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Recenseur : Mission impossible

Chahinaz Gheith, Dimanche, 21 mai 2017

40 000 agents sillonnent, depuis janvier et jusqu'à juillet, les quatre coins du pays, pour recueillir les informations nécessaires au recensement de 2017 effectué par le CAPMAS. Mais face aux appréhensions et aux réticences des citoyens, le porte-àporte devient une tâche titanesque. L'Hebdo a suivi le parcours difficile de l’un d’eux.

Recenseur : Mission impossible
(Photo : CAPMAS)

CONSCIENCIEUX et tenace, Moustapha Loutfi arpente le quartier de Madinet Nasr depuis bientôt 3 semaines. Un exercice répétitif et éreintant, entre course contre la montre et chasse aux informations. A un mètre de la porte d’un appartement, sa carte tricolore brandie devant lui, ce jeune homme de 26 ans se place devant l’oeil de boeuf : « C’est l’agent recenseur. Je viens pour le recensement ». Aucune réponse, il décide alors de donner un autre coup de sonnette mais n’entend que les aboiements menaçants d’un chien. « Pas de problème, je repasserai une autre fois », lance-t-il. Une autre porte, un autre étage, puis une troisième, et c’est la même scène qui se répète. Moustapha commence àse lasser et às’inquiéter. Car c’est sa première tournée en tant qu’agent recenseur. Tout a commencélorsque ce diplôméde la facultéde commerce a lu par hasard une annonce du CAPMAS (l’Organisme central pour la mobilisation et le recensement). Il a décidéde s’y présenter car c’est l’occasion pour lui de gagner un salaire de 2 000 L.E. par mois. Or, frapper aux portes pour collecter des informations n’est pas une chose aisée. «Comment vais-je être accueilli ? Vais-je rencontrer des problèmes en remettant les formulaires aux citoyens ? Vais-je être assez clair sur l’objectif du recensement ? ». Autant de questions qui l’ont préoccupé. Et bien que Moustapha ait suivi un stage de formation pour apprendre àtransmettre un message, et choisir les mots qu’il faut avant de frapper aux portes, une fois sur terrain,c’est tout àfait autre chose.

Au début, les différents formulaires àremettre aux habitants volent un peu dans tous les sens. Que ce soit les notices d’utilisation, les bulletins individuels (distribués àchaque occupant d’un logement recensé), et le contrat de logement (qui définit les caractéristiques de la maison ou de l’appartement, etc.). «Cela demande beaucoup d’organisation. Il faut tenir soigneusement le registre de tournée pour être sûr d’avoir frappé à toutes les portes, noter les heures de passage, ainsi que les heures de rendez-vous pour récupérer les formulaires remplis et signés », explique Moustapha, chargéde recenser 1 800 logements en 5 semaines. Pour se faciliter la tâche, avant de commencer le recensement, il a fait une reconnaissance des lieux et adresses, afin de rectifier ou de valider les informations qui lui ont ététransmises. Arméd’une grande patience, Moustapha «fait le planton »en bas des immeubles, passe et repasse, chaque jour, sonne et resonne encore, attendant que les habitants veuillent bien lui ouvrir leur porte. Il peine à deviner qui se cache derrière une adresse, quand le nom des locataires n’est affiché ni sur la boîte aux lettres, ni sur l’interphone, ni sur la porte.

Le « bawab », principal allié
Dans cette investigation àla Sherlock Holmes, ses meilleurs alliés sont alors les gardiens d’immeubles. «On leur donne souvent une mauvaise réputation, mais sans eux, je ne peux pas faire le boulot. Ils sont d’une aideprécieuse ! », souligne-t-il, tout enajoutant qu’il a trouvéla bonne heure,entre 16h et 19h30, quand les enfants rentrent de l’école, que les va-et-vient commencent dans les immeubles. A ce moment-là, il essaie d’intercepter les habitants et doit insister pour qu’ils remplissent les deux formulaires, l’un sur le logement (nombre de pièces, etc.), le second sur le statut social (nombre d’enfants, activitéprofessionnelle ou encore leur mode de transport quotidien).

Malgrétous ces efforts assidus, certaines portes restent irrémédiablement fermées, alors qu’il entend distinctement la présence des locataires juste derrière. «Il y a des maisons où je passe six, sept, huit fois, où je vois de la lumière, mais personne ne veut m’ouvrir. Pire encore, il est arrivé que l’on me jette les papiers au visage ». D’autres encore semontrent clairement méfiants, refusent de remplir les formulaires. Pour les rassurer, il rappelle aux citoyens que leurs réponses resteront confidentielles et ne peuvent donner lieu àaucun contrôle administratif ou fiscal. Et que le recenseur qui dévoilera les informations aux assurances ou aux impôts sera condamnéàsix mois de prison.

« Un espion, un ennemi »

Recenseur : Mission impossible
Le recensement permet de recueillir des informations importantes sur le développement démographique, social et économique du pays. (Photo : CAPMAS)

La tâche paraît donc plus difficile qu’il n’y apparaît, notamment avec une population réticente qui n’apprécie ni qu’on lui pose des questions sur son mode de vie, ni qu'on dévoile ses secrets.« Certaines personnes assimilent notre démarche à une enquête de police. Elles se montrent réticentes quand il s’agit de nous informer sur leur salaire, de nous dire combien de climatiseurs elles disposent dans leur logement ou si elles possèdent une voiture ou plusieurs », explique-t-il.

Un sentiment diffus mais assez palpable. « Notre culture est opposée au recensement. Même les plus ouverts ne veulent pas se confier à des inconnus. Notre esprit a été formaté à l’idée que celui qui nous sonde ne peut le faire que dans l’intention de nous nuire. Car dans notre pays, le représentant de l’Etat est perçu comme un espion, voire comme un ennemi », confie Moustapha. Plusieurs fois, il a entendu des personnes demander : « Vous n’allez tout de même pas nous dénoncer aux impôts ? ». Ajoutez àcela la peur des gens d’être cambriolés. Raison pour laquelle chaque agent est muni d’une carte officielle affichant sa photo, pour se distinguer des démarcheurs intempestifs et susciter la confiance des habitants. Il raconte qu’une vieille femme a refuséde lui ouvrir àcause d’une récente vague de cambriolages dans le quartier. « Cela ne prend vraiment que dix minutes en tout et les gens ne sont pas obligés de nous laisser entrer. Mais je comprends leur méfiance. Moi le premier, je ne laisserai personne rentrer ainsi chez moi », dit-il, tout en nous confiant qu’il a eu son lot de portes claquées au nez. Or, il doit faire face aux refus et revenir pour convaincre les gens àremplir les formulaires.

Désintérêt et désinformation

Recenseur : Mission impossible
De nombreuses familles préfèrent ne pas dévoiler le nombre réel de leurs enfants (Photo : CAPMAS)

Un parcours seméd’embûches. Entre les sonnettes qui ne fonctionnent pas,les personnes absentes ou celles qui refusent d’ouvrir la porte, pourtant, l’agent recenseur doit redoubler d’efforts pour remplir sa mission. Et ce qui rend les choses encore plus compliquées, c’est que les Egyptiens accordent très peu d’importance aux chiffres. Selon le Centre d’informations du cabinet ministériel, 59 % des Egyptiens ne connaissent pas le chiffre réel de la population. Une ignorance qui rend la tâche plus difficile aux recenseurs. «De nombreux habitants des villages, notamment les personnes âgées, ignorent leur date de naissance, n’ont pas de fonction précise et vivent au jour le jour. Dans ces régions, le recenseur basera la plupart des réponses sur les estimations », explique Dr Héba Al-Leissy, experte en développement.

Il est bientôt 16h. La fatigue commence à se faire sentir chez Moustapha. Des odeurs de cuisine envahissent les cages d’escalier. Le concierge salue le recenseur auquel il s’est habitué. « Ça avance ? », s’enquiert-il. « Tout doucement », répond le jeune agent. Mais, il ne s’en sort pas si mal. Sur son registre, des traits rouges, signes que les documents ont été récupérés, commencent à remplir les pages. Les retardataires ou les réticents vont être obligés de se plier à leur devoir civique en se dirigeant au CAPMAS ou en le faisant par Internet. Car refuser d’être recensé, c’est risquer une amende de 500 L.E. et une peine de six mois de prison. Moustapha bute encore sur quelques cas compliqués : une famille qui refuse, une autre qui est en vacances, un homme qui vient de mourir à l’hôpital. Il se dirige vers une belle villa somptueuse. Après avoir gentiment tapé à la porte, un monsieur, l’air hautain, lui ouvre tout en l’interrogeant du regard sur la causede sa visite. Moustapha lui explique qu’il est un recenseur et lui demande s’il peut lui accorder quelques minutes pour répondre à ses questions. Le propriétaire appelle alors son jardinier pour le charger de répondre à sa place. Un comportement incivique qui a surpris le recenseur. Pourtant, ce recenseur se sent plus chanceux que son collègue Ali, chargé de recenser les habitants du quartier populaire d’Imbaba. Ce dernier a reçu un coup de poing d’un jeune homme l’accusant d’avoir dragué et regardé sa soeur avec trop d’insistance en posant ses questions. Et ce n’est pas tout. Ali se trouve en ce moment à l’hôpital après avoir été battu par un boucher qui le soupçonnait d’être un fonctionnaire des impôts. Et la liste des gags n’en finit pas. Des gags qui n’étaient pas censés entrer dans les prévisions du CAPMAS.

Un acte civique mal compris

Recenseur : Mission impossible
Pour le simple citoyen, pris dans les difcultés de la vie quotidienne, ce qui compte c’est l’amélioration des services publics. (Photo : CAPMAS)

Un budget de 900 millions de L.E. a étéréservéau recensement de 2017 effectuépar le CAPMAS. A noter que tous les dix ans, un recensement a lieu en Egypte. Le premier de l’histoire du pays a étéeffectuéen 1897. Il s’agit donc du 14e, cette année. « Notre recensement, notre avenir », tel est le slogan de la campagne lancée par le CAPMAS et diffusée sur tous les médias. Elle vise àsensibiliser l’opinion publique sur l’importance du recensement et inciter le citoyen àcoopérer avec les agents recenseurs.

40 000 agents recenseurs sont recrutés pour collecter les informations des quatre coins d’Egypte. Ces derniers utilisent pour la première fois des tablettes numériques les aidant àenregistrer les informations. Les opérations de collecte ont démarréen janvier dernier et se termineront en juillet prochain. Le traitement des données s’effectue en 3 étapes, alors que les résultats seront connus au mois d’août prochain. «Participer au recensement est un acte civique et obligatoire, mais au-delà de l’obligation, en répondant correctement au questionnaire, chaque citoyen contribue à l’amélioration des infrastructures, des services ainsi que de son niveau de vie », déclare le général Abou-Bakr Al-Guindi, président du CAPMAS. Son importance réside dans les chiffres qu’il révèle sur tous les aspects de la vie : la population, le logement, les établissements et leur fonction, le chômage, les naissances, la distribution de la population dans les zones rurales et urbaines et les services sanitaires. Des chiffres concernent aussi les taux de mariage, de divorce, d’excision, le niveau de vie de la famille, etc. Certaines informations sont d’une importance primordiale pour l’Etat.

Cela permet de révéler, par exemple, le nombre de personnes en âge de faire le service militaire, les circonscriptions qui comptent le plus grand nombre d’habitants et donc qui auront le plus de poids lors des élections législatives et présidentielle.

Ce n’est pourtant pas l’avis du simple citoyen, inconscient de l’importance du recensement. «C’est de l’espionnage de la part du gouvernement. Où sont passés les résultats du dernier recensement ? A quoi cela sert-il ? S’il est vraiment utile, pourquoi donc les recensements précédents n’ont-ils rien changé ? Et pourquoi l’Etat n’a-t-il pas adopté de politiques qui auraient pu mettre fin à la pauvreté et au chômage en se basant sur ces chiffres ? », ironise Fathi, fonctionnaire étatique. «Il faut voir les conditions lamentables dans lesquelles nous travaillons, nos bureauxpoussiéreux et le tas de dossiers à examiner tous les jours, et tout cela pour toucher quelques sous à la fin du mois, nous avons besoin d’un miracle et non pas d’un recensement », s’indigne-t-il. Dans cette campagne de porte-àporte, le recenseur se trouve malgrélui assimiléàun représentant de l’Etat, àl’Etat lui-même. Si sa mission est exclusivement statistique, qu’il n’est censéni parler politique, ni discuter des grandes préoccupations actuelles telles que la hausse des prix, il n’est pas rare que les citoyens déversent sur lui toute leur rage. Une vieille femme se plaint du manque des médicaments, un homme veut faire travailler son fils en chômage depuis dix ans. «On est un peu le bureau des plaintes. Pour ces gens, on représente l’Etat, et ils en profitent pour nous raconter ce qui ne va pas chez eux », conclut-il. Et voilàque le recenseur se voit dotéd’un nouveau rôle, celui de psychologue.

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