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Quand le chant soufi se conjugue au féminin

Chahinaz Gheith, Lundi, 29 mai 2017

La troupe féminine Al-Hour a conquis le public de Saqiet Al-Sawi lors d’une soirée des plus exquises organisée dans le cadre des veillées du Ramadan. Première du genre, cette troupe féminine de mounchidates interprète le chant soufi, monopole des hommes.

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
(Photo : Mohamad Abdou)

Il est 19h. Une demi-heure avant le lever du rideau, l’ambiance est plutôt agitée et tendue dans le Centre culturel Saqiet Al-Sawi, situé à Zamalek au Caire. Le va-et-vient est incessant. Aucun répit pour Neama Fathi, 22 ans, fondatrice de la troupe Al-Hour. Elle fait répéter les filles se ser­vant de courtes phrases mélodiques, puis elle enchaîne avec d’autres mélodies à un rythme soutenu et leur fait entonner quelques refrains. Cet exercice de vocalise est primordial avant chaque spectacle. En fait, Neama dirige la troupe des mounchidates avec une grande dextérité. Sur la scène, quatorze filles dont l’âge varie entre 19 et 27 ans sont vêtues de jolies robes en velours parsemées de fils d’or. Le rideau se lève et le spectacle commence par la récita­tion d’un verset du Coran, puis les filles enchaînent avec des ibtihalates (supplications), des tawachihs (poésies religieuses), des madihs (louanges au pro­phète) et de l’inchad soufi, comportant des thèmes du patrimoine culturel islamique.

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
Devenir une légende vivante et se produire sur les scènes internationales,tel est le rêve de Neama (Photo : Mohamad Abdou)

La troupe parvient à conquérir les spectateurs non seulement par l’éblouissante prestation des mounchi­dates, mais aussi par leurs voix suaves. Les mélodies se succèdent, entrecoupées par des morceaux exécu­tés avec le luth transportant les spectateurs dans les summums de la spiritualité. L’accompagnement ins­trumental est tout aussi captivant, les tambours et le qanoun (cithare orientale) sont là pour conquérir les esprits par des rythmes puisés au coeur et les voix envoûtantes qui s’élèvent en choeur provoquent des sensations et des émotions fortes. Un état de bonheur absolu. Ces femmes mounchidates ont réussi à marier chants religieux avec prestation artistique, et à offrir à tous les spectateurs présents une soirée musicale de haut niveau. Une maîtrise instrumentale et une virtuosité qui arrachèrent des tonnerres d’ap­plaudissements. Dans les coulisses, Neama Fathi, qualifie « d’exceptionnelle » l’expérience d’Al-Hour formée dans l’inchad. Elle est satisfaite par l’accueil et les encouragements du public.

De l’originalité dans le patrimoine religieux

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
Le cheikh Mahmoud Al-Tohami, doyen du syndicat des Mounchidines, est au premier rang des spectateurs. (Photo : Mohamad Abdou)

« Mon désir était d’apporter quelque chose de nouveau, d’original, ayant trait au chant religieux. Ce qui m’a incitée à former cette troupe exclusive­ment féminine », explique Neama Fathi, tout en ajoutant que son objectif est de promouvoir ce genre de chants faisant partie du patrimoine religieux et culturel égyptien, tout en y ajoutant un peu de créati­vité et d’originalité. De plus, pouvoir combiner des sons musicaux avec la magnificence de la poésie et des textes religieux qui, selon elle, doivent être conformes à l’art authentique du madih, et par la même occasion, tenter d’encourager d’autres filles à former des troupes similaires. Autrement dit, offrir un spectacle musical d’une grande beauté, être capable de mettre en état d’exaltation son auditeur ou le transporter dans un voyage lointain, tout en mêlant un arabe classique et dialectal à la fois.

En effet, l’inchad est un art qui date de l’époque omeyyade. Le calife Marwan Ibn Abdel-Malek avait l’habitude d’encourager les mounchidines. Depuis, l’inchad n’a cessé de s’épanouir en Egypte où les croyants se sont accoutumés à faire leurs prières en chantant. Des mounchidines de renom ont marqué plusieurs générations, à l’instar d’Aboul-Ela Mohamad, Zakariya Ahmad, Ali Al-Qassabgui, Mohamad Al-Hilbawi, la diva Oum Kalsoum, Fathiya Ahmad et bien d’autres.

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
Une mounchidah ferme les yeux, interceptant avec une voix angélique une ambiance de transe. (Photo : Mohamad Abdou)

Entre l’héritage soufi de Jaleleddine Roumi (l’un des plus grands mystiques persans du XIIIe siècle) et celui d’Aboul-Hassan Al-Chazli, d’autres belles voix se sont fait remarquer : comme la troupe Al-Hour qui essaye de moderniser ce genre d’art. Cette troupe de chant religieux se produit pour la première fois au Ramadan. Neama Fathi adore braver les défis. Raison pour laquelle elle a choisi d’aller à contre-courant et faire de l’inchad un art spirituel féminin en se frayant un chemin dans ce domaine. Issue d’une famille qui psalmodiait les chants religieux, Neama a été baignée par l’inchad soufi. Elle a choisi de se spécialiser dans ce registre précis. Elle a créé en 2015 la troupe Al-Hour qui a fait, depuis, son petit bout de chemin. « Le chant soufi au féminin a tou­jours existé dans l’ombre. En Egypte, ce genre est plutôt une tâche masculine. La femme est là, sans être là, mais y participe tout de même. Le premier madih (louange au prophète), Talaa Al-Badrou Alayna (la lune nous est apparue), n’a-t-il pas été chanté par Banat Al-Nedjar à Médine en guise de bienvenue à leur cousin le prophète Mohamad (QSSL) pour célébrer sa hidjra (son départ) de La Mecque ? Sans oublier les grands noms qui ont donné un cachet artistique particulier à l’inchad, tels qu’Oum Kalsoum, Soad Mohamad et Rawda Chiha », indique-t-elle, tout en précisant qu’il existe quatre genres d’inchad : ibtihalat, une supplication chantée uniquement par un soliste, tawachih diniya, une poésie religieuse basée sur un échange d’odes religieux entre le soliste et le choeur, qis­sas diniya, histoires religieuses chantées et nar­rées, et surtout l’inchad soufi.

Des obstacles

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
(Photo : Mohamad Abdou)

Selon elle, le grand obstacle devant l’épanouis­sement et le rayonnement du chant rituel soufi conjugué au féminin réside notamment dans la difficulté pour la femme de se déplacer ou de se produire en public n’importe où. Et de pour­suivre : « La différence est que la femme ne peut pas aller là où elle veut, sauf si elle est accompa­gnée de son mari. Elle n’a donc la possibilité ni de sillonner le pays, ni d’assister aux festivités, aux mariages et aux mawaleds comme l’anniver­saire de la naissance du prophète Mohamad. Elle est obligée de travailler dans des espaces clos et destinés aux femmes. De plus, dans les gouverno­rats, chanter est un art que peu de femmes osent assumer ou encore en faire un métier. Pourtant, qu’il soit masculin ou féminin, le chant soufi conserve les mêmes thèmes ».

Mais grâce à l’aide et à la collaboration du chantre Mahmoud Al-Tohami, doyen du syndicat des Mounchidines, et du cheikh Taha Al-Eskandarani, responsable de l’école de l’in­chad, Neama a réussi à trouver sa propre voie et à fonder sa troupe. Mais le chemin était semé d’em­bûches. Elle a rencontré des difficultés en tant que chef d’une troupe exclusivement féminine. D’un côté, il y avait les mounchidines qui ne cessaient de l’attaquer dès qu’elle apparaissait sur scène, sous prétexte que la voix des femmes est awra (non appréciée par la charia). Et d’un autre, elle s’est heurtée au conservatisme de l’entourage familial des filles qui font partie de sa troupe. « Nous vivons dans un petit village dans le gou­vernorat de Gharbiya où il est difficile pour les femmes de s’imposer dans le monde musical », explique Omniya Essam, 19 ans, qui a passé quelques mois, à s’entraîner en cachette, car ses parents lui avaient interdit de s’initier au chant. Et d’ajouter : « Cela m’a pris deux mois avant de convaincre mon père et lui expliquer que faire partie d’un groupe de chants spirituels et soufis n’a aucune connotation immorale ». Même son de cloche pour Rania, 23 ans, dont le père a fini par accepter, à condition qu’elle ne chante ni dans la hadra, ni dans les mawaleds. Toutes ces filles vivent intensément cette expérience partagée. Par contre, Rahma, 24 ans, une passionnée de la musique arabe classique, a été encouragée par ses parents. Ces derniers voient que c’est une fierté pour eux d’avoir une fille qui pratique ce genre de chants. « J’aime mon prophète à ma manière, avec le chant religieux et ses ibtihalates et tawa­chihs. Il suffit de chanter avec engouement et sincérité pour charmer, captiver les spectateurs et prouver que la femme est capable de s’imposer autant que l’homme dans l’inchad », confie-t-elle.

Une ambiance de transe

Quand le chant soufi se conjugue au féminin
Belles mélodies, interprétations hors pair et chanteuses talentueuses. (Photo : Mohamad Abdou)

Le chantre Mahmoud Al-Tohami pense que la particularité d’Al-Hour réside dans le fait que cette troupe a réussi à manier l’art du rythme et de la percussion, mais en y ajoutant une touche féminine. Les filles reprennent des chants proches du public, simples de sens et rythmés par des mélodies répétitives, dont n’importe qui peut retenir facilement. Selon lui, les troupes soufies connaissent aujourd’hui un grand succès auprès du public. Ceci est dû au fait qu’elles présentent une parole qui valorise la tolérance, l’amour divin et l’équilibre psychologique. Ainsi, l’héritage soufi parvient à toucher l’au­dience, en comblant un vide, suscitant un effet de mode. « Les valeurs de la société d’au­jourd’hui diffèrent de celles des années 1940-50 où le soufisme était parfois considéré comme un dogme prohibé, notamment dans certains milieux. Le public de différents âges aime se retrouver dans une ambiance reposante et sereine. Les gens sont en quête de spiritualité, afin de retrouver leur vraie énergie. C’est pour­quoi, ils aspirent à écouter de plus en plus ce genre d’art spirituel », souligne-t-il, tout en assurant que les poèmes éternels sous forme de panégyriques qui glorifient les vertus du pro­phète Mohamad, que le salut soit sur lui, conti­nuent d’attirer un large public. C’est le cas de centaines de spectateurs qui ont assisté à la pre­mière soirée de la troupe Al-Hour. Certains expriment leur émerveillement. « Je suis ravie d’assister à un tel spectacle avec mes deux enfants. Ils viennent de découvrir que d’autres jeunes de leur âge sont branchés sur un genre musical spirituel », déclare Mme Bothayna. « Je suis en état d’extase par ce concert au point de ne pas vouloir sortir de la salle et retrouver de nouveau le chaos », lance un jeune homme. « L’ambiance est tout à fait particulière, pleine de piété. Ces belles voix féminines et les instru­ments orientaux : le nay, la tabla, et le qanoun nous transportent dans un état de mysticisme », décrit un autre spectateur.

Rahma, une jeune chanteuse, fait l’éloge du prophète. Les deux autres l’accompagnent en chantant en choeur. Une des mounchidates récite un mawal et d’autres la relayent invoquant Dieu et le prophète et ainsi de suite, créant une poly­phonie bien étudiée. Dialoguant et se faisant écho, madihs et musique provoquent une passion mystique : l’amour que voue le soufi à Dieu et son prophète entre wajd, chawq et hob (passion, désir et amour).

« Prière sur le prophète, la fleur de nos coeurs … ». Le chant d’Al-Hour pénètre les ténèbres des coeurs, chantant la transhumance vers la floraison des béatitudes … Un champ sans fin ... Un chant sans faim .

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