Jeudi, 13 juin 2024
Enquête > Enquéte >

Amira Abdel-Halim : Centraliser les efforts uniquement sur le côté militaire n’est pas toujours la solution adéquate

Sabah Sabet, Mardi, 01 janvier 2019

Dr Amira Abdel-Halim, experte dans les affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, analyse l’évolution de la menace terroriste en Afrique. Elle estime que le développement est la clé de la lutte antiterroriste.

Centraliser les efforts uniquement sur le côté militaire n’est pas toujours la solution adéquate
Plusieurs facteurs, dont la marginalisation de certaines régions, ont favorisé l'émergence des groupes terroristes sur le continent.

AL-AHRAM HEBDO : Bien que les efforts nationaux, régionaux et internationaux s’accentuent au continent africain, notamment dans la région du Sahel, le terrorisme persiste et les groupes terroristes se multiplient. Pourquoi ?

Amira Abdel-Alim : Ceci est vrai, car la lutte antiterroriste est traitée sous le mauvais angle. Miser uniquement sur des solutions sécuritaires et militaires ne va aboutir à rien. Il faut chercher l’origine du mal. Dans le passé, l’Afrique ne connaissait pas le terrorisme sur fond religieux, c’est un phénomène relativement récent. Auparavant, il existait des groupes armés qui menaient des actes de violence, mais c’était pour des causes ethniques. Par la suite, les facteurs favorisant l’émergence de groupes terroristes se sont multipliés : la marginalisation de certaines régions, l’injustice, le chômage, la pauvreté, l’analphabétisme, l’absence de perspectives, ainsi que l’incapacité des Etats à résoudre les problèmes des citoyens et le manque de sécurité, tous ces facteurs ont donné l’occasion aux groupes extrémistes d’exister, de recruter beaucoup d’éléments et de grossir leurs rangs. Par exemple, plusieurs centaines de pêcheurs et d’agriculteurs de la région du lac Tchad ont été en quelque sorte contraints de s’affilier à des groupes comme Boko Haram après avoir perdu leur travail et leur moyen de subsistance à cause des changements climatiques qui ont provoqué la sécheresse des terres et même du lac. Certains reconnaissent même qu’ils ne sont d’accord ni avec l’idéologie du groupe ni avec ses agissements, mais disent qu’ils n’ont pas d’autres solutions, notamment avec la négligence des autorités à leur égard, ce qui, disent-ils, ne leur a pas laissé d’autres alternatives.

— On compte beaucoup sur la Force G5, notamment les Européens qui misent sur cette force. Pensez-vous qu’elle puisse être efficace, et avant cela, qu’elle puisse être réellement mise sur pied malgré les difficultés et les problèmes de financement ?

— Il est très tôt pour évaluer ce que pourra faire le G5 Sahel ou pour juger son efficacité. Le projet a été lancé en 2017. Cette force ne regroupe que 5 000 hommes et elle n’est opérationnelle que depuis quelques mois, ce qui n’est pas du tout suffisant pour savoir si elle pourra mener à bien sa mission. Mais on peut toutefois signaler qu’elle a réalisé des réussites limitées jusqu’à présent. Bien qu’elle soit bien subventionnée, surtout par l’Union Européenne (UE) qui y voit un élément essentiel dans la lutte antiterroriste dans la région du Sahel, cette force fait toujours face à de nombreuses difficultés. Lorsque le G5 Sahel a été lancé, la France pensait que ces forces pourraient remplacer les autres forces étrangères présentes en Afrique, notamment la force française Barkhane au Mali. La France espérait que le G5 Sahel pourrait prendre la relève, ce qui n’est pas certain jusqu’à présent.

Une fois de plus, je répète que centraliser les efforts uniquement sur le côté militaire n’est pas toujours la solution adéquate. Pour preuve, on a vu que l’intervention militaire française en 2013 au Mali par l’opération Serval, puis Barkhane n’a pas ramené la paix et n’a pas réussi à mettre fin à l’existence des groupes djihadistes. Au contraire, ces groupes dispersés dans le nord du Mali se sont dirigés vers d’autres régions, notamment sahélo-sahariennes pour poursuivre leurs activités. Ainsi, la menace s’est propagée vers d’autres régions qui ne connaissaient pas le terrorisme comme le Niger, Burkina Faso et le Tchad. Ces pays sont exposés, ces trois dernières années, à de graves frappes meurtrières commises par des groupes venant des frontières. Donc, cette intervention n’a abouti qu’à la multiplication d’autres extrémistes.

— Quelle solution donc, selon vous ?

— Le soutien militaire et financier est important, mais pas suffisant. Il faut que la communauté internationale se mobilise pour accomplir un vrai développement dans les sociétés africaines. Les vrais objectifs de développement durable doivent être réalisés : promouvoir l’éducation en construisant de nouvelles écoles et en permettant l’éducation pour tous, améliorer la santé, généraliser l’accès à l’eau potable, créer des opportunités de travail, promouvoir la femme qui est souvent le soutien de la famille, créer de nouveaux projets, apprendre aux citoyens de nouveaux métiers pour remplacer les autres primitifs, toujours menacés par les changements climatiques, etc. De même, dans ces pays où la corruption fait rage, il faut surveiller où atterrissent les aides financières. Il est également nécessaire que les gouvernements mettent fin à la marginalisation de certaines régions et qu’ils s’attèlent à résoudre les problèmes concrets et quotidiens des citoyens. Si ces objectifs sont atteints, les Africains pourront réellement affronter le terrorisme.

— Vous avez évoqué la corruption comme obstacle au développement, et le développement comme condition première dans la lutte antiterroriste. Cela ne complique-t-il pas les choses ?

— Malheureusement, c’est une vérité, la corruption gangrène plusieurs pays africains. Certains responsables ont même été écroués dans des affaires de corruption comme c’est le cas actuellement au Kenya. En général, c’est à cause de la corruption que les aides n’arrivent pas à ceux qui les méritent. Par exemple, les aides consacrées aux zones du Nigeria touchées par les effets du changement climatique ont été par exemple volées par les employés des municipalités. Dans ce pays en particulier, le président Muhammadu Buhari, qui a fait de la lutte contre la corruption l’un des principaux objectifs de son mandat, trouve des difficultés. L’Afrique possède d’énormes richesses, et pourtant elle importe la plupart de ses besoins et souffre de la pauvreté, et ce, à cause de la corruption de quelques élites qui ont permis à des sociétés étrangères de monopoliser ces richesses dont les Africains eux-mêmes ne profitent pas.

— Et l’Union Africaine (UA), quel est son rôle ?

— L’UA a mis plusieurs plans et stratégies pour traiter les maux et les problèmes des Africains. Son président sortant (l’Egypte prendra la relève début 2019), Paul Kagamé, président du Rwanda, a déployé beaucoup d’efforts et a élaboré un certain nombre de visions, surtout en ce qui concerne la réforme institutionnelle de l’UA et la lutte contre la corruption. Mais l’application fait face à des difficultés. La plupart des chefs d’Etat refusent toute contrainte ou intervention dans leurs affaires internes. Mais je pense que l’UA peut créer un mécanisme de mesure de la transparence et que des comités seront chargés de contrôler la mise en oeuvre. L’indépendance de l’UA est aussi très importante pour que cette institution puisse fonctionner et prendre des décisions avec liberté. Dans ce cadre, le Conseil de la paix et de la sécurité à l’UA a mis un plan consistant à accroître les sommes versées par les pays africains. En vertu de ce plan, chaque pays africain devra consacrer 0,2 % de ses revenus à l’UA, de sorte qu’en 2020, l’institution pourra se passer des aides versées par les Etats-Unis et l’UE qui constituent actuellement 70 % de son budget, et être indépendante.

Les principaux groupes terroristes et leurs lieux d’action

Boko Haram

Boko Haram (groupe sunnite pour la prédication et le djihad) a été créé en 2002 dans le nord du Nigeria et a lancé une violente insurrection en 2009. Le groupe est présent au Nigeria, mais aussi dans le nord du Cameroun, au Niger et au Tchad. En 2015, Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, a prêté allégeance au leader de Daech autoproclamé, Abou-Bakr Al-Baghdadi. Pourtant, un an plus tard, Daech a nommé Abou-Musab Al-Barnawi — le fils du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf — comme chef de sa « province d’Afrique de l’Ouest ».

L’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara)

L’EIGS a été créé en 2015 par le porte-parole du défunt Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO). Il s’est fait connaître l’année suivante en devenant la branche officielle de Daech autoproclamé dans le Sahel. Le groupe est actif dans la région où se rencontrent les frontières du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

AQMI (Al-Qaëda au Maghreb Islamique)

AQMI est apparu il y a dix ans lorsque le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), lui-même issu du Groupe Islamique Armé (GIA) d’Algérie, a prêté allégeance à Al-Qaëda. Depuis, AQMI s’est fait de plus en plus présent, en particulier dans certaines zones situées au Mali.

Le GSIM (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans)

Le GSIM (Nusrat Al-Islam wal Muslimin) est une coalition créée en mars 2017. Elle regroupe Ansar Eddine, Al-Mourabitoune et la Katiba Macina, des organisations terroristes implantées dans le nord du Mali. Ce groupe se décrit lui-même comme la branche officielle d’Al-Qaëda au Mali.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique