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Motards, ces passionnés de l’asphalte

Dina Darwich et Laila Oda, Dimanche, 11 février 2018

Avec 2 500 motards en Egypte, la discipline moto ne cesse de gagner du terrain. Plus qu'un moyen de transport, la moto devient un hobby bien organisé, source de plaisir, d'échanges, d'évasion et d'aventure. Tournée dans le monde des deux roues.

Motards, ces passionnés de l’asphalte
Faire de la moto, c’est aussi une thérapie.

« Une belle trajectoire est un instant de grâce dans la vie du motard, la fusion parfaite entre l’homme, sa machine et la route. Un ciel ouvert, une brise d’air, une route virevoltante asphaltée que l’on voudrait infinie. Les sensations de puissance et de poussées font de ce moment une expérience unique. C’est l’euphorie et je ne désire rien de plus ». C’est ainsi que Sadek Gallini, un passionné de moto âgé de 70 ans, résume son expérience des deux roues. « Cela fait 55 ans que je roule en moto, et quand c’est pour le plaisir, je préfère plutôt conduire le soir pour éviter les embouteillages », explique Gallini, homme d’affaires et chanteur dans l’ancien groupe musical Les Petits Chats. Lorsqu’il est en moto, il se rappelle le temps de sa jeunesse, ses moments de gloire en tant que chanteur célèbre ; du coup, il oublie ses tracas au quotidien et se sent moins angoissé. Conduire une moto lui permet aussi et surtout de surmonter les barrières de l’âge et garder un esprit jeune. « Je fais partie d’un groupe de 70 individus d’âges différents, tous des passionnés de moto. Chaque mois, on organise deux sorties, l’une à Alexandrie et l’autre à Aïn Al-Sokhna. Une fois sur ma moto, je dois faire abstraction de tous mes problèmes, car j’ai besoin de mobiliser tous mes sens, d’être en état d’alerte pour faire attention à la route. La vigilance est de mise pour ne pas mettre sa vie en danger », dit-il.

Un sport de loisirs ? Peut-être. Car c’est la quête du plaisir qui le pousse à faire de la moto coûte que coûte. Il n’hésite pas parfois à parcourir des kilomètres pour rejoindre un autre motard sur l’autoroute Le Caire-Alexandrie qui l’attend à mi-chemin dans une aire de service. Là, ils vont prendre un café bien chaud ou décider de parcourir 200 km et se rendre à Alexandrie pour dîner dans un restaurant de grande renommée dans cette ville côtière. Gallini est membre du groupe Road Hammer (le marteau de la route), mais il existe 18 autres qui comptent environ 800 motards inscrits dans TUBE (The United Bikers of Egypt) ou l’Union des motards d’Egypte. Le nombre total est estimé à 2 500 individus, car il y en d’autres en formation avant de rejoindre le TUBE. La pratique de la moto existe depuis longtemps en Egypte, mais elle avait lieu de manière individuelle. Autrefois, il n’y avait ni un Road Team (équipe de route) ni équipement de sécurité.

2009 : Naissance du premier groupe de motards

Le premier groupe de motards a vu le jour en 2009. « Portant le nom de Arabian Knights Riders Club Egypt (le Club des cavaliers arabes en Egypte), ce groupe a servi de modèle pour les autres qui ont entamé le pas en suivant une formation », assure Waël Tamo, président de l’Union des motards d’Egypte et président du groupe Arabian Knights Riders. Ces 18 groupes sont répartis entre Le Caire, Alexandrie, Port- Saïd, Hurghada et Suez. Il en existe d’autres dans les gouvernorats d’Ismaïliya et de Mansoura qui s’apprêtent également à rejoindre le TUBE. Dans chaque groupe, le chef, qui est le membrele plus expérimenté, choisit des personnes qu’ilva charger de diverses missions lors des sorties pour garantir le maximum de sécurité sur les routes. Le groupe roule souvent sur les autoroutes en deux files, le leader toujours en tête et deux Sweepers (balayeurs) se déplacent de part et d’autre afin de créer une voie aux motards, mais aussi pour sécuriser le convoi. Un motard se trouve en queue de file et est chargé de surveiller le groupe ou porter de l’aide à un membre dont la moto est tombée en panne ou même de contacter les autres pour le secourir en cas de besoin. Les nouveaux motards doivent passer par une période de préparation avant de rejoindre le TUBE. « On doit s’assurer que chaque nouvelle recrue est capable de respecter les autres, et en même temps d’obéir aux règles du jeu. Il s’agit là de former une entité apte à partager les mêmes principes, les mêmes règles et normes, car la moindre des fautes pourrait mettre en danger tout le groupe », avance Tamo, en ajoutant que le TUBE a pour rôle d’aider les groupes à organiser les randonnées, à obtenir les autorisations sécuritaires, programmer des sessions de formation, contacter les groupes motards à l’étranger et organiser de grands évènements. « Chaque groupe prépare deux évènements par mois, le premier étant réservé aux membres du groupe seulement alors que l’autre réunit les membres des autres groupes. La communication entre les groupes se fait sur Facebook ou à travers le TUBE », explique Tamo.

Les groupes se forment selon certains critères, soit suivant la marque des motos comme les Boulevardians qui roulent sur les motos de marque Boulevard, soit pour une cause (charité) ou par amitié. Mais, ce qui est certain, c’est que ce hobby a créé un monde à part dont seuls les fans jouissent.

« Rouler seul fait partie de la vie du motard, mais faire des randonnées en petits groupes rajoute ce sentiment de plaisir partagé car chacun ressent ce que l’autre peut ressentir. C’est sans doute cette sensation de partage et de communion qui donne envie de s’éclater et d’apprécier la conduite en moto », confie Omar Korein, 23 ans, employé dans une entreprise de tourisme. Issu d’une famille conservatrice, son père a toujours refusé qu’il roule en moto à cause du danger et de la mauvaise image que donnent les motards en ayant les bras tatoués. Durant cinq ans, Omar a travaillé en cachette pour gagner de l’argent et s’offrir une moto. « J’ai travaillé comme assistant d’un professeur dans l’organisation des grands événements de motards et aussi dans la vente de certains articles par Internet. J’ai tenu tête à mon père qui a fini par céder. J’ai même quitté la maison familiale pendant quelques mois, car mon nouveau style de vie ne lui plaisait pas », explique Korein qui a actuellement fondé une ONG, Charity Organization World Wide Psycho qui oeuvre dans le domaine de charité, ayant pour objectif de changer la mauvaise image que les gens portent sur les jeunes motards tatoués. Et ce, pour encourager les familles à autoriser leurs enfants à conduire une moto.

Communion avec la nature

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Lors des tours, les motards roulent en deux rangs.

Aujourd’hui, le salaire de Omar n’est que de 3 500 L.E. ; pourtant, il en dépense la moitié dans la maintenance de sa machine. « Sans compter le coût de l’essence qui me revient à 200 L.E. Et une fois l’an, il y a une sortie vers une destination éloignée : Dahab, le Sinaï, Louqsor, Assouan ou Charm Al-Cheikh. Mes dépenses peuvent atteindre les 6 000 L.E. », précise Korein. Et d'ajouter : « Ce hobby est vraiment coûteux, mais nous permet d’enrichir nos expériences tout en faisant des prouesses. Rouler dans des rues calmes, une ville endormie, au petit matin, procure une sensation de possession. La ville nous appartient. Ce qui distingue la moto des autres moyens de transport, c’est la découverte des senteurs, l’odeur des restaurants, celle des fleurs des champs que la route traverse au printemps, celle de la terre au moment des labours en automne … autant d’odeurs à redécouvrir », avance Omar en ajoutant que certains groupes ont créé des maisons d’accueil pour recevoir les jeunes qui ont quitté la maison familiale, car la pratique de la moto leur a causé des problèmes avec les parents. « On a l’impression que ces groupes ont formé une entité à laquelle les jeunes appartiennent. Les badges collés sur leurs vestes sont devenus une preuve de leur identité. D’autres motards vont même plus loin. Leur attachement à ce hobby a bouleversé leur vie. Ils ont changé carrément de mode de vie, d’amis et même leur façon de s’habiller, etc. », confie Korein.

Echappatoire et thérapie

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18 groupes de motards sont inscrits dans le TUBE.

Et dans cette ambiance où chaque motard a su créer son propre univers, chaque destination lui sert en fait d’échappatoire. « La moto m’a aidé à surmonter ma dépression », confie Khaled Al- Bakary, 38 ans, directeur de finances. Il confie avoir rejoint le monde des motards suite à des problèmes conjugaux. « Je me suis marié très jeune et je n’ai pas pu profiter de la vie, ni même faire ce dont j’avais envie. Lorsque j’ai atteint l’âge de 35 ans, je me suis senti accablé par les responsabilités familiales en tant que père. Ma vie était devenue insipide et j’ai commencé à étouffer. Un life coach m’a conseillé de créer une zone de confort dans ma vie et prendre soin de ma personne. Autrement dit, faire quelque chose que j’aime. Malgré le refus de mon entourage, j’ai acheté ma première moto 800 CC pour apprendre à conduire. Et ce hobby a bouleversé ma vie. J’ai pu enfin connaître la joie et remonter la pente », relate Khaled Al-Bakary, qui a pratiqué la moto seul durant cinq mois avant de rejoindre un groupe et faire une longue randonnée jusqu’à Assouan. « Au cours de ce trajet de 1 850 km (aller-retour), j’ai fini par acquérir davantage d’expérience et j’ai pu aussi tisser de nouvelles relations avec des personnes de divers métiers. Le changement de lieux et de visages a eu un grand impact sur mon moral, ce qui m’a permis de sortir de ma dépression », confie-t-il.

Mariam Khalifa, 21 ans, partage l’avis de Khaled. Etudiante en psychologie à l’Université américaine, elle pense que faire de la moto pourrait servir de thérapie, car elle permet à la personne de changer d’humeur, puisque cela procure au motard un sentiment de plaisir. C’est pourquoi les fans de motos finissent par avoir de l’addiction pour ce moyen de transport. « Lorsque je suis en moto, je me sens libre comme l’air, ce qui n’est pas le cas de la voiture car on y est enfermé. Avec un réservoir plein d’essence, j’ai ce sentiment de pouvoir aller là où je veux », résume ainsi Khalifa sa philosophie. Elle poursuit : « Le trajet en moto constitue une véritable parenthèse dans la vie quotidienne, un moment de méditation active qui permet de relativiser le reste ».

Et bien que les accidents de motos soient importants, le nombre de motards ne cessent d’augmenter. Une raison qui a poussé des motards à fonder une école pour surmonter la peur lors de la conduite de ce moyen de transport. Conduire une moto c’est dangereux. Une école a ouvert ses portes depuis cinq ans, portant le nom d’Egypt Motorcycle School (EMS), à Maadi. « Au début, il n’y avait pas d’élèves, mais au fil des années, le nombre a augmenté. Maintenant, on a pu former 1 000 motards », explique Mohamed Chahine, fondateur et directeur de l’école. L’apprentissage d’une moto se fait en 10 séances ; chaque personne a son entraîneur pour éviter les accidents. Il lui apprend comment surmonter les techniques de la conduite d’une moto : savoir tenir en équilibre sur le motocycle, le freinage, comment conduire sur un sol sableux ou humide, comment faire des pirouettes, etc. « Le prix du stage de formation dépasse les 2 500 livres », précise Mohamed Chahine.

Hala Abdel-Fattah, une femme mordue de la moto, est arrivée à surmonter sa peur. « J’ai choisi cette école, car je connaissais la propriétaire qui est une amie d’enfance. D’un côté, j’étais plus rassurée et d’un autre, j’étais convaincue de l’efficacité de cette école », explique Hala Abdel- Fattah qui a formé un groupe de motards. Un hobby qui a créé son univers. Cependant, le parcours des motards est semé d’embûches. « Après le flottement de la livre égyptienne, le prix des pièces détachées et celui des motos ont grimpé », explique Omar Korein. Khaled Al- Bakary partage cet avis. Il estime que le prix d’un casque à moto est passé de 2 000 à 7 000 L.E., celui d’un gilet de sécurité de 1 500 à 7 000 L.E., et le prix des bottes de 1 000 à 5 000 L.E., sans compter les motos elles-mêmes dont le coût est passé de 90 000 à 160 000 L.E.

Et ce n’est pas tout. « Il n’existe pas d’organisme officiel qui parraine ce hobby. Le Sahara d’Egypte est splendide, un paysage à couper le souffle, ce qui peut attirer les motards étrangers. Mais d'un côté, on trouve beaucoup de difficultés à obtenir les autorisations sécuritaires. Et en ville, les routes sont mal asphaltées et pleines de trous, ce qui ne convient pas à ce genre de véhicule. D’un autre côté, les automobilistes méprisent les motocyclistes sur les routes. Nous déployons un grand effort pour instaurer du respect aux motards », conclut Tamo.

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