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Pour le plaisir du spectacle

Hanaa Al-Mekkawi, Mercredi, 27 juin 2018

Toutes les tribus bédouines d’Egypte se sont récemment retrouvées pour un rendez-vous annuel pas comme les autres : une course de chameaux organisée à Ismaïliya. Un événement qui rallie le sportif au social et au culturel. Reportage.

Pour le plaisir du spectacle
(Photos : Mohamad Aref)

On est sur la route Ismaïliya-Fayed, à 120 km du Caire, entouré de part et d’autre par de vergers. Au détour du chemin, on se retrouve en plein milieu du désert de Sarabioum. C’est là où se déroule chaque année la course de chameaux qui, d’ordinaire, dure deux jours. Après avoir franchi le portail sécurisé par des militaires, on se trouve dans un autre monde. On découvre un paysage splendide qui coupe le souffle: une étendue de sable ponctuée de dunes, une atmosphère de quiétude, des tentes de formes et couleurs variées dispersées çà et là et des bédouins se promenant à dos de chameaux dans ce désert.

Arrivés au fur et à mesure les dernières semaines qui ont précédé l’événement, les participants à cette course sont bien préparés. Ils représentent toutes les tribus bédouines d’Egypte et viennent de différents gouvernorats, surtout de Charqiya, d’Ismaïliya et du Sinaï. Tous se sont ardemment entraînés et préparés à l’événement qui s’est tenu en avril denier, avant les grandes chaleurs. Cette année, 13 pays arabes y ont participé, en plus des 4 pays européens en tant qu’invités d’honneur.

C’est à 7h qu’a eu lieu l’inauguration, en présence du gouverneur d’Ismaïliya, des responsables de l’Union égyptienne des camélidés, de représentants des pays participants ainsi que des médias. Les chameaux qui vont participer à la première course ont pris place sur la ligne de départ, derrière une grosse corde qui les empêche de bouger. Chaque animal porte un numéro.

Dès que le signal de départ se fait entendre, la corde retenant les chameaux est lâchée et les camélidés se lancent à toute vitesse dans la course. Quelques minutes plus tard, des véhicules 4x4 transportant les propriétaires qui veulent suivre leurs chameaux apparaissent balayant à leur passage de grands nuages de poussière. Des ambulances suivent également le cortège tout le temps que dure la course. La route qui porte sur une distance de 5 km est bordée de dunes sur lesquelles se tiennent des dizaines de spectateurs. Ils sont là pour suivre la course et encourager les chameliers.

Dix minutes s’écoulent, puis les camélidés commencent à apparaître l’un après l’autre sur la ligne d’arrivée, montés par des enfants. On annonce alors les noms des trois premiers gagnants tout en rappelant le numéro du chameau et le nom de son propriétaire ainsi que sa tribu. « L’important pour nous, ce n’est pas de gagner, mais d’entendre le nom de sa tribu prononcé tout haut devant tout le monde », dit Awad Salem de la tribu Al-Tomaylat qui participe avec deux chameaux d’âges différents. Ce dernier explique que la course de chameaux est une tradition ancestrale qui continue de se transmettre d’une génération à l’autre.

Une longue préparation

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Un marché en marge de la compétition. (Photos : Mohamad Aref)

Le premier groupe de chameaux s’étant éloigné de la piste, un autre prend sa place, attendant le signal de départ. Cette fois, les âges des camélidés diffèrent. Les spectateurs rejoignent leurs places sur les dunes pour suivre la deuxième épreuve. « Chaque épreuve rassemble des chameaux du même âge. A la fin de chaque course, les enfants chameliers prennent le temps de se reposer et ainsi de suite jusqu’à la course finale. Cela permet d’évaluer la résistance et leur détermination à gagner », explique cheikh Hamid de la tribu Al-Howaytat.

Ce dernier, un spécialiste dans l’entraînement des chameaux, explique que dès l’âge de deux ans, il faut apprivoiser l’animal et l’habituer à être monté par un chamelier durant deux mois, ensuite, lui apprendre à cavaler. A l’âge de deux ans, le chameau est capable de courir une distance de 3 km, entre 3 et 4 ans, il peut parcourir 5 km, et à 5 ans, il est capable d’atteindre une distance de 8 km. Hamid poursuit que les chameaux de course doivent manger des dattes, du maïs, des fèves et de l’orge toute l’année. Mais avant la compétition, il faut les garder attachés durant 40 jours et leur donner à manger uniquement de la luzerne. « Plus le corps du camélidé est léger, plus il est capable de courir vite », dit Hamid.

Enfants et déjà professionnels

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Un marché en marge de la compétition. (Photos : Mohamad Aref)

Ce sont généralement les enfants qui montent les chameaux. Leurs âges varient entre 8 et 15 ans. Ces derniers commencent très tôt à guider les chameaux, et surtout comprendre le caractère de cet animal qui fait partie de la culture bédouine. « On nous a appris également que la course de chameaux fait partie de nos traditions et y participer est un honneur pour chacun de nous, car le fait de gagner rehausse le prestige de notre tribu », dit Mahmoud Soliman, 14 ans, issu de la tribu d’Al-Hayawat à Ismaïliya et qui participe à ces courses depuis l’âge de 9 ans. Il est en train de prendre sa pause-cigarette tout comme le reste de ses copains qui sont presque tous des fumeurs. Un fait qui ne choque personne, bien au contraire, ceci est considéré comme un signe de maturité.

Selon Eid Dabaane, de la tribu Al-Tomaylat à Charqiya, ce sont toujours les enfants qui montent les chameaux lors des courses, car ils sont plus légers. Dans certains pays arabes, on a interdit la participation des enfants, les remplaçant par des robots, mais dans de nombreux pays, plusieurs tribus refusent de faire cela, car un enfant à dos de chameau fait partie du paysage bédouin que l’on ne peut pas enrayer. « Il y a des chameaux qui ont un bon caractère et d’autres pas du tout, exactement comme les hommes », dit Mohamad Soliman, 12 ans, de la tribu Al-Howaytat du Nord-Sinaï, d’un ton d’expert.

En fait, tous les gamins ici se conduisent comme de vrais professionnels et savent parfaitement ce qu’ils font. Leurs manières de traiter les chameaux durant la course ou ailleurs montrent qu’ils sont parvenus à maîtriser ces animaux. A un moment donné, on oublie qu’il s’agit d’enfants, mais on les croit être de vrais adultes. Avec leurs petites mains et leurs voix d’enfants malgré les tentatives pour lâcher des sons plus graves, on a du mal à croire qu’ils ont pu apprivoiser des bêtes de taille 5 fois plus grande que la leur. Ainsi les courses se succèdent de la même manière jusqu’à la finale.

Pendant ce temps, loin de la piste, une atmosphère festive domine l’endroit. Devant la tente des invités, un grand tapis a été étalé sur le sable servant de tribune. Plusieurs troupes représentant différents pays arabes et tribus vont animer des spectacles de chants et de danses folkloriques.

Un rendez-vous social

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Ce sont généralement les enfants qui montent les chameaux. (Photos : Mohamad Aref)

A la fin de chaque épreuve, les propriétaires des chameaux gagnants s’avancent sous les applaudissements des spectateurs pour recevoir leurs prix: une épée ou une coupe. « L’important pour nous n’est pas seulement de recevoir un prix, mais aussi d’annoncer le nom de la tribu dont fait partie le propriétaire du chameau gagnant, c’est l’objectif depuis la nuit des temps. C’est notre plus grande fierté », dit Dabaane. Il poursuit que ces courses permettent également de tester les capacités des chameaux, les exhiber pour pouvoir les vendre plus cher. « Le prix d’un chameau vainqueur pourrait atteindre les 300000 L.E., un business fructueux pour nous », explique-t-il.

En fait, cette course annuelle a son côté social, car c’est l’occasion pour les membres des différentes tribus de se rencontrer et d’échanger de leurs nouvelles. La semaine qui précède la course est riche en activités. C’est l’occasion de se rassembler, de revoir les membres des autres tribus dispersés dans les différents gouvernorats d’Egypte ou dans les autres pays arabes. Ces derniers passent leurs matinées à entraîner leurs bêtes.

Quant aux soirées, elles sont consacrées aux chants et à la poésie qu’ils déclament autour d’un feu de bois avec un barbecue sous le clair de lune. « Durant ces quelques jours, on retrouve la vraie force des bédouins qui, avec le temps, a été influencée par le rythme de la vie moderne qui nous empêche de nous rassembler facilement. Alors, on tient à ce que ces courses aient lieu à tout prix », conclut Dabaane.

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