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Les joies retrouvées d’Al-Aragoz

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 21 janvier 2019

En déclin ces dernières années, Al-Aragoz, le guignol qui a toujours impressionné les Egyptiens, est en train de reprendre vie après avoir été enregistré comme patri­moine culturel par l'Unesco. Une aubaine pour les amou­reux de cet art populaire.

Al-Aragoz

Al-Aragoz
Al-Aragoz

Plus on s’approche de Beit Al-Séheimi, une maison his­torique au quartier de Gamaliya au Caire fatimide, plus on entend les acclamations des spectateurs qui accueillent leur spec­tacle préféré, présenté ici chaque ven­dredi à la même heure : Al-Aragoz. Dès que le paravent en bois est installé, c’est le grand silence dans la salle. Al-Aragoz, le guignol phare du spectacle des marionnettes, apparaît par derrière la cloison, salue les spectateurs et, d’une voix nasillarde, déclare qu’il est à la recherche de quelqu’un pour travailler, mais en vain. Quelques minutes plus tard, apparaît un autre personnage « Al-Noubi », qui lui propose de tra­vailler avec lui. Dès que le patron tourne le dos, Al-Noubi en profite pour dormir. Al-Aragoz le surprend, le réveille en le frappant avec un bâton et lui explique que toute personne doit respecter son engagement, être honnête et sérieuse. Lors de cette représentation théâtrale, l’interaction entre les specta­teurs et Al-Aragoz est surprenante. Le personnage adresse la parole au public, tient compte de son avis et applique ses propositions. Une fois le « problème » réglé, les spectateurs poussent des cris de victoire, applaudissent très fort tout en attendant la seconde scène qu’Al-Aragoz va présenter avec un person­nage différent et ainsi de suite jusqu’à la fin.

Jovial et utile

L
L'artiste Ali Abou-Zeid s'entretient avec Al-Aragoz.

C’est un spectacle, parmi tant d’autres, présenté à titre gratuit, le tout en musique et avec des chansons folk­loriques et contemporaines. Mais, c’est Al-Aragoz, le numéro de prédi­lection des spectateurs. « J’ai assisté à plusieurs reprises au spectacle d’Al-Aragoz et je ne connais pas les textes par coeur, mais je ne rate aucune représentation, car les personnages changent d’une semaine à l’autre. Avec chaque nouveau personnage, on écoute une nouvelle histoire », dit Mohamad, 12 ans. Ce jeune garçon, un habitant du quartier, vient revoir ce spectacle avec ses amis, sa famille ou ses voisins. Adultes, enfants, hommes et femmes, les spectateurs sont de tout âge. Cette marionnette joue le même rôle depuis des dizaines d’années. L’objectif est de raconter des histoires de façon sarcastique, le tout en trans­mettant de manière indirecte une cer­taine morale. L’endroit commence à vibrer tant les cris des spectateurs sont forts. « Al-Melaghi » ou l’intermé­diaire demande aux spectateurs de réciter quelques chiffres en anglais pour corriger les fautes commises par Al-Aragoz. Une façon de joindre l’utile à l’agréable.

« Si je ne craignais pas d’être traité de vieux fou, je prendrais Al-Aragoz dans mes bras, en dormant le soir, car je le considère comme mon fils », s’ex­prime Saber Al-Masri, 78 ans, le plus vieil artiste d’Al-Aragoz encore vivant. Ebloui par le charme de ce guignol depuis son enfance, il a tout laissé tomber pour suivre les anciens artistes et apprendre le métier. Ce qui n’a pas été facile, comme il l’affirme, car ces derniers hésitaient à dévoiler leurs secrets craignant qu’il ne leur fasse concurrence. Mais, déterminé, Al-Masri n’a pas baissé les bras, il a réussi à capter les outils et est devenu l’interlocuteur d’Al-Aragoz dès l’âge de 15 ans jusqu’à aujourd’hui. « Cet art doit vivre pour continuer à offrir la joie et la connaissance aux adultes comme aux enfants », dit Saber Al-Masri, avant d’introduire « Al-Amana » dans sa bouche pour commencer à présenter son spectacle. « Al-Amana » est un petit instrument constitué de deux petits morceaux de métal bombés, collés ensemble par des fils, et servant à transformer la voix de l’artiste en celle d’Al-Aragoz. Une voix qui ne ressemble à aucune autre dans le monde.

Une longue démarche

Bahgat montre « Al-Amana » et comment elle s
Bahgat montre « Al-Amana » et comment elle s'utilise.

Saber Al-Masri peut se réjouir. Car cet art populaire, qui occupait une place importante, car il était, jadis, le seul moyen de distraction pour les habitants des villages et des quartiers populaires, était menacé de dispa­raître. Heureusement pour lui et pour nous, l’Unesco vient de l’enregistrer comme patrimoine culturel mondial. Après cette annonce rendue publique le 26 novembre dernier, on commence à nouveau de parler de ce guignol en bois avec de grands yeux noirs souli­gnés au khôl, des moustaches bien dessinées sous le nez et portant tou­jours un accoutrement de couleur rouge, composé d’un bonnet triangu­laire et d’une djellaba. « Si nous n’avi­ons pas insisté pour enregistrer cet art populaire à l’Unesco, il aurait dispa­ru à jamais ou aurait été dérobé par un autre pays, comme beaucoup d’autres choses », dit Nabil Bahgat, professeur de théâtre à l’Université du Caire. C’est lui qui a lancé la cam­pagne pour faire revivre l’art d’Al-Aragoz et faire en sorte de le protéger, de crainte qu’il ne disparaisse de la mémoire des gens. Enfant, il allait voir Al-Aragoz lors des mouleds (fêtes de la naissance du prophète Mohamad) qui s’organisaient soit dans son vil­lage ou dans les villes des alentours. Il le suivait partout pour entendre ses histoires intéressantes qui le faisaient rêver et rire, comme personne ne pou­vait y parvenir. Après avoir suivi des études de théâtre, Bahgat a constaté qu’on lui enseignait seulement le théâtre occidental, alors que l’Egypte en possède un, bien riche, méconnu par tout le monde et qui est Al-Aragoz. « Ce théâtre possède tous les éléments convenant à notre environnement et notre culture, alors pourquoi l’igno­rer ? », dit Bahgat, en expliquant qu’au lieu d’une scène de théâtre, Al-Aragoz possède son paravent et ses propres textes tirés de la culture et de l’histoire du pays. Il donne son spec­tacle en plein air, ce qui convient au mode de vie et au climat en Egypte, à l’inverse des pays européens qui ont créé un théâtre fermé pouvant convenir à leurs conditions climatiques. Lorsque Bahgat a décidé de faire revivre cet art théâtral, il a été déçu par le peu de nombre d’artistes en vie et qui conti­nuent de le pratiquer. Qui plus est, ces artistes vivent dans des conditions dif­ficiles et pratiquaient leur art aussi dans des conditions difficiles.

Pour arriver à enregistrer Al-Aragoz dans le patrimoine mondial, il a fallu déployer beaucoup d’efforts. C’est en 2000 que Bahgat a pris la décision de protéger ce guignol populaire et de le faire revenir sur scène. Il a commencé par rassembler les anciens artistes encore vivants et dont le nombre ne dépassait pas les 7, et avec l’aide de ces derniers, Bahgat a réussi, pour la première fois, à constituer des archives concernant l’histoire d’Al-Aragoz, ses textes et ses chansons. Et pour préser­ver cet art théâtral, il a profité pour demander à ces artistes de l’enseigner aux jeunes pour le transmettre à d’autres. Alors, Bahgat a composé Wamda (éclat), une troupe composée de jeunes artistes qui croient eux aussi à l’importance de protéger ce qui reste de l’art populaire, imprégné de la culture égyptienne tel qu’Al-Aragoz et Khayal Al-Dell (l’ombre), un autre art théâtral. Un livre en arabe et un autre en anglais ont été édités et des films documentaires réalisés. « Protéger Al-Aragoz et faire revivre son art méri­tait tous ces efforts et même davan­tage », dit Bahgat, en répétant la phrase rapportée par l’Unesco pour présenter ce guignol: « C’est un art humain très important qui raconte l’histoire de l’humanité, et on doit le protéger ».

Plus qu’une simple marionnette

Al-Aragoz et Al-Noubi entre les mains de Saber Al-Masri, cheikh des artistes.
Al-Aragoz et Al-Noubi entre les mains de Saber Al-Masri, cheikh des artistes.

D’après Bahgat, le mot Aragoz vient du nom de Bahaeddine Qaraqoch, un homme d’Etat à l’époque ayyoubide ou du nom pharaonique Irogoz, qui voulait dire un inventeur d’histoires. Rien n’est confirmé, ce qui est sûr c’est qu’Al-Aragoz n’a jamais été une simple pou­pée qui présentait des spectacles tout juste pour faire rire, mais il a toujours eu un rôle important. Selon l’artiste Mahmoud Al-Sayed, Al-Aragoz, qui existe depuis longtemps, a connu son époque de gloire dans les années 1960, suite à une période de troubles. « C’est à ces moments difficiles qu’apparais­sait Al-Aragoz, parmi les gens, il s’ex­primait et abordait leurs problèmes tout en essayant de trouver des solu­tions », dit Al-Sayed qui, avec d’autres, jouent le rôle de melaghi. C’est la per­sonne présente sur scène, à côté d’Al-Aragoz pour maintenir le dialogue et échanger des propos entre le guignol et les spectateurs. Il poursuit qu’Al-Ara­goz a toujours été accompagné par 14 personnages dont les plus célèbres sont ses deux épouses Nafoussa et Qamar, le gendarme, l’étranger, le Nubien, Moshé Dayan (un militaire israélien) et Al-Afrit (démon). « Comme Al-Aragoz lui-même, chacun de ces personnages a un caractère et un accoutrement parti­culiers que tous les spectateurs connaissent », dit Ali Abou-Zeid, artiste melaghi. Il ajoute que chacun de ces personnages en présence d’Al-Ara­goz reflète un état de fait, une situation, et c’est suivant le message que l’on veut transmettre aux spectateurs. Lorsqu’on veut discuter d’un sujet concernant la famille, ce sont les épouses qui apparaissent. Pour discuter de la valeur du travail par exemple, c’est au tour du Nubien de le faire. Et pour les leçons de patriotisme, c’est le gendarme ou l’étranger, pour la mort, c’est le démon. Les textes sont basés sur les sujets qui révèlent le cycle de la vie de l’homme depuis la naissance jusqu’à la mort en passant par le mariage, les études, le travail et toutes les autres étapes de la vie. « Ces textes classiques n’ont jamais changé et on les utilise encore aujourd’hui. Mais, on apporte quelques modifications pour qu’ils soient d’actualité ou conformes à la réalité. On introduit parfois des expressions ou des mots utilisés de nos jours », dit Ali, en expliquant que c’est cela le rôle du melaghi.

Selon Bahgat, Al-Aragoz a toujours été un symbole de lutte contre les diffé­rentes autorités: politique, religieuse et sociale. Le guignol dit ce qu’il veut et de façon sarcastique, alors personne ne peut l’attaquer ou s’en prendre à lui. Ainsi, il peut s’exprimer à la place de l’homme de la rue.

Actuellement, en voyant Al-Aragoz qui reprend sa place sur la scène grâce à d’anciens artistes et des amateurs, on peut être sûr que ce guignol continue de jouer le même rôle. « J’ai commencé à nettoyer la rue après avoir vu Al-Aragoz le faire », une phrase lancée à Ali par un enfant, après avoir assisté à une repré­sentation. Ce dernier affirme que les artistes entendent des dizaines de phrases identiques de la part des enfants ou des adultes et qui montrent combien ils sont influencés par ce guignol. « Les gens ont besoin d’un exemple, issu de leur société, qui leur ressemble et parle comme eux pour pouvoir admettre ce qu’il dit. Et cela peut faire des miracles », dit Ali, en citant l’exemple du capitaine Magued, un personnage de bandes dessinées créées au Japon et qui représente un joueur de football.

Ce personnage a tellement influencé les gens à tel point que l’année 2000, le Japon a participé pour la première fois à la Coupe du monde. Et si le manque d’artistes, d’espaces ouverts, surtout avec des rues en piteux état, ainsi que cette dépendance des jeunes aux jeux électroniques ont limité le rôle d’Al-Aragoz, il semble qu’il est en train de revenir en force après la décision de l’Unesco. C’est ainsi que s’exprime Nabil Bahgat, qui rêve déjà de la pro­chaine étape, celle de fonder une école pour l’art d’Al-Aragoz .

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