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Le terrorisme en perte de vitesse

Mardi, 01 janvier 2019

Le terrorisme a connu un recul en 2018 comparé à la période 2013-2017. La carte des groupes armés devrait connaître un changement notable.

Le terrorisme en perte de vitesse

Par Ahmad Kamel Al-Beheri

Chercheur spécialiste de la sécurité régionale et de l’extrémisme violent

La situation sécuritaire en Egypte a beaucoup évolué en 2018, en par­ticulier dans le Delta et la Vallée du Nil. Ces évolutions concernent l’ampleur de la menace terroriste, ainsi que la carte des groupes extrémistes et terroristes.

Le nombre d’attentats terro­ristes a baissé en 2018 par rapport aux quatre années pré­cédentes, et par conséquent, l’ampleur de la menace terro­riste a baissé. Les lieux de culte et les coptes sont particu­lièrement visés, depuis l’atten­tat contre l’église Al-Botrossiya au Caire, le 11 décembre 2016, jusqu’à l’at­taque d’un bus transportant des fidèles sur la route du monastère d’Al-Anba Samuel, dans le gouvernorat de Minya le 2 novembre 2018, les deux ayant été revendiqués par l’or­ganisation Daech.

Cependant, de nombreux indices apparus en 2018 lais­sent à penser que les organisa­tions et groupes terroristes actifs dans la Vallée et le Delta subiront des changements structuraux qui pèseront sur leur efficacité en 2019. Mais examinons d’abord la carte des groupes terroristes actifs dans ces régions au cours de l’année 2018. Cette carte est différente à plus d’un égard de celle qui prévaut dans le Sinaï, et ce, aux niveaux de la com­position de ces groupuscules, de leurs idéologies et de leurs objectifs politiques. On peut les classer chronologiquement en trois catégories.

Premièrement, des groupes violents aléatoires apparus dans la foulée de la dispersion du sit-in de Rabea en août 2013. Ils ont pris plusieurs formes et dénominations, dont Al-Iqab Al-Sawri, mais se ressemblent en termes d’idéologie, d’objec­tifs politiques, de cibles et de tactiques. Ces groupes apparus dans les mêmes circonstances comptaient dans leurs rangs des éléments de la confrérie des Frères musulmans, et agissaient en réaction à la chute du régime islamiste. Ils utilisaient des engins explosifs rudimentaires et prenaient pour cible des poli­ciers, ainsi que des installations électriques et des activités éco­nomiques privées. Ces grou­puscules ont disparu après le lancement du « Mouvement révolutionnaire » qui annonce l’apparition d’une deuxième catégorie de groupes terroristes. Deuxièmement, les nouveaux groupes issus des Frères musul­mans, formés sous la houlette de Mohamad Kamal, un diri­geant de la confrérie tué lors d’un échange de tirs avec les forces de l’ordre en octobre 2016. Kamal était le fondateur de la structure qui a donné nais­sance aux groupes Hasm et Liwaa Al-Sawra, dont les atten­tats ont visé des magistrats, des militaires et des personnalités publiques. Les frappes sécuri­taires ont réussi à neutraliser ces deux groupes qui n’ont eu aucune activité depuis le début de 2018. On n’est toujours pas en mesure de savoir si leurs membres ont adhéré à d’autres groupes ou si Hasm et Liwaa risquent de refaire surface. Troisièmement, les groupes ter­roristes classiques comme Al-Qaëda et Daech. Ceux-ci se caractérisent par des préceptes idéologiques particuliers comme la gouvernance divine (Al-Hakimiya), et se distin­guent par une plus grande capa­cité de nuisance, en termes d’armements et de cibles. Dans la Vallée du Nil, le groupe Daech est présent à travers les « soldats du califat » dirigés par Amr Saad, alors qu’Al-Qaëda opère à travers Ansar Al-Islam, groupe proche d’Al-Mourabitoune dirigé par le ter­roriste récemment arrêté Hicham Achmawi.

Attaques préventives

Le terrorisme en perte de vitesse

En 2018, les forces de l’ordre ont réussi à affaiblir ces nouvelles organisations terroristes, Hasm et Liwaa Al-Sawra, grâce aux attaques préventives et aux raids poli­ciers sur leurs repaires dans les nouvelles villes et les zones désertiques limitrophes du Caire. Notons que le dernier attentat terroriste revendiqué par Hasm, et qui a visé un véhicule de police, date de la mi-2017. Depuis, Hasm et Liwaa n’ont réussi aucun attentat. Mais ceci n’a pas empêché les forces de l’ordre de poursuivre la traque de leurs éléments, le dernier com­muniqué du ministère de l’In­térieur faisant état de l’arresta­tion des membres d’une cel­lule de Hasm date du 20 décembre 2018.

Parallèlement, la Banque Centrale a mis en place des politiques pour le contrôle des transferts de fonds depuis l’étranger, ces mesures, com­binées avec la mise sous séquestre et la confiscation des fonds et des réseaux commer­ciaux de la confrérie, ont réus­si à restreindre sensiblement les ressources des groupes ter­roristes et leur capacité à mener des attentats.

Scénarios futurs

Ces évolutions laissent pré­voir plusieurs scénarios pour l’année 2019, selon l’une ou l’autre des tendances sui­vantes : Des éléments de Hasm et Liwa pourraient rejoindre les branches égyptiennes de Daech et d’Al-Qaëda. Cette hypothèse est corroborée par certains noms parus dans les communiqués du groupe Wilayat Sina (province du Sinaï) et qui réfèrent à des membres de la confrérie des Frères musulmans.

L’un d’eux, Omar Ibrahim Al-Dib, dont le père fut un cadre de la confrérie, est appa­ru dans une vidéo diffusée par Daech suite à un attentat revendiqué par l’organisation. Ceci sans parler des membres de Hasm et des Frères musul­mans qui ont rallié Daech et d’autres groupes terroristes en Syrie. Citons, à titre d’exemple, Walid Al-Sersawy (alias Walid Arafat), Azzam Massoud, Abou-Yassine Al-Zahéri, Mohamad Magdi Al-Dalaï (alias Abou-Messab Al-Masry), Malek Al-Amir Atta, Ahmad Al-Sayed (alias Abou-Mariam), Mohannad Ghallab (alias Abou-Soliman Al-Masry), Abdel-Rahman Abdel-Nasser, Abou-Safeï Al-Masry, Mohamad Khafaga, Omar Moustapha (alias Abou-Bakr Al-Mouahed), Ahmad Abdel-Hakim, Al-Barae Hassan Al-Gamal, et d’autres. Avec l’effondrement structurel des groupes Hasm et Liwaa Al-Sawra, leurs membres pourraient trouver un nouveau terreau au sein d’Al-Qaëda et de Daech.

La fusion de Hasm et Liwa avec d’autres groupes serait un deuxième scénario plausible. Dans une vidéo publiée le 1er novembre 2018 sur l’applica­tion de messagerie Telegram, les groupes Hasm et Liwa ont salué l’attentat terroriste de l’oasis Bahariya, tout en expri­mant leur soutien au groupe Ansar Al-Islam qui a revendi­qué l’attentat. Ce « geste », survenu un an après l’attentat, s’inscrit probablement dans le cadre des tentatives de Hasm et Liwaa ainsi que de certains éléments des Frères musul­mans de se rapprocher des groupes terroristes « clas­siques », comme Al-Qaëda.

Selon un troisième scénario, le terrorisme pourrait étendre ses cibles. Depuis son appari­tion dans la Vallée et le Delta du Nil en 2016, Daech avait pour seule cible les églises coptes. Mais à lire de près son dernier communiqué publié suite à l’attentat qui a visé un bus de fidèles coptes à Minya en novembre dernier, on ne manquera pas de relever une tentative de courtiser la jeune génération des Frères musul­mans. En cas de réussite, Daech devrait étendre ses cibles aux institutions offi­cielles pour s’adapter aux visées politiques des nouvelles recrues.

Dans l’ensemble, le déclin, à la fois en quantité et en quali­té, des attentats terroristes dans la Vallée et le Delta en 2018, devrait se poursuivre en 2019, avec des modifications dans la carte des groupes extrémistes et organisations terroristes, suite à la dispari­tion de certains et l’émergence d’autres sous de nouvelles dénominations.

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