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L’obésité, ce mal qui derange

Chahinaz Gheith, Dimanche, 17 avril 2016

Selon la FAO, 18 millions d’Egyptiens sont obèses, soit 35,9 % de la population adulte. Ces kilos en trop sont souvent la cause de bien de souffrances.

L’obésité, ce mal qui dérange

On ne choisit pas de devenir obèse. On le devient. Ce 25 novembre 2014, Nadine Moustapha, la trentaine, ne l’oubliera jamais. C’était pour elle une nouvelle naissance. Après 6 mois seulement, elle pesait 60 kg, alors qu’elle en pesait 130 ! En fait, Nadine n’a jamais été grosse. Dans sa jeunesse, elle faisait beaucoup de sport. Puis soudain, elle a eu beaucoup de soucis. Déprimée, elle s’est réfugiée dans la nourriture. Les kilos en plus, elle va en prendre graduellement : 80 kilos, 90, 120 pour finalement atteindre les 130 kg, alors qu’elle ne mesurait que 1,64 m. Tout ce qu’elle faisait, c'était d'éviter de se regarder dans un miroir. Nadine se sentait mal à l’aise. Elle ne pouvait ni croiser les jambes ni les plier, mais elle les gardait écartées, une position qui n’est pas du tout féminine. Pareil pour les bras, elle devait les poser sur son ventre. Elle voyait bien qu’elle était de plus en plus essoufflée et avait du mal à trouver des vêtements à sa taille. « J’étais devenue tellement grosse que je traînais les pieds dans les rayons grande taille pour finalement ne trouver que des vêtements qui me vieillissaient de 10 ans. Et, si par hasard un vêtement me plaisait, son prix était hors de portée. Des 5X ou 6X, les magasins n’en reçoivent que 2 ou 3 exemplaires. De plus, les choix et les styles sont très limités », dit Nadine qui devait essayer 12 robes pour finalement s’en offrir 2 ! Et parfois, elle était obligée d’acheter le même modèle, mais de deux couleurs différentes. Elle se souvient du regard insistant d’une vendeuse, dans un magasin de lingerie, qui lui disait qu’elle n’avait pas sa taille. « Quand on est en situation d’obésité ou de surpoids, l’enfer, c’est souvent les autres. Même si l’on assume parfaitement ses rondeurs, il y a des moments où les gens se chargent de nous rappeler que l’on n’est pas dans la norme », s’indigne Nadine, tout en se rappelant les petites et grandes humiliations de son quotidien, rendu difficile par une société qui ne la tolère pas. A commencer par le boulanger chez qui elle s’est rendue pour acheter un croissant à son fils, il lui a lancé un regard qui semblait dire : « T’es vraiment sûre que cela te suffira ? », ou bien le jour où elle a commandé un dessert dans un restaurant et a senti que tous les regards étaient braqués sur elle. Une autre fois, elle s’est rendue au cinéma et au moment de s’installer, elle a constaté avec stupéfaction que le siège était trop étroit pour elle. Ne voyant personne venir à son aide, la jeune femme a préféré quitter la salle sans attendre qu’on lui rembourse son billet. Et ce n’est pas tout. Certains magasin sont très étroits, ce qui l’amène à faire des efforts pour ne pas heurter les autres sur son passage. Et quand elle doit garer sa voiture elle doit calculer l’espace latéral afin de pouvoir sortir du véhicule. Sans compter les réflexions désobligeantes lancées à son égard dans la rue : « T’as vu la grosse vache », « T’es pas grosse, mais gonflée », « Tes fesses sont énormes ». Résultat : Nadine a commencé à se détester et s’est cloîtrée chez elle, désespérée et même résignée, mais consciente que cela ne pouvait plus durer. Car, elle avait surtout peur que son fils ait honte d’elle. Tous ces événements l’ont poussée à réagir et à perdre du poids. « J’ai tout juste voulu être comme tout le monde, ne plus avoir à supporter les regards et les jugements des autres », explique-t-elle, tout en ajoutant qu’aujourd’hui et après avoir maigri, le regard des autres a changé et elle se sent mieux dans sa peau.

L’Egypte des gros

L’obésité, ce mal qui dérange
Un marathon « bakabozat » destiné destiné aux femmes en surpoids.

En effet, l’obésité en Egypte est devenue un véritable fléau. Un rapport de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation (FAO) précise que l’Egypte figure parmi les dix pays les plus frappés par l’obésité dans le monde. Cette maladie concerne les personnes dont l’IMC (Indice de Masse Corporelle) est supérieur à 30. L’Organisation onusienne chiffre le taux d’obésité des Egyptiens à 35,9 % de la population adulte, contre 31,8 % pour les Américains. Un véritable problème de santé publique que les autorités peinent à résoudre, alors que l’OMS a déclaré l’obésité « épidémie globale ».

Dr Mohamad Yasser, diététicien spécialisé dans la chirurgie de l’obésité, pense que le changement intervenu ces dernières années dans les habitudes alimentaires des Egyptiens y est pour quelque chose. « A la télé, dans la rue, au supermarché, nous sommes très souvent tentés par des aliments trop gras, trop salés ou trop sucrés. Conséquence : nous empilons les kilos ! », dit-il. Et d’ajouter : « Nous sommes passés du mode traditionnel au fast-food et à la restauration rapide. Les règles d’hygiène diététique ne sont plus respectées, les fast-foods pullulent à chaque coin de rue. Le repas familial a tendance à disparaître, laissant la place à une alimentation déséquilibrée qui peut conduire à l’obésité avec des conséquences très graves sur la santé ». Selon le Dr Yasser, les facteurs génétiques ont un rôle indéniable dans l’obésité mais n’en sont pas les seuls responsables. L’obésité s’explique par le changement du style de vie des Egyptiens, devenus avec le temps sédentaires. Ainsi, le manque d’activités physiques et la sédentarité, combinés à un apport énergétique élevé, constituent les facteurs de risque d’obésité aussi bien chez l’adulte que chez l’enfant. Le surpoids représente un danger pour la santé de l’individu, car il peut entraîner plusieurs maladies dangereuses, notamment les maladies cardio-vasculaires et respiratoires, le diabète, l’hypertension, l’augmentation du taux de cholestérol dans le sang, voire certains cancers.

Un poids à porter au quotidien

L’obésité, ce mal qui dérange
L 'entraînement physique aide à baisser l'IMC.

Le cas de Bassil et Bassem Gamal, jumeaux de 24 ans qui ont vécu dans la peau de personnes obèses depuis leur jeune âge, est frappant. Ils pesaient l’année dernière 175 kg et font aujourd’hui 85 kg et 100 kg. Ils avaient beaucoup d’appétit et ne pensaient qu’à une chose : la nourriture. Ils avalaient, chacun, plusieurs barres chocolatées, des quiches, des pizzas, une dizaine de galettes de pain par jour avec une bonne ration quotidienne de viande ou de poisson sans oublier les litres de Coca qu’ils buvaient. Ils ne ressentaient jamais cette sensation de satiété au point que leurs repas étaient servis dans des plateaux et non pas dans des assiettes ordinaires. « Un jour, le propriétaire d’un restaurant, stupéfait, est sorti pour nous voir et nous féliciter pour la grande quantité d’aliments que nous avions ingurgitée », raconte Bassil, tout en ajoutant n’avoir pas trop souffert des regards des gens, car doté d’une forte personnalité et ayant un sens de l’humour, il remettait à sa place toute personne qui osait lui faire des réflexions à lui et à son frère. Mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas souffert de ce surpoids au quotidien. « Cela commençait par les chaussettes que nous avions du mal à enfiler, jusqu’à l’essoufflement sans compter les vêtements XXXL que nous étions obligés d’acheter sans les essayer et avec le risque de les trouver trop petits, une fois enfilés à la maison … Le nombre de vêtements neufs que nous possédons dans notre armoire est considérable. Sans parler des pantalons qui nous lâchent et se déchirent à l’essayage », poursuit Bassem. Pourtant, ces jumeaux ont tenté de faire un régime mais sans succès, car la gourmandise prend à chaque fois le dessus jusqu’au jour où l’un d’eux a découvert par hasard qu’il était atteint de diabète. Un choc qui l’a poussé à prendre les devants et suivre un régime draconien, sans avoir recours à la chirurgie. Cette motivation leur a non seulement fait perdre une centaine de kilos en un an, mais a aussi changé leur mode de vie. Car depuis, ils mangent équilibré et en quantité raisonnable.

Changement de vie

Or, si les jumeaux Bassil et Bassem ont pris leur obésité à la légère, d’autres la vivent comme un drame. Haysam Al-Kafrawi, 200 kg, rescapé d’une obésité morbide, souffrait d’hypertension et d’apnée du sommeil. Il a eu droit à deux passages aux soins intensifs à cause de sa tension qui grimpait à 240. « Je n’avais plus de vie. Imaginez qu’avec un poids de 200 kg, vous essayez de vous lever le matin et vous diriger difficilement vers un fauteuil et par la suite retourner au lit. Le fait de faire le moindre geste ou de me rendre aux toilettes, cela me demandait des efforts énormes sans compter les souffrances. Corps fatigué, genoux abîmés et pieds enflés. Ma vie était en suspens », raconte Al-Kafrawi, 47 ans, père de trois enfants, tout en ajoutant qu’il a essayé de maigrir en faisant différents régimes, mais cela n’a pas marché sur le long terme, jusqu’au jour où il a vu une émission sur l’obésité qui relatait les expériences d’anciens obèses opérés par by-pass. Et là, sa décision a été prise et il s’est fait opérer. « Cette opération a été pour moi le déclic. Aujourd’hui, je pèse 85 kg, j’ai commencé une autre vie et je ne regrette qu’une seule chose : ne pas l’avoir fait plus tôt », poursuit-il. Aujourd’hui, Al-Kafrawi tente d’aider les personnes obèses. Il a créé une page sur Facebook intitulée. « Nous étions bien gros » pour les soutenir, leur apporter un accompagnement moral et des conseils. « Cela peut aider ces gens à prendre leur décision et à constater le changement après une telle opération », explique-t-il.

Et à l’heure où la lutte contre l’obésité bat son plein à travers les journaux, les chaînes satellites et sur Facebook qui fourmillent d’annonces miracles pour ceux qui veulent maigrir, un concours Miss ronde cherche à briser les complexes et à faire changer les regards. Ayant pour slogan : être ronde et belle à la fois, ce concours est destiné aux femmes pesant entre 90 et 145 kilos. « Dans certains pays, la maigreur est considérée comme un critère de laideur et les rondeurs comme aguichantes ... Tout est subjectif alors ... Pour celles qui en souffrent vraiment, je dirais que tant qu’on se sent bien dans sa peau, le regard des autres devient secondaire. S’assumer, c’est vivre mais vivre pour les autres, c’est mourir à petit feu, car nous ne sommes jamais parfaites aux yeux des autres, que l’on soit obèse ou maigre, grande ou petite, blonde ou brune, alors vivez pour vous et pour ceux qui vous aiment », conclut Noha, l’une des participantes au concours qui pèse 125 kilos.

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