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Des manèges qui font tourner la tête

Manar Attiya, Lundi, 06 février 2017

Les manèges font la joie des enfants pendant leur temps libre. Des sorties abordables pour les familles défavorisées. Reportage dans le quartier populaire d'Imbaba.

Des manèges qui font tourner la tête

C’est un vendredi plutôt bruyant. Il est midi. Plongés dans l’univers des manèges publics, des gamins de tous âges courent et sautent partout. Ils s’en donnent à coeur joie. Sur place, une vingtaine d’attractions pour les distraire. Des balançoires, des toboggans et le classique carrousel à cheval de bois leur font tourner la tête. Situé dans le quartier populaire d’Im­baba, ce manège accueille les enfants issus de familles défavorisées. Les sor­ties sont organisées par les parents pour divertir et faire plaisir à leurs enfants. Sur les bancs, ils les surveillent et se réjouissent de les voir heureux. « C’est un plaisir pour moi d’accompagner mes deux enfants de 3 et 8 ans. C’est l’occasion pour eux de s’éclater ! L’aîné aime monter à bord du petit avion qui monte au ciel puis redescend. Son petit frère, lui, préfère la voiture de pompier avec sa cloche qui tinte. Ici, nos enfants passent d’agréables moments, surtout le week-end », confie Oum Youssef. Cette femme de ménage a pour habitude de sortir avec ses deux enfants après le travail, surtout pendant les vacances de mi-année.

Au nord-ouest du Caire, en face de Zamalek, le quartier populaire d’Imba­ba, qui compte environ un million d’habitants, est connu pour ses manèges publics. A peine arrivé, on est surpris du nombre de manèges. Environ, une tren­taine sont installés sur les places publiques, aux coins des rues ou même dans les petites ruelles comme les rues Al-Wéhda, Ard Aziz Ezzat, Al-Matar, Al-Qawmiya, etc.

Ces manèges tournent de midi à minuit pendant les week-ends, les jours fériés, les fêtes du petit et grand Baïram, le Noël copte et le jour de l’an. Ils sillonnent les rues d’Imbaba, sur des trajets de plusieurs kilomètres attirant bon nombre de clients. « Pas chers ! », « Tarifs dérisoires ! », « Prix bas à ne pas rater ! », crient les propriétaires des manèges, parfois venus des quartiers alentours. Ici, les enfants peuvent pas­ser la journée à profiter de tous ces jeux pour seulement 20 L.E. Une somme dérisoire comparée aux attractions implantées dans les villes nouvelles ou les centres commerciaux comme Dream Park, dans la cité du 6 Octobre, ou Aqua Park, sur la route Ismaïliya-Suez. Là-bas, les prix sont parfois dix fois plus.

« Je ne peux pas emmener mes enfants dans des endroits de luxe, c’est trop cher pour moi », dit Abou-Zeinhom, qui habite la rue Al-Qawmiya, à Imbaba. Le salaire mensuel de ce fonctionnaire est de 1 000 L.E. Et donc, Abou-Zeinhom n’a pas d’autres choix que d’emmener ses enfants dans les manèges publics d’Imbaba dont les tarifs sont acces­sibles. Tout en surveillant sa fille Imane de 3 ans et demi, qui se balance sur un cheval de bois, ce dernier raconte qu’à la fin des années 1950 et au début de 1960, un tour de manège ne dépassait pas une piastre. « Ces manèges ont vu défiler plusieurs générations. Ma grand-mère me racontait qu’à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, ils étaient entière­ment en bois, et 10 tours ne coûtaient pas plus d’une piastre », se souvient sa femme Oum Zeinhom, en souriant.

De génération en génération
L’histoire des manèges en Egypte commence en 1910 avec l’inauguration de Luna Park ou Wadi Al-Amar, par le Baron Edouard Empain à Héliopolis (1852-1929). Il s’agissait d’une véri­table oasis à la sortie de la Ville du soleil, Héliopolis, au nord-est du Caire. A l’époque, le Baron Empain offrait à chaque passager du métro d’Héliopolis un ticket d’entrée gratuit. Détruits au début des années 1950, ces manèges ont été remplacés par le cinéma Roxy et une station d’essence. Plus tard en 1982, toujours à Héliopolis, la Cité Sindbad a ouvert ses portes à Al-Nozha Al-Guédida. Les générations nées dans les années 1980 ou 90 gardent de beaux souvenirs de ce lieu qui jouissait d’une bonne réputation. « Hélas ! Après 40 ans d’ac­tivité, le lieu a commencé à se détériorer, surtout après le décès de son proprié­taire », raconte un agent de sécurité qui y a travaillé durant 30 ans. Il ajoute que les équipements des manèges étaient estimés à 20 millions de livres. Il raconte que plusieurs films ont été tournés ici dont La Tuerie de la vedette Nadia Al-Guindi et Ezzat Abou-Auf, et Abou-Ali des acteurs Karim Abdel-Aziz et Khaled Al-Sawi.

Aujourd’hui, les manèges sont plus modernes et offrent plus de diversité. Mais ceux des quartiers populaires, qui ont vu défiler plusieurs générations, ont gardé ce charme d’antan et sont chargés de souvenirs.

A l’âge de 6 ans, Wafaa avait pour habitude d’aller au manège. Elle habitait avec ses parents à Hadaëq Hélouan et faisait des kilomètres avec son père et ses deux frères pour se rendre aux manèges à l’occasion des différents mouleds comme celui d’Al-Hussein, Sidi Al-Eriane, Sayéda Zeinab, Sayéda Nefissa ou encore Al-Sayed Al-Badawi. Aujourd’hui, Wafaa a 65 ans, mais elle s’y rend toujours, de temps en temps, avec ses trois petites-filles. « Elles s’amusent beaucoup et c’est vraiment plus plaisant que les attractions plus modernes », note-t-elle. Nour, 4 ans et demi, Shéhérazade, 7 ans et demi, et Zeinab, 7 ans, attendent impatiemment leur tour pour monter sur les embarca­tions. « Elles ne demandent jamais d’aller au manège, mais quand on passe par là, elles ont envie d’en profiter », commente la grand-mère.

S’amuser mais en sécurité
« Les jeunes des classes défavorisées viennent nous rendre visite. On croise les enfants et parfois les petits-enfants des anciennes générations de clients », raconte Am Abdel-Naïm, 55 ans, qui a commencé à travailler dans les manèges à 14 ans. « Le manège d’Imbaba est notre port d’attache. C’est notre seul gagne-pain », ajoute-t-il. Lui, n’est pas issu d’une famille de forains et a choisi d’acheter son premier manège par plai­sir, malgré ses difficultés financières. « Il était en bois. Je l’ai gardé 20 ans, puis je l’ai refilé à mon fils », se sou­vient-il.

Parmi une quarantaine d’enfants pré­sents, un groupe de filles est accompa­gné par l’ONG Awlad Al-Ghad (les enfants de demain). Cette association à but non lucratif organise des sorties pour les centaines d’enfants issus de milieux pauvres. « Ces filles ont besoin de se distraire », confie l’une des respon­sables. Ce type de divertissement devient vite inabordable pour leur famille dont le budget est consacré aux besoins essentiels en nourriture.

Plusieurs parents viennent célébrer les anniversaires de leurs enfants et invitent leurs amis pour un tour de manège. Une astuce qui permet d’économiser un peu d’argent. « Au lieu d’acheter des gâteaux et des boissons, de préparer des sand­wichs et de salir la maison, nous leur proposons de passer quelques heures en plein air. Chaque enfant amène son argent de poche et peut ainsi profiter d’un tour de manège », explique Mohamad, un travailleur journalier. Avec sa femme, il accompagne 10 enfants venus fêter le sixième anniver­saire de sa fille Mariam. Sous la sur­veillance du papa courageux, les enfants gambadent et s’agitent dans tous les coins. Tous ont fait un tour de manège et sont émerveillés par ce genre d’attrac­tion. A deux pas, la mère de Mariam, quant à elle, ose à peine regarder ses filles monter sur les attractions. Elle a une peur bleue des manèges et déteste la foule. « Très jeune, j’ai été témoin d’un accident au manège de Qanater. Cet incident a coûté la vie à mes deux cou­sines alors âgées de 10 et 11 ans », dit-elle sans quitter des yeux sa fille qui vole dans un avion.

Les accidents arrivent. En juillet de l’année dernière pour la 2e journée de la fête du petit Baïram, un accident dans les manèges de Fostat à Abbassiya a coûté la vie à 4 enfants. Ceux-ci avaient fait une chute de 10 mètres, et certains parents présents ont été blessés par des manèges qui se sont effondrés. Pour prévenir ces incidents, l’article nº 256 de la loi nº 12/2003 relative à la sécurité des manèges, machines et installations, sti­pule que les enfants de moins de 5 ans doivent être obligatoirement accompa­gnés de leurs parents. En cas de trans­gression des règles, l’employé ou le propriétaire du manège risque une peine de prison de 3 mois minimum et une amende allant de 1 000 à 10 000 L.E. Certains parents craignent les accidents et tentent de convaincre leurs enfants de ne plus monter sur les manèges. Mais ces derniers ne se laissent pas dissuader et restent très friands de ces attractions.

A Imbaba, d’un manège à un autre, on observe que les enfants sont bien enca­drés. Devant chaque stand, un membre du personnel veille sur chacun et vérifie la taille des enfants avant de les laisser monter les attractions ... C’est plutôt rassurant. Am Abdine, propriétaire du manège, confirme la règle : « Comme les enfants s’agitent et sautent sans arrêt, on sépare les petits des grands. Quand il n’y a pas beaucoup de monde, on autorise les frères et soeurs d’âges différents à être ensemble ». « Une fois en haut, garde ton bras plié », explique l’homme qui veut éviter les accidents. En quelques secondes, les enfants sont perchés au sommet. Comme tout autre « hangaraniya » (gitans, venus des régions périphériques du Caire), Am Abdine est censé changer régulière­ment de site. Ce qu’il préfère, c’est installer son manège là où on fête un mouled.

Les filles comme les garçons ont peur, ils crient très fort. « J’ai eu peur. J’ai encore des frissons partout », lance un enfant. Mais un joli sourire illumine son visage, il se sent fier de l’avoir fait .

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