Mardi, 25 juin 2024
Enquête > Enquéte >

Jamais sans ma chicha !

Dina Bakr, Mardi, 24 juillet 2018

Servie dans presque tous le cafés, qu’ils soient chics ou populaires, la chicha est le « mazag » de nombreux Egyptiens, toutes classes confondues. Aujourd’hui, ses adeptes doivent recourir à des astuces pour faire face à la hausse de son prix.

Jamais sans ma chicha !
S’attabler dans un café et fumer une chicha est la sortie préférée des jeunes.

La crise économique, ces prix qui montent en flèche, la levée des subventions, on en parle partout, tout le temps. Notamment sur les cafés, où la chicha qui, elle aussi, a vu son prix grimper, continue à être autant consommée. La chicha, c’est en effet le compagnon qui console en ces temps durs. Car pour les adeptes de la chicha, pas question de se passer de ce plaisir d’en fumer une, entre amis, à l’occasion d’une sortie.

Car la chicha en Egypte, c’est une longue histoire d’une coutume bien ancrée. Les histoires racontées sur les origines du narguilé sont variées. L’utilisation du narguilé a été notée pour la première fois dans les provinces du nord-ouest de l’Inde. Les premiers récipients utilisés pour cette variante de pipe à eau auraient été fabriqués à partir de noix de coco et servaient à fumer le chanvre indien. Lorsque les Portugais ont introduit le tabac en Iran au XVIe siècle, son usage s’est développé à un tel point que la société persane tout entière l’utilisait à la fin du règne de shah Abbas. Ce sont les Perses qui ont modifié sa forme. Plus tard, le narguilé s’est répandu dans les pays arabes, lorsqu’ils étaient sous domination ottomane, ensuite, la pipe à eau a fait son apparition dans les pays européens et aux Etats-Unis.

Pour ce qui est de l’Egypte, l’histoire raconte que le sultan Mohamad Ali était un commerçant de tabac et de mélasse avant de monter au trône. C’est grâce à ce commerce et la culture du tabac que l’Egypte a connu une mutation, car elle était réputée pour sa mélasse de bonne qualité que l’on exportait vers les pays du Moyen-Orient. A l’époque, les usines de renom dans l’industrie du tabac et de la mélasse appartenaient aux frères Kiriazi et l’usine Janakliz fabriquait du tabac. Sur les murs de la Citadelle de Salaheddine, on pouvait voir les photos de Mohamad Ali en train de fumer le narguilé. Une histoire de plaisir et de coutume aussi. Le café populaire, la chicha, le thé, le café turc et autres boissons traditionnelles : une image que l’on retrouve partout, de tout temps.

Que ce soit dans les hôtels où son prix est devenu inaccessible (200 L.E.) ou dans les cafés populaires (3 L.E.), la pipe à eau continue d’être servie. « La chicha me permet d’évacuer le stress et son ronronnement me relaxe », dit Ahmad Ibrahim, directeur d’une maison d’édition, pour qui la chicha est devenue une échappatoire à un quotidien difficile. « Je ne peux rester un jour sans fumer ma chicha, même au travail et durant la pause, je me rends au café d’à côté pour en consommer », s’exprime Rowaïda, travaillant dans une société internationale. Quant à Magdi, fonctionnaire, il se réjouit que, malgré tout, se retrouver entre copains et fumer une chicha dans un café populaire restent la sortie la moins chère, et surtout la plus plaisante. « C’est l’occasion pour se lâcher, parler de tout et raconter des blagues », dit Magdi. Et c’est cette ambiance qui contribue à l’augmentation de la consommation de chicha. « En fréquentant les cafés, on finit par s’adapter à l’ambiance et aux services qu’ils offrent. Des non-fumeurs ont fini par fumer la pipe à eau juste pour faire comme les autres », affirme Khaled Hanafi, sociologue.

La crise est passée par là ...

Jamais sans ma chicha !
Les décors des différentes chichas répondent à tous les goûts (Photo: Mohamed Adel)

Et pourtant, malgré ces adeptes qui tiennent à la chicha dur comme fer en dépit de la hausse des prix, le marché est actuellement en crise. Tharwat Gamal, propriétaire d’un café à Héliopolis, argumente cette baisse des commandes par la hausse du prix de tous les ingrédients : le tabac, la mélasse et le charbon. « L’augmentation des prix a eu un impact sur sa consommation ces 2 dernières années. Les 250 grammes de charbon de bonne qualité coûtaient 60 L.E. il y a deux ans, actuellement, la même quantité vaut 280 L.E. Le kilo de mélasse Salloum que j’achetais à 15 L.E. vaut aujourd’hui 55 L.E. Le paquet de 250 grammes de tabac fruité coûtait 5 L.E., cette même quantité a été réduite, aujourd’hui, à 130 grammes et se vend à 20 L.E. Les 250 grammes de tabac importé des Emirats valaient 40 L.E. contre 160 L.E. aujourd’hui », énumère Gamal.

« Je viens de payer 30 % de plus aux fournisseurs de marchandises pour faire fonctionner mon café. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’augmenter mes prix afin de pouvoir payer mes factures d’électricité, d’eau et les salaires de mes employés », signale Abdel-Samad, gérant d’un café dans un centre commercial à Madinet Nasr. Même s’il remarque que les clients sont rares, 5 fois moins que d’habitude, certains continuent à en commander. « Malgré la hausse des prix, 80 % de notre bénéfice quotidien provient de la consommation du narguilé », précise un gérant de café à Ard Al-Golf et dont les clients sont pour la majorité des artistes. Gamal remarque aussi que ses clients sont restés fidèles à la chicha, mais ont diminué sa consommation. Le client qui en fumait deux se contente aujourd’hui d’une seule. « Le garçon qui était chargé d’attiser le charbon n’avait pas le temps de prendre une pause. Aujourd’hui, il peut rester des heures assis à côté de moi, sans rien faire », confie Gamal, qui dit devoir patienter qu’un miracle se produise, car tout projet commercial peut rencontrer des difficultés. Il se console tout de même : les clients qui ne peuvent se passer de la chicha ont dû changer leurs habitudes.

Changer ses habitudes

Jamais sans ma chicha !
Les employés chargés d’attiser le charbon ont vu leur pourboire diminuer. (Photo: Mohamed Adel)

« Avant, j’allais dans un café plus chic et je payais 50 L.E pour la chicha. Aujourd’hui, son prix y est monté à 160 L.E. J’ai préféré changer d’endroit et aller dans un café plus modeste où les prix sont plus abordables », souligne Sara, travaillant dans l’informatique. Cette femme de 45 ans a dû restreindre ses dépenses pour pouvoir en consommer à sa guise. « C’est vrai que je dois payer 75 L.E. pour un thé et une chicha. Mais dans ce nouveau café, il faut être vigilant et demander au garçon de retirer de la table le paquet de mouchoirs en papier et les pépites qu’il a posés, même s’il n’est pas content de le faire, et ce, pour éviter qu’il ne les ajoute à l’addition », dit-elle. Cette femme a appris à gérer son budget selon ses besoins. « Nos salaires n’ont pas bougé et le flottement de la livre égyptienne a eu un impact terrible sur notre pouvoir d’achat. C’est pourquoi j’ai choisi un autre endroit où fumer ma chicha et ne plus aller dans les cafés de luxe où je me rendais habituellement », souligne Sara. En outre, il ne faut jamais oublier de donner un pourboire (entre 5 et 10 L.E. ) à l’employé qui fait le va-et-vient toutes les 10 minutes pour ranimer le charbon. « Depuis la hausse des prix, j’ai commencé à réduire ma consommation de chicha. J’ai cessé d’en fumer après le déjeuner et j’ai fixé un horaire précis durant la journée pour le faire », commente Ahmad Ibrahim.

Un marché pourtant prospère

Passer 2 ou 3 heures en compagnie de ses copains, partager avec eux le plaisir de consommer une chicha est la sortie de prédilection des jeunes. « Fumer une chicha dans un café est devenu cher, car l’addition comporte des taxes et des services supplémentaires, nous avons choisi d’en consommer chez les marchands ambulants qui siègent sur les trottoirs non loin des cafés. Et on est prêt à commander des sandwichs chez leurs voisins pour éviter que l’addition ne soit salée », confie Khaled, un jeune médecin. Ces marchands ambulants qui offrent une chicha et des sandwiches ont fait leur apparition dans différents quartiers chic comme Madinet Nasr, Héliopolis et Maadi.

Les solutions alternatives se multiplient, les adeptes tentent tant bien que mal de ne pas se passer de leur plaisir sans pour autant payer beaucoup plus, les propriétaires de cafés parlent d’une baisse de clientèle de chicha. Et pourtant, le marché reste prospère. Malgré la hausse des prix, les magasins qui vendent du tabac et tout le nécessaire pour chicha pullulent. Aujourd’hui, beaucoup de personnes préfèrent en consommer à la maison pour réduire les dépenses.

Dans le quartier de Guésr Al-Sweiss, il existe 30 magasins qui vendent du tabac maassel et fruité et des accessoires pour chichas. D’autres échoppes ont ouvert leurs portes, il y a 5 ans. Actuellement, ce genre de magasins, on en trouve partout. « Il y a une vingtaine d’années, il en existait un seul à la rue Al-Moezz, au vieux Caire. On y vendait toutes sortes d’équipements pour chichas dont les cafés ont besoin. Aujourd’hui, les nouveaux magasins rendent service aux clients qui veulent la fumer à la maison », affirme Liliane, une mordue de chicha.

A la maison aussi

L’un de ces magasins se trouve à Al-Korba. Sa clientèle fidèle est relativement aisée. On y vient pour acheter du charbon, du tabac, des tuyaux en cuir ou en silicone. La vitrine du magasin expose une gamme de vases de narguilé entre petit, moyen et grand. On peut trouver des narguilés en cuivre ou en verre avec des couleurs attrayantes qui conviennent à tous les goûts et pouvant être même utilisés comme pièce de décoration. « Les prix du narguilé varient entre 80 L.E. et 800 L.E., selon les moyens du client. Il en existe pour diverses occasions et dates précises comme la chicha de la Coupe du monde, la chicha avec bouée pour la piscine, celle conçue pour la voiture lors des voyages et celle de couleur rouge vermillon pour la Saint-Valentin », affirme Ismaïl, vendeur de chichas.

Il suffit donc de payer 100 L.E. pour posséder une pipe à eau chez soi. Avoir du bon charbon comme celui de noix de coco qui reste allumé une heure est largement suffisant pour son utilisation domestique. « J’en possède à la maison, ce qui m’évite de dépenser de l’argent dans les cafés, mais de temps en temps, je me rends dans un café populaire pour en fumer en compagnie de mes amies », dit Farida, 35 ans. D’autres estiment, en revanche, que fumer une chicha à la maison exige des efforts et préfèrent la solution de facilité. « Une chicha à la maison demande du travail, il faut la laver après chaque utilisation et bien sécher son tuyau pour s’assurer de son bon fonctionnement. Le café présente un avantage, on se fait servir et on est déchargés de la corvée de nettoyage », souligne Farida. Mais pour ces adeptes, le tout est une histoire de mazag, et quand on veut se faire plaisir, on ne compte pas.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique