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Croquer la retraite à pleines dents

Nada Al-Hagrassy, Dimanche, 11 mars 2018

Exercer le métier de ses rêves, s'adonner aux loisirs et aux passions que la vie professionnelle empêchait de faire, nombreux sont les plus de 60 ans qui ont décidé de prendre en main leur retraite et de ne pas se laisser aller à la morosité et à la routine.

Croquer  la retraite    à pleines dents
Le sport est devenu l'occupation favorite des âgés.

« La retraite, ce n’est qu’un nouveau départ ». Telle est la devise de Magued Mounir Wissa, âgé de 65 ans. Selon lui, « la retraite à 60 ans nous est imposée par la loi, cela ne veut pas dire qu’après cet âge, on devient inactif ou incapable de travailler. Tant qu’on est en bonne santé, on peut continuer à travailler ». Après avoir pris sa retraire en 2013, Magued a repris le boulot. Durant trois ans, il est passé d’une société à l’autre, travaillant en Contrat à Durée Déterminée (CDD), jusqu’au jour où il a trouvé un boulot qui l’intéresse. Et c’est à Wellspring, une entreprise dont il est aujourd’hui le directeur, qu’il a trouvé son bonheur. Car le travail y est différent, et utile. L’entreprise, au-delà de l’objectif lucratif, a une mission humaine: transmettre aux enfants âgés de 4 ans à 16 ans des notions de civisme, de citoyenneté et d’éthique telles que l’honnêteté, le dévouement, la générosité, le patriotisme et le respect de l’autre. Et c’est justement ce qui fait qu’en y travaillant, on se sent utile, un sentiment qui fait généralement défaut une fois à la retraire.

Ce qui lui va à merveille. « Travailler avec des jeunes issus de différentes classes sociales est stimulant. Cela me permet en même temps d’utiliser le savoir-faire professionnel que j’ai acquis tout le long de ma carrière. A mon avis, inculquer des valeurs morales aux enfants, c’est agir sur les prochaines générations, et ainsi faire quelque chose d’utile pour mon pays », explique Magued fièrement.

Revivre les passions d’antan

Croquer la retraite à pleines dents
Nagwa Ghorab est bien déterminée à gagner ses compétitions.

Aucune nostalgie donc de son prestigieux statut précédent de vice-PDG. Pour ce sexagénaire, jouir de la vie après la retraite, c’est lui donner un nouveau sens. Plus encore, la vraie vie commence au troisième âge, pense-t-il. Comme lui, nombreux sont ceux et celles qui, une fois retraités, commencent à réaliser leurs rêves de jeunesse, interrompus par des obligations de la vie. A l’exemple de Nagwa Ghorab, ancienne enseignante de langue française et passionnée de natation. Mariée et mère de famille, elle a dû mettre de côté sa passion. Entre les responsabilités familiales et les obligations professionnelles, pas de temps aux hobbies. Après la retraite, la première décision qu’elle a prise était donc de se remettre à la natation, son sport favori. « Il n’est jamais trop tard pour réaliser son rêve », dit-elle avec confiance. Pour atteindre son but, elle a dû s’entraîner chaque jour durant deux heures, suivre un régime sévère pour garder sa forme physique. Résultat: elle a remporté deux médailles d’argent au championnat de Roodworld au Canada en 2010 (50 m et 100 m nage dos). Elle a également remporté la médaille d’argent au Championnat national des seniors (70 à 74 ans) aux Etats-Unis, occupant ainsi la 5e place lors de ce championnat. Et deux médailles de bronze en 2015, lors d’une compétition internationale en Russie alors qu’elle avait 72 ans.

Nagwa ne cache pas sa fierté d’être la première femme égyptienne à avoir accompli une telle performance à un âge aussi avancé. « Aucune autre femme arabe ni africaine n’a pu effectuer un tel exploit », dit-elle. Son idole est le légendaire Abdel-Latif Abou-Heif, un nageur des années 1950 et 1960 qui a continué à pratiquer la natation jusqu’à un âge très avancé. Aujourd’hui, Nagwa est déterminée à poursuivre ses entraînements pour participer à la prochaine compétition prévue en Corée du Sud en 2019. « Cette fois, j’espère décrocher la médaille d’or », ajoute la nageuse septuagénaire.

Karima Younès, une ancienne dentiste de 75 ans, a, elle, opté pour les voyages. Après avoir travaillé en Arabie saoudite, elle est rentrée au pays avec le désir de découvrir le pays. De la Nubie jusqu’aux Oasis, elle a sillonné le territoire égyptien. Et entre un voyage et un autre, elle fait du bénévolat. Karima est membre d’une des nombreuses associations caritatives qui portent un soutien aux personnes âgées. « On organise des activités sociales adaptées aux personnes âgées pour les distraire. On a entre autres organisé un défilé de costumes locaux dans un but caritatif, et les personnes âgées étaient elles-mêmes les mannequins », raconte Younès. « Le bénévolat, les activités caritatives, ou encore les voyages, je n’avais pas le temps de les faire tant que je travaillais », ajoute-t-elle.

Mais la vie n’est pas si rose pour tous. La sociologue Nadia Radwane rappelle que ceux qui commencent une nouvelle vie après la retraite appartiennent à une classe aisée. « S’affirmer, faire le métier que l’on aime, s’adonner à ses loisirs, c’est un luxe que les classes moyennes et défavorisées n’ont pas. Dans les couches défavorisées, on continue à travailler tout simplement pour subvenir à leurs besoins », estime-t-elle.

Une vision différente

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Les plus de 60 ans représentent 6,9% de la population d’Egypte, d’après les chiffres du CAPMAS (l’Organisme national pour la mobilisation et le recensement) de 2017. Cela semble être peu dans un pays comme l’Egypte ayant une population jeune. Mais c’est assez pour qu’on s’intéresse à cette tranche d’âge, d’autant plus qu’avec une espérance de vie plus longue que dans le passé, les seniors ne veulent plus mener une vie fade et morose, à attendre l’inévitable.

« Je crois fermement que la vraie vie commence après la soixantaine », lance la sociologue Nadia Radwane qui, elle-même, a publié un recueil de poèmes en 2008, après sa retraite. La sociologue explique que la première partie de la vie d’adulte est consacrée à deux volets: s’affirmer professionnellement et fonder une famille. « Cela implique beaucoup de responsabilités qui ne laissent pas suffisamment de temps ou d’argent aux loisirs. Et la nécessité de subvenir aux besoins de la famille ne nous donne pas toujours le luxe d’exercer le métier que l’on aime ». Et d’ajouter: « Actuellement, j’ai le loisir de faire ce que je veux, et ce, après ma retraite ».

Ce changement de mentalité est tel que les médias ont lancé une campagne intitulée « Le second souffle 60+ » visant à encourager les gens de plus de 60 ans à trouver un nouveau départ à leur vie. Abdel-Rahmane Abou-Zahra et Mahmoud Al-Guindi, deux acteurs âgés de plus de 60 ans, ont été les vedettes de cette campagne qui cite des exemples de ceux qui ont commencé à exercer les métiers dont ils ont toujours rêvé après cet âge. A l’instar de Hadja Fatma, une passionnée de la couture qui a finalement acheté une machine à coudre pour s’y mettre. Une façon de mieux transmettre le message.

Et l’amour aussi

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Karima Younès profite de sa retraite pour connaître mieux son pays.

Mais la vie après la retraite, ce n’est pas seulement le sport, le bénévolat ou un métier dont on rêvait. L’amour aussi peut taper aux portes. Ainsi, 1,9% des mariages conclus en 2017 concernaient des personnes âgées. Certains se marient pour fuir la solitude, d’autres trouvent ou retrouvent le grand amour. A l’exemple de Hamed Abdel-Qawi, ancien fonctionnaire au ministère de la Santé. Jeune, il n’avait pas pu épouser la femme qu’il aimait, Thoraya. Il n’avait pas les moyens, et quand il l’avait demandée en mariage, sa famille avait refusé. « J’ai appris que Thoraya a perdu son mari et qu’elle est retournée au Caire, après avoir vécu de longues années au Koweït », dit Hamed, en racontant les circonstances de leurs retrouvailles. « Chacun de nous a dû suivre son chemin jusqu’au jour où de vieux voisins m’ont donné de ses nouvelles », affirme-t-il. Hamed Abdel-Qawi a pris son courage à deux mains et a décidé de contacter Thoraya via ces mêmes voisins communs. « J’ai été surpris d’apprendre qu’elle m’aimait encore. J’ai tout de suite saisi l’occasion de demander sa main. Au début, ses fils étaient réticents, mais ils ont fini par accepter car ils ne vivent pas au Caire », poursuit Hamed, avant de conclure: « La vie nous a séparés, mais il est temps qu’on rattrape le temps perdu et qu’on soit enfin heureux ».

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