fait attendre. Ces dernières se rebiffent et réagissent en lançant deux hashtags #Khallik_ Fi_Hodn_Ommak (reste dans les bras de ta maman), #Khalliha_Tnawar_ Beit_Abouha (laisse-la illuminer la maison de son père). Une manière pour elles de dire qu’elles ne sont pas de la marchandise à vendre et que ces hommes feraient mieux de rester dans les bras de leur mère. « Nous ne sommes pas des objets comme les voitures ou les denrées alimentaires que les hommes vont boycotter pour réduire leurs prix. Parler de la femme en faisant une telle comparaison, c’est tomber dans la vulgarité. Est-ce que ce sont vraiment ces types d’hommes que nous voulons épouser ? Mieux vaut être seule que mal accompagnée », s’insurge Doha Abdallah, 32 ans. Quant à Dalia Hicham, 27 ans, elle estime qu’on ne vit plus d’amour et d’eau fraîche. « Si un homme n’a pas les moyens, pourquoi veut-il se marier ? », déclare-t-elle. Pour Doha, ainsi que pour d’autres jeunes filles, la femme ne doit faire ni concessions, ni céder à ses droits, car les choses qui viennent facilement se perdent facilement. C’est la dignité de la femme qui est en jeu. L’homme doit peiner pour fonder un foyer et montrer aussi qu’il peut combler sa future épouse. Même écho chez Lamiss Moustapha, pour qui le mariage n’est pas une fin en soi. Elle possède tout. Plus libre que ses aînées, elle a réussi dans sa carrière et elle gagne bien sa vie, « le spectre du célibat ne me fait pas peur. Je suis indépendante et je n’ai pas besoin d’un homme pour vivre. Pourquoi donc m’embêter avec un homme qui n’a pas les moyens ? »

Redéfinir le mariage

Les réactions ont même atteint les cercles féministes, au-delà de son aspect comique et léger. « La campagne Khalliha_Téanes est dégradante, méprisante et porte atteinte à la dignité de la femme égyptienne qui n’est que votre mère, fille, soeur et épouse », explique Nihad Aboul-Qomsane, présidente du Centre égyptien des droits de la femme. Elle estime que la charia stipule que l’homme doit assumer tous les frais du mariage, en plus de la dot versée à la femme, ce qui n’est pas toujours applicable. « Le mariage en Egypte est très coûteux, et avec la dernière flambée des prix, la situation n’est pas simple pour les jeunes. En tant qu’Egyptiens, nous avons besoin réellement de redéfinir le mariage et de sortir de ce cocon trop traditionnel. Que cherchons-nous réellement à travers une union : vivre ensemble ou négocier une situation perdant-gagnant ? », poursuit-elle.

La campagne a, semble-t-il, trouvé bon entendeur. Autrement dit, la popularité de ces deux hashtags a augmenté sur les réseaux sociaux suite au grand nombre des talk-shows traitant, entre autres, des effets négatifs résultant du mariage. De son côté, Dar Al-Iftaa a lancé un hashtag #Yassérou_We_Khalli Maazoun_Yekteb (facilitez et laissez le maazoun rédiger le contrat). « Si nous suivons convenablement ce qui est dicté dans notre religion, le mariage ne nous coûtera que très peu d’argent. Malheureusement, l’union que le bon Dieu a créée est devenue aujourd’hui du marchandage, à cause de ces coutumes bien ancrées dans la société. Si le futur couple comprend ce que c’est que l’essence du mariage, cette frénésie disparaîtra », indique Dr Mabrouk Attiya, cheikh d’Al-Azhar, en poursuivant que nous avons rendu difficile ce qui est facile en attachant beaucoup d’intérêt à nos coutumes et en oubliant l’objectif de cette union sacrée. Mais fallait-il lancer une telle campagne afin de changer les mentalités et se libérer de ces traditions non dictées par la charia ? Peut-être que oui. Or, une chose est vraie, si cette campagne a permis de prendre conscience du problème du mariage qui est toujours d’actualité, elle a humilié les femmes en utilisant un tel hashtag. « Lorsqu’il s’agit des idées reçues et des coutumes, le changement n’est ni facile, ni rapide. Raison pour laquelle la sensibilisation doit se faire par les hommes de religion et les parents. Ce qui n’empêche pas les jeunes d’essayer de faire pression de façon directe et frontale, afin d’accélérer le changement. Et ce, en demandant aux parents et aux grandes familles d’être plus raisonnables et plus indulgents », reconnaît la sociologue dr. Amal Ibrahim. La preuve est que plusieurs campagnes ont été lancées du Caire aux villages de la Haute-Egypte, telles que « Balaha chabka » (non aux bijoux de mariage), « Balaha niche » (au diable le buffet-vitrine), « Choisis un homme au lieu d’une chabka » et « Remplace la chabka en or par une en argent ».

Effet momentané

Mais au-delà de l’enthousiasme qu’ont suscité ces initiatives, elles ont eu plutôt un effet momentané. En effet, si certaines familles réagissent positivement et se sont pliées à la voix de la raison et ont décidé d’être plus clémentes, d’autres refusent catégoriquement tout changement dans ces traditions sociales. « Confrontées aux difficultés économiques, certaines familles cherchent la sécurité du logement pour leurs filles, d’autres s’affranchissent de la rigueur des traditions, d’autres encore dans les milieux défavorisés ou ruraux font tout pour rester en accord avec les coutumes des anciens ou simplement pour garder la face, quitte à emprunter la parure de la mariée à un voisin, afin d’éviter les commérages et le scandale. Mais l’appartement, la chabka, la parabole, la ménagère de 36 000 pièces, etc. ne garantissent pas le bonheur du ménage. Surtout s’il croule sous les dettes », explique Dr Ibrahim. Le débat se poursuit. Les traditions de mariage des Egyptiens continueront à diviser les jeunes couples, chacun selon ses capacités financières, mais aussi d’après sa culture et ses convictions sociales.

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