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Gaz : Les vaines manoeuvres d'Ankara

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 01 janvier 2019

2018 s'est achevée sur une montée de la tension entre la Turquie et ses deux voisins en Méditerranée orientale, la Grèce et Chypre. Isolé dans ce bassin, Ankara tente sans résultat de perturber le front réunissant l’Egypte, la Grèce et Chypre.

Nouvelle année, nouvelle tension. « Kastelorizo » fait désormais partie de la Zone Economique Exclusive (ZEE) de la Grèce. C’est ce que vient d’annoncer en grande pompe le ministre grec de la Défense, Panos Kamenos, une semaine avant que l’année 2018 ne touche à sa fin. « Cette île revêt une importance particu­lière pour l’économie de notre pays. Nous cherchons à exploiter les grands gisements du gaz naturel de l’île pour pouvoir répondre aux besoins des géné­rations futures », a annoncé le ministre. Cette petite île, située à seulement 1,6 km des côtes de la Turquie est parmi les îles que la Grèce et la Turquie se disputent.

La réponse d’Ankara n’a pas tardé. « Tout le monde doit éviter les provocations en Egée, en Méditerranée et à Chypre, sinon le prix à payer sera exorbitant », a mis en garde le ministre turc de la Défense, Hulusi Akar. Selon Magdi Sobhi, spécialiste pétro­lier au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « 2019 pourrait être une année de grande tension avec la Turquie en Méditerranée orientale. Ankara est très isolé et hors de toute formule de coopération gagnant-gagnant en Méditerranée ».

Le conflit chypriote refait une autre fois surface alors que le litige entre Israël et le Liban autour du bloc 9 est en état « de pause », comme l’explique Sobhi. « Le litige israélo-liba­nais en Méditerranée est régi actuellement par des considé­rations politiques. Rien n’in­dique que le Hezbollah ou l’Etat hébreu soient désireux d’aggraver la situation ou de trouver un compromis. Tout dépendra de l’issue du conflit syrien et des négociations autour du nucléaire iranien », dit Sobhi. D’ailleurs, les événe­ments s’accélèrent depuis fin octobre dernier, alimentant les frictions entre la Turquie et Chypre. tout en indiquant comme l’explique Mona Soliman, chercheuse au CEPS, que « cette fois-ci, Ankara essaye d’imposer un fait accom­pli en Méditerranée orientale ».

Tout a commencé le 30 octobre quand la Turquie a annoncé que le navire turc de forage baptisé « Al-Fatih » (le conquérant), sta­tionné dans la ville d’Antalya, a eu le feu vert pour entamer les premiers forages turcs dans la Méditerranée, toute proche des côtes de Chypre. La Turquie a déclaré également son intention de créer une base navale et une autre aérienne, en Chypre du Nord. Cette réaction de la Turquie intervient au moment où Chypre a dévoilé la signa­ture d’un contrat d’exploration avec le géant américain ExxonMobil, pour renouveler ses forages exploratoires dans le bloc 10 très prometteur au large de sa côte sud.

Selon Magdi Sobhi, l’an­goisse de la Turquie est motivée par sa volonté de réduire sa dépendance du gaz russe. La Turquie est le deuxième pays importateur du gaz russe après l’Allemagne. Les milliards de m3 de gaz naturel qui ont été découverts au cours des six der­nières années au large de l’Egypte, de Chypre et d’Israël ont attisé la convoitise de la Turquie où la production du gaz ne répond qu'à 27% de sa consommation domestique.

Egypte-Grèce-Chypre,un front uni

Ce conflit pourrait-il menacer les intérêts de l’Egypte dans la Méditerranée, au cas où la Turquie essayerait de perturber la production ou l’exploration de champs gaziers en Chypre? En fait, l’Egypte a signé un accord avec Chypre le 19 septembre qui prévoit la construction d’un pipeline sous-marin pour trans­porter le gaz naturel chypriote du champ d’Aphrodite, à travers la Méditerranée, vers l’Egypte, avant sa réexportation vers l’Eu­rope sous forme de gaz liquéfié.

« Exporter le gaz de Chypre fait partie de la stratégie de l’Egypte pour devenir un hub gazier en Méditerranée. L’Egypte a réalisé donc de grands progrès. Il est aujourd’hui très difficile pour quiconque de menacer ces acquis », dit Medhat Youssef, expert pétro­lier. Et d’ajouter: « La Turquie ne peut pas aller plus loin dans ses menaces puisque ses agisse­ments se contredisent avec le droit international. En outre, l’Union européenne, qui aspire à ce que le gaz de la Méditerranée orientale devienne une nouvelle alternative pour le gaz russe, va fermement entraver toute esca­lade dans ce dossier ». Cette fois-ci, les enjeux géopolitiques en Méditerranée sont différents et Ankara se trouve aussi face à une alliance gazière très forte entre l’Egypte, Chypre et la Grèce, comme l’explique Mona Soliman.

En fait, le 10 octobre dernier, le 6e sommet tripartite, qui s’est tenu en Crète, s’est soldé par la création d’un forum pour le gaz naturel qui aura comme siège Le Caire. Ce forum devrait rassem­bler les pays de la Méditerranée orientale, producteurs et exporta­teurs de gaz naturel, ainsi que les pays de transit par la Méditerranée. La première ren­contre de ce forum est prévue au début de l’année 2019 au Caire. Son objectif est de coordonner les politiques relatives à l’exploi­tation du gaz naturel. « Il s’agit d’un modèle de coopération régionale réussi qui va au-delà des questions énergétiques pour coordonner les politiques envers d’autres dossiers comme le ter­rorisme, l’immigration clandes­tine. Mais le plus important c’est de comment faire un front uni contre les actions illégales de la Turquie en Méditerranée », conclut Mona Soliman .

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