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L’osier, le filon de Mit Kénana

Manar Attiya, Dimanche, 10 septembre 2017

La vannerie, artisanat ancestral, fait vivre le village entier de Mit Kénana, dans le gouvernorat de Qalioubiya. Reportage.

L’osier, le filon de Mit Kénana
(Photo : Mohamad Abdou)

Des machannates ou paniers à fruits, légumes, pain ou fromage, des parasols utilisés dans les jardins, autour des piscines ou au bord de la mer, des pergolas servant de support à des plantes grimpantes dans les villas du nouveau Caire, des paniers à linge de forme ovale, des poubelles circulaires, avec ou sans couvercles, des fauteuils pour enfants, des boîtes de rangement, des coffres : les vanniers de Mit Kénana, village situé dans le gouvernorat de Qalioubiya, à 50 km du Caire, fabriquent une multitude d’objets de toutes les tailles et de toutes les formes, destinés à la vie quotidienne. De quelques brins d’osier et avec beaucoup d’imagination, ils font naître entre leurs doigts des objets aussi variés qu’étonnants. C’est une industrie florissante qui fait travailler une grande partie des habitants de ce village.

« 95 % des familles sont des producteurs. Les hommes, les femmes, les personnes âgées et même les jeunes travaillent dans la fabrication et la vente de l’osier. Ce métier assure un gagne-pain à 25 514 personnes. A Mit Kénana, il existe 500 oseraies, où travaillent environ 7 000 ouvriers. Et celui qui ne possède pas d’atelier tresse l’osier chez lui ou devant sa maison », explique Hayam Béheiri, directrice du Centre des informations auprès de l’Unité locale du village.

L’osier, le filon de Mit Kénana
La vannerie est la principale branche de production du village et étroitement liée aux vacances d’été et aux zones touristiques. (Photo : Mohamad Abdou)

Devant chaque maison, on peut voir des hommes et des femmes en train de ployer à la main des brins d’osier. Les hattabs (vanniers) sont assis à même le sol, avec à côté d’eux les bottes de brins d’osier et les outils nécessaires pour travailler : un fendoir, servant à fendre et à séparer en trois un brin d’osier dans le sens de la longueur, un poinçon, qui facilite le passage de nouveaux brins dans un tressage serré, une batte pour tasser l’osier lors du tressage, afin de donner à l’ouvrage un aspect dense et serré, un sécateur, une serpette et un couteau.

Pour fabriquer un panier — badya dans le jargon du métier —, le vannier doit commencer par le fond. Il tresse les brins d’osier les plus épais, 80 cm environ, les dispose en croix, puis en choisit d’autres plus fins et plus souples pour exécuter un tour complet en les entrecroisant. Ensuite, l’artisan introduit un brin de clôture pour fixer le tout. Ce procédé est répété une centaine de fois avant que l’ouvrage ne soit terminé. « Je peux tresser une quinzaine de badya en une journée », note Abdel-Salam Atta, 35 ans, en continuant de ployer les brins d’osier avec ses doigts, pour réaliser la forme et la taille de l’objet commandé par ses clients de Charm Al-Cheikh. Il fabrique des parasols, des pergolas et des fauteuils, qui ont pour destination les villages touristiques situés dans cette ville. « J’adore ce que je fais et je n’ai pas d’horaires fixes. Je n’arrête de travailler que lorsque je suis fatigué », poursuit-il. Sa femme, ses six enfants, ses proches et ses amis l’aident dans son travail. Chacun est chargé d’une tâche et tous travaillent 24h sur 24 pour terminer la fabrication des 1 000 objets commandés, afin de les expédier dans les délais impartis.

Un nouvel essor

L’osier, le filon de Mit Kénana
95 % des habitants de Mit Kénana sont des vanniers. (Photo : Mohamad Abdou)

« Jadis, dans les années 1940 et 1950, le métier de vannier était réservé aux hommes. Aujourd’hui, après la crise économique et les prix qui flambent, les femmes donnent un sérieux coup de main à leurs maris. En effet, pour que ce métier soit rentable, il faut fabriquer beaucoup d’articles en un temps record », témoigne hadj Abdou, âgé de 75 ans, et surnommé Aboul-Haul (sphinx). Il a commencé à faire du tressage d’osier à l’âge de 5 ans et connaît toute l’histoire de la vannerie en Egypte. « Jadis, l’artisan fabriquait tout ce qui était nécessaire pour la vie domestique en milieu urbain ou rural, comme la construction des toits des maisons à la campagne, des paniers à pain, légumes ou fruits, des cages d’oiseaux ou des nattes. A partir des années 1980, les choses ont évolué : avec la hausse du nombre de villas au nouveau Caire et l’activité touristique, notamment à Charm Al-Cheikh, Hurghada et Marsa Alam, les vérandas et les meubles en osier et en bambou ont commencé à être en vogue. Et de nos jours, la vente et le commerce de l’osier connaissent un nouvel essor », explique hadj Abdou. Et d’ajouter : « C’est un métier qui date de l’époque pharaonique. Des objets de toutes les formes et tailles ont été découverts au Fayoum. J’ai même entendu mes grands-parents dire qu’on avait retrouvé, en 1922, des pièces de vannerie dans le tombeau de Toutankhamon, datant de 1340 av. J.-C. Cela fait de la vannerie l’un des plus vieux métiers du monde ».

La plupart des habitants de Mit Kénana exercent le métier de vannier, qui se transmet de père en fils. Réda Eid est vannier depuis 30 ans déjà. Il a abandonné les bancs d’école à l’âge de 12 ans pour aider son père à gagner sa vie. Aujourd’hui, il est un artisan qualifié. « Le véritable outil du vannier, ce sont ses mains. L’efficacité et la précision sont les maîtres mots de ce métier », note Réda, qui aide les ouvriers à décharger un camion.

L’osier, le filon de Mit Kénana
20 camions chargés de brins d'osier arrivent chaque jour au village. (Photo : Mohamad Abdou)

Une fois par semaine, près de 20 camions chargés de brins d’osier se garent en file indienne le long des ruelles du village. « L’osier cultivé dans les zones chaudes de la Haute-Egypte, spécialement à Assouan, est extrait des branches du henné (un petit arbuste de 1,5 m à 2,5 m). Surnommées Hatab Tamr Henna, les branches sont utilisées pour la fabrication d’objets. L’osier est coupé dans le courant du mois de mai et mis en botte », explique Saïd Abdel-Raouf, vannier lui aussi, tout en donnant quelques informations techniques sur la fabrication de l’osier. « Après la récolte, les bottes sont stockées à l’air libre entre six mois et un an, afin qu’elles prennent une teinte plus ou moins foncée. Les branches sont généralement très sèches. Et pour les rendre plus souples et plus maniables, l’artisan doit les faire tremper dans un bassin rempli d’eau. Cette réhydratation peut durer entre une ou deux semaines. L’osier va alors se plier sans se casser et devient donc facile à travailler », ajoute-t-il. Une fois les tiges coupées, les vanniers et les ouvriers de l’atelier se mettent au travail. Ils commencent tôt le matin et terminent vers 22h. Tous les jours, ils font des allers-retours incessants pour transporter les bottes d’osier à l’atelier. « C’est la principale branche de production de Mit Kénana, étroitement liée aux vacances d’été et aux zones touristiques », explique Abdel-Samadi, un jeune ouvrier de 19 ans.

L’atout de l’exportation

L’osier, le filon de Mit Kénana
La vannerie est un métier qui date de l'époque pharaonique et se transmet de père en fils à Mit Kénana. (Photo : Mohamad Abdou)

Sans aucun doute, le métier de vannier est rentable. Un parasol est vendu à 700 L.E., alors que le prix d’une natte varie entre 500 et 900 L.E. suivant les dimensions. Un fauteuil rapporte 100 L.E. et un petit panier en osier peut atteindre les 30 L.E. Les artisans et les propriétaires d’ateliers confient néanmoins avoir des problèmes. Ainsi, l’agriculteur de Hatab Tamr Henna, qui livrait la tonne à 1 000 L.E. en 2016, la vend aujourd’hui à 2 500 ou 3 000 L.E. Quant aux camions qui transportaient la matière première à 1 500 L.E., ils demandent aujourd’hui 2 700 L.E., suite à la hausse du prix du carburant. Alors que la hausse des prix constitue une menace réelle pour le gagne-pain des petits artisans et des propriétaires d’ateliers. Sans compter que les ouvriers et artisans ne sont ni couverts par une assurance médicale, ni affilés à un syndicat.

Ceux qui exportent à l’étranger s’en sortent mieux et gagnent même beaucoup d’argent. C’est le cas d’Achraf Gharib, surnommé Tamr Henna. Dans son atelier, il emploie 40 ouvriers. Grâce à son métier, Achraf Tamr Henna gagne bien sa vie. « Beaucoup de jeunes diplômés restent au chômage de longues années avant de trouver un travail, et quand ils y parviennent, ils ne gagnent pas plus de 600 L.E. par mois. C’est le salaire que je paie à un petit ouvrier », confie-t-il. Diplômé en commerce, il exporte ses articles en France, au sultanat d’Oman, en Belgique, en Arabie saoudite et dans beaucoup d’autres pays.

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