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Bien plus qu’un jeu

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 19 mars 2017

Le jeu d'échecs est pratiqué en Egypte par des milliers d'amateurs, principale­ment dans les cafés. C'est un monde à part où tout le monde parle le même langage et a la même passion.

Bien plus qu’un jeu
(Photo:Yasser Al-Ghoul)

Chérif bouge son cavalier blanc en direction du roi noir, son adversaire tente de parer l’attaque avec sa tour. Trop tard, le fou blanc finit d’encercler le roi noir. Chérif annonce échec et mat. Il vient de terrasser son adver­saire. Tout près des joueurs, il y a une foule de passionnés autour d’un échi­quier avec 32 pièces : 16 blanches et 16 noires. Le but du jeu est de mater le roi adverse de manière à ce que celui-ci n’ait plus la possibilité d’esquiver les attaques. « Le jeu d’échecs est un véritable virus. Une fois qu’on l’a attrapé, on ne peut jamais s’en débar­rasser », affirme Chérif, un grand pas­sionné du jeu. Ce journaliste de 50 ans est tombé amoureux du jeu lorsqu’il était adolescent. Depuis, il n’a jamais cessé de jouer. « Lors d’un séjour en France, j’ai lu un article qui parlait des Championnats du monde d’échecs : les joueurs, l’ambiance, les légendes du jeu tels Boby Fischer et Boris Spassky. Ce fut alors le coup de foudre. J’ai décidé de chercher un club, et depuis, je ne lâche plus mon échi­quier », relate-t-il.

En Egypte, la communauté des joueurs d’échecs s’est formée dans les cafés. C’est un monde à part où tout le monde parle le même langage. Tout le monde a la même passion. On suit avec intérêt les tournois locaux et internationaux sur Internet à travers les pages Facebook comme « Egyptian chess lovers ». Certains cafés sont connus pour accueillir les mordus du jeu d’échecs comme Zahret Al-Midane et Ali Baba au centre du Caire. La Fédération égyptienne des échecs organise un Championnat national auquel prennent part une multitude d’équipes. Les grands clubs sociaux possèdent des joueurs professionnels comme Al-Chams et Al-Guézira. Idem pour certaines sociétés comme Al-Charqiya lil Dokhan.

La magie du jeu

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Chourouq a obtenu le titre de WGM, le plus haut détenu par une femme en Egypte.

Les membres de cette communauté de joueurs d’échecs ont un point commun. Pour chacun d’eux, le jeu d’échecs n’est pas un simple passe-temps, c’est une passion et même une obsession. Ils sont totalement pris par la magie de ce sport mental. « Lorsqu’on découvre le jeu d’échecs, on finit par l’aimer et on ne peut plus s’en passer. Il devient une partie indispensable de notre vie », explique Chérif, qui possède dans sa bibliothèque plusieurs milliers d’ou­vrages sur le jeu d’échecs, et plusieurs autres milliers sur son ordinateur. Chérif est présent à toutes les compétitions d’échecs. Au travail, son échiquier est rangé dans le tiroir de son bureau, et il est toujours prêt à le sortir pour jouer une partie d’échecs avec un collègue. Et à la maison, la première chose qu’il fait, dès qu’il ouvre les yeux, c’est de jouer quelques parties en ligne sur son ordina­teur. En fait, Chérif n’est pas une excep­tion. Tous les joueurs d’échecs racon­tent la même histoire à quelques détails près. Gamal Hossam, employé et père de famille, dit que le jeu d’échecs lui permet de déstresser après le travail et d’oublier un peu les tracas du quotidien. « Tout le monde devrait s’y mettre pour garder la forme mentale. En plus, c’est un passe-temps très agréable », dit-il. Hossam n’est pas un féru de la télé ni des réseaux sociaux, il aime rester devant un échiquier à manoeuvrer. Il explique que sa femme ne supportait plus le voir passer des journées entières à jouer aux échecs. « Au début, ma femme a essayé d’apprendre à jouer, mais elle n’a pas aimé le jeu. Elle ne supportait pas que je passe des heures entières devant l’échiquier, et un jour, elle a demandé le divorce », précise-t-il. Hossam a donc décidé de se contrôler pour faire plaisir à sa femme. Il a réduit le temps consacré à ce jeu. Mais, ailleurs, et sous prétexte qu’il a du tra­vail, il joue avec des amis.

Concilier échecs et famille

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Certains joueurs ont opté pour le professionnalisme. (Photo:Yasser Al-Ghoul)

Dans ce monde à part des joueurs d’échecs, certains ont opté pour le pro­fessionnalisme. C’est le cas de Salah Yousri qui joue pour l’équipe d'Al-Charqiya lil Dokhan (Eastern Company), en échange d’un salaire mensuel. Très jeune, il a été attiré par le jeu des rois. Il relate son parcours : « Je me suis arrêté un jour devant un café où étaient attablés des joueurs qui avaient les yeux rivés sur un plateau en noir et blanc et qui faisaient bouger des pièces. J’ai été fasciné par ce jeu et j’ai acheté un échiquier ». Aujourd’hui, Salah est un maître FIDE (l’un des trois titres décernés par la Fédération Internationale Des Echecs) et les échecs lui permettent de gagner un peu d’argent en plus de son salaire d’employé. « Je me rappelle encore le stylo et la casquette que j’ai gagnés au premier tournoi auquel j’ai participé à l’âge de 17 ans », relate Salah, qui a dû arrêter ses activités spor­tives alors qu’il était champion de nata­tion. « J’ai amélioré ma concentration mais j’ai perdu de ma sveltesse, car je passe beaucoup de temps à jouer aux échecs. A part m’occuper de ma famille, je ne fais rien d’autre », renchérit-il. C’est la raison pour laquelle Salah n’en­courage pas ses enfants à y jouer, alors qu’ils aiment ce jeu. Salah a mis les livres d’échecs à la disposition de tout le monde. Pour les joueurs de compéti­tions, il est essentiel de lire les derniers livres d’échecs qui fournissent des informations sur les plus récentes par­ties et plans de jeu, mais leur prix est très élevé. Salah s’est abonné à certains sites électroniques pour avoir accès à ces ouvrages. Il les imprime et les vend aux amateurs à des prix modestes. « Il faut savoir qu’un joueur d’échecs doit être au courant de toutes les nouveau­tés, notamment au niveau des ouver­tures, qui constituent la phase initiale du jeu », explique Salah, qui se prépare à une séance d’entraînement dans son club.

L’univers du jeu d’échecs a la particu­larité d’être masculin. En effet, les gar­çons sont plus nombreux à s’intéresser à ce jeu que les filles. « Les échecs de haut niveau sont dominés par les hommes. Il y a un écart d’environ 200 points élo (ndlr : système de classement adopté par la Fédération internationale des échecs qui donne à chaque joueur un certain nombre de points en fonction de ses résultats) entre les meilleurs joueurs et les meilleures joueuses du monde », explique Chérif. Cet écart s’explique peut-être par le fait qu’il y a moins de filles que de garçons qui prati­quent le jeu. « Il y a aussi le fait que les échecs de compétition requièrent des nerfs très solides, car il faut rester concentrés devant l’échiquier pendant des heures. Peut-être que les femmes cèdent plus facilement à la pression nerveuse », pense Chérif. Cependant, les filles ont un autre point de vue. Certaines joueuses d’échecs ont montré qu’elles pouvaient rivaliser avec les hommes, comme la célèbre joueuse hongroise, Judith Polgar, qui a été la première femme à intégrer le club très fermé des dix meilleurs mondiaux. « Si l’univers des échecs est en majorité masculin, c’est à cause de la société et non pas parce que les femmes ne savent pas jouer comme les hommes. En fait, beaucoup moins de filles sont initiées au jeu », affirme Chourouq Kamal, cham­pionne d’échecs. Elle ajoute qu’en Egypte, les filles ont du mal à voyager ou à participer aux tournois locaux ou internationaux. « Beaucoup de filles de mon entourage aspirent à devenir championnes, mais étant donné que beaucoup de tournois ont lieu à l’étran­ger, leurs parents les empêchent de voyager », dit-elle. Chourouq est une exception. Ses parents l’ont toujours encouragée à voyager pour améliorer son niveau et devenir championne. « Mon père est un grand amateur du jeu d’échecs », dit Chourouq, qui a com­mencé à jouer à l’âge de 12 ans. Aujourd’hui, elle détient le titre de WGM (Women Grand Master) ou grand maître féminin. Ce titre est le plus élevé détenu par une femme en Egypte.

Le jeu d’échecs est né vraisemblable­ment en Inde, a été repris par les Perses, puis les Arabes l’ont introduit en Espagne. Aujourd’hui, l’Egypte accorde un grand intérêt à ce jeu et possède une sélection nationale seniors et juniors. Saïd Hassan, directeur exécutif de la Fédération égyptienne des échecs, est fier que l’Egypte soit le meilleur pays africain et arabe. « Notre fédération existe depuis 1894. C’est l’une des plus anciennes au monde ». La fédération affronte toutefois un problème : le manque de moyens. « Le ministère de la Jeunesse et du Sport ne nous aide pas et on a du mal à trouver des sponsors qui peuvent nous aider financièrement », affirme Hassan, ajoutant que le manque de moyens financiers est l’une des causes qui empêchent les joueurs de réaliser des prouesses. « C’est grâce aux dons des amateurs que nous arri­vons à organiser des tournois de temps à autre. Et pour rendre le jeu d’échecs plus populaire, la fédération a proposé de l’introduire dans les écoles. Une chose qui sera appliquée dans les écoles primaires de quatre gouvernorats cette année. C’est regrettable de le dire, mais en Egypte, on ne possède pas les moyens de faire un champion », déclare, pour sa part, Ahmad Adli, grand maître interna­tional égyptien et champion du monde junior en 2007. S’il a pu réaliser ce résultat, c’est bien grâce à ses efforts personnels, étant donné que le soutien de l’Etat est très modeste. D’après Salah Yousri, le véritable obstacle pour les joueurs, ce sont les problèmes finan­ciers. « Difficile de trouver des sponsors et il n’y a que le football qui compte pour le ministère de la Jeunesse et du Sport », dit Yousri.

Des passionnés en herbe

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La Fédération égyptienne des échecs existe depuis 1894. Elle est l’une des plus anciennes au monde.

Dans un centre culturel de Madinet Nasr, de jeunes joueurs d’échecs enchaînent les coups à une vitesse déconcertante. Nous sommes à l’Aca­démie des échecs du Caire, fondé par Mohamad Farouq. L’académie est la seule en Egypte accréditée par la FIDE. Joueur, entraîneur et arbitre international, Farouq, ingénieur agro­nome, a décidé de créer cette académie après avoir assisté, en 2013, à un tour­noi international junior. « J’ai remar­qué que le niveau des juniors égyp­tiens était excellent », affirme Farouq, qui a décidé de commencer lui-même à enseigner ce sport mental à tous ceux qui le désirent, y compris les enfants. « Les échecs sont enseignés dans les écoles et les universités dans certains pays du monde comme la Russie, alors pourquoi ne pas enseigner le jeu en Egypte ? Jouer aux échecs permet aux enfants et aux adolescents de mieux organiser leurs idées », dit Farouq. Sur le tableau, il donne quelques notions théoriques puis demande à ses élèves de suivre les règles. « J’ai amené mon fils ici pour apprendre à jouer. Ce qui fascine dans le jeu d’échecs c’est sa richesse intellec­tuelle et sa logique implacable. On croit jouer un bon coup mais en réali­té, on découvre que ce coup n’est finalement pas le meilleur et qu’il y a d’autres coups plus forts. Le nombre de coups possibles sur un échiquier est supérieur au nombre d’atomes de l’univers », lance l’ingénieur Ahmad Talaat, père de Khaled, 13 ans. Son fils est tout à fait d’accord avec lui. Après des rencontres serrées, les étudiants quittent la classe pleins d’enthou­siasme. Et après la classe, les discus­sions vont bon train sur les meilleurs coups et les prochains tournois.

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