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Le deal du siècle, solution ou embûche ?

Mardi, 01 janvier 2019

Le plan de paix américain pour le Proche-Orient, toujours en attente, serait hautement favorable à Israël. Les Arabes doivent adopter une position unie pour y faire face.

Le deal du siècle, solution ou embûche ?

Mohamad Ibrahim

Membre du Conseil égyptien des affaires étrangères

L’accord du siècle revêt une grande importance pour tous les observateurs du dossier israélo-palestinien, bien que cet accord n’ait pas été officiellement présenté jusqu’à présent et que tout ce qui en a filtré ne suffit pas pour construire une position définitive. Les indices disponibles relatifs aux positions des parties concernées, notamment les Etats-Unis, permettent toutefois de mener une analyse objective.

Pour que ce soit clair, le « deal du siècle » réfère à un règlement politique de la question palestinienne proposé par l’Administration du président américain Donald Trump. Ce fameux deal devrait marquer le XXIe siècle comme étant la plus grande réussite face à ce problème complexe. Au-delà de la cause palestinienne, cet accord concerne également la sécurité régionale et la « menace iranienne ». Notons d’emblée quelques points qui doivent être pris en compte.

Premièrement, tout ce qui a été dit sur cet accord indique qu’il répondra aux exigences d’Israël, notamment en ce qui concerne la sécurité, la ville de Jérusalem et les réfugiés, sans prendre en compte les demandes des Arabes et des Palestiniens.

Deuxièmement, il est possible que la région arabe se voie imposer, à un certain moment, une guerre ou une opération militaire limitée, mais aucune puissance mondiale ne pourra imposer aux Arabes et aux Palestiniens sa vision d’une solution finale du problème palestinien, à moins que cette vision ne soit compatible avec leurs positions de principe.

Troisièmement, aucun dirigeant arabe ou palestinien n’acceptera d’abandonner les droits palestiniens, quels que soient les défis et les visions qui se présentent. C’est une responsabilité devant Dieu, l’Histoire et les peuples. Je peux affirmer ici que tout accord incompatible avec les demandes palestiniennes ne saurait être mis en oeuvre et sera rejeté, implicitement ou explicitement, par les Arabes.

Quatrièmement, il est absolument impossible pour l’Egypte de Abdel-Fattah Al-Sissi de concéder une quelconque partie du Sinaï dans le cadre d’un règlement de la question palestinienne. Les hypothèses qui évoquent un échange de territoires entre l’Egypte, Israël et la Palestine sont catégoriquement rejetées par l’Egypte.

Cinquièmement, les tentatives d’Israël pour normaliser ses relations avec les pays arabes, sous forme de coopération, de concertation ou d’échange, ne risquent pas d’aboutir. Les pays arabes continuent d’exiger une solution finale de la question palestinienne avant d’établir des relations normales avec Israël.

Il est tout aussi important d’examiner comment les parties concernées se sont préparées à ce « deal du siècle », surtout les quatre principaux acteurs, à savoir Israël, la Palestine, les Etats-Unis et les Arabes.

Le gouvernement de Netanyahu soutient que dans toute négociation avec les Palestiniens, il faut mettre en avant les considérations sécuritaires d’Israël, notamment dans la région de la vallée du Jourdain, ce qui implique l’annexion de parties de la Cisjordanie. Ajoutons à cela l’approbation de la loi sur la nationalité par la Knesset qui implique la reconnaissance de la judéité de l’Etat d’Israël avec Jérusalem pour capitale et la poursuite de la colonisation. Il est clair que les élections israéliennes anticipées qui auront lieu en avril 2109 n’apporteront pas de changements majeurs dans la composition du gouvernement. D’après les prévisions, la droite israélienne formera le nouveau gouvernement avec l’extrême droite et les partis religieux nationalistes. Ceci signifie que la position intransigeante d’Israël à l’égard du processus de paix se maintiendra, cette position qui a abandonné la solution des deux Etats.

De son côté, l’Autorité palestinienne reste active à l’échelle régionale et internationale, notamment aux Nations-Unies, pour réaffirmer ses principes de base, dont la création d’un Etat palestinien souverain dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Dans leurs déclarations, tous les responsables palestiniens confirment leur rejet catégorique de l’accord du siècle. Les Palestiniens ont coupé le dialogue avec l’Administration américaine à la lumière de ses positions sur la ville de Jérusalem et les réfugiés. Pour l’Autorité palestinienne, les Etats-Unis ne sont plus un intermédiaire crédible dans les négociations. A l’échelle arabe, aucun changement de position n’a été noté. Les Arabes tiennent toujours à l’initiative de paix proposée lors du sommet de la Ligue arabe à Beyrouth en 2012, laquelle insiste sur la solution de deux Etats et le refus de tout règlement non conforme à la légitimité internationale.

Le prochain sommet arabe devrait servir de forum pour discuter de ce « deal du siècle », ce qui, à mon avis, serait l’occasion de faire valoir la position arabe et les fondements du règlement de la question palestinienne.

Quant aux Etats-Unis, ils poursuivent leur politique favorisant Israël tout en accentuant la pression sur l’Autorité palestinienne. Leurs dernières décisions furent la réduction du financement de l’Unrwa et de l’aide versée à l’Autorité palestinienne, ainsi que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem.

Les Etats-Unis vont bientôt concrétiser leur vision du règlement du conflit israélo-palestinien, qui sera présentée dans le cadre du prétendu « deal du siècle » dans les semaines à venir. Mais il est possible que Washington attende les élections israéliennes et la formation d’un nouveau gouvernement, ce qui nous conduirait à la mi-2019. Il ne fait aucun doute que pour faire face à l’accord du siècle, les Arabes et les Palestiniens doivent prendre une position unifiée confirmant le rejet de tout projet de règlement ne conduisant pas à la création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale.

Les pays arabes doivent aussi disposer d’alternatives réalistes pour ne pas donner l’impression qu’ils sont opposés à un règlement politique. L’initiative de paix de 2012 reste l’expression de la vision arabe de cette solution négociée, dans la mesure où elle appelle à la création d’un Etat palestinien indépendant vivant en paix côte à côte avec Israël.

Enfin, il ne faut pas s’empresser de rejeter le deal du siècle. Il faudra d’abord l’étudier en détail, en identifier les points de convergence et de divergence, et demander certaines modifications conformément aux exigences arabes et palestiniennes. En attendant, il faudra poursuivre les efforts pour maintenir la cause palestinienne au coeur de l’agenda politique international, tout en soulignant que la question palestinienne est liée à la stabilité et à la réussite de la lutte antiterroriste dans la région.

Les Arabes doivent surtout se montrer prêts à une reprise des négociations israélo-palestiniennes sans conditions préalables, pourvu que toutes les questions soient mises sur la table, notamment celles relatives au statut final de Jérusalem et aux réfugiés. Et au lieu d’insister sur l’exclusion de Washington, mieux vaut élargir la médiation pour inclure certains pays européens.

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