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Le bon filon de la chasse aux reptiles

Dina Bakr, Dimanche, 27 mars 2016

De la chasse au commerce en passant par le dressage, la famille Tolba semble détenir le monopole de la vente des reptiles en Egypte. Un commerce fruc­tueux qui peut même rapporter des devises. Reportage à Abou-Rawach.

Le bon filon de la chasse aux reptiles
Hossam Tolba utilise une technique particulière pour calmer le cobra, qui prend alors la forme d›une corde. (Photo: Mohamawd Abdou)

Au café Africano Tolba, on peut découvrir toutes sortes d’espèces de rep­tiles. Ce vivarium public situé dans le village d’Abou-Rawach, à Guiza (8 km au sud des pyramides), est connu par tous les habitants. Comme la zone est sablonneuse, la famille Tolba s’est spécialisée dans la capture des ser­pents et autres espèces de reptiles que l’on trouve uniquement dans les régions désertiques. Salah Tolba, chasseur et commerçant, est aux petits soins pour ses locataires et garde une réserve de souris vivantes pour les nourrir.

Les reptiles sont entreposés dans des cages vitrées avec un couvercle solide pour les empêcher de s’échap­per. Le fond de cette cage est parse­mé de sable afin de reconstituer leur milieu naturel. A l’intérieur, des cruches en terre cuite fractionnées en deux sont installées, servant d’abri aux reptiles. Comme la saison est encore fraîche, Hossam, de la famille Tolba, a installé des lampes pour les réchauffer. Diverses espèces de serpents sont présentes : cobra, python, anaconda capable d’avaler une proie énorme, vipères veni­meuses, couleuvres, lézards, camé­léons, scorpions et même crocodiles. A la présence de chaque visiteur, ils relèvent la tête.

Le bon filon de la chasse aux reptiles
Les anacondas et les pythons sont prisés par les plus aisés. (Photo: Mohamawd Abdou)

Sur l’un des murs, on peut voir plusieurs photos de Salah Tolba. Sur l’une d’elles, il s’affiche fièrement avec un gros lézard. Une autre le montre en train de dresser un cobra avec un anneau et un bâton. « J’ai ouvert ce café pendant la révolution. Mais l’espoir d’avoir des visiteurs s’amenuise. Seuls les jours de fêtes sont rentables : en 3 jours, je peux gagner environ 10 000 L.E. », évoque Tolba, qui a décidé d’ouvrir ce petit parc zoologique, car il avance en âge et ne peut se per­mettre comme autrefois d’aller à la chasse aux reptiles. Salah est issu

d’une des plus grandes familles qui vivent de la chasse et du commerce des serpents en Egypte et au Moyen-Orient. Jadis, les reptiles étaient une source de nourriture pour les habi­tants de cette ville, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La famille Tolba exerce en réalité le métier de chas­seurs de reptiles depuis plus de 200 ans. « Nos grands-parents étaient des chasseurs et avaient l’habitude de capturer diverses espèces d’animaux du désert pour les consommer. Au début du XXe siècle, le développe­ment et l’ouverture des universités ont encouragé les habitants de cette région à vendre des serpents et d’autres reptiles », explique Achraf Tolba, un jeune commerçant.

Des amateurs aux chercheurs

Le bon filon de la chasse aux reptiles
Les chasseurs espèrent que les scientifiques prouveront que certaines espèces ne sont pas en voie d›extinction (Photo: Mohamawd Abdou)

Sur les 50 sociétés de commerce de reptiles en Egypte, la famille Tolba détient le monopole. Les clients varient, allant des simples amateurs aux chercheurs scientifiques, en pas­sant par les entreprises de fabrication de médicaments ou encore des expor­tateurs. Une tortue coûte entre 5 et 10 L.E., pour un scorpion c’est 10 L.E. Le prix du petit crocodile varie selon sa grosseur : entre 100 et 300 L.E. Les couleuvres ? Entre 30 et 200 L.E. Car le commerce des reptiles est prisé, surtout par les amateurs d’ani­maux exotiques. Aujourd’hui, le ser­pent gagne sa place dans les foyers, après la tortue. « J’ai des clientes qui s’offrent des pythons pour écarter le mauvais oeil », souligne Hossam. Ce serpent est non venimeux, son corps est trapu, couvert d’écailles jaunes, beiges et brunes. Ce sont surtout les gens aisés qui en possèdent, car il faut avoir les moyens de le nourrir : un poulet et un pigeon par jour.

Sur Internet, notamment Facebook, les amateurs égyptiens se retrouvent. La page Zawahefko (vos reptiles) compte 5 000 fans et donnent des informations utiles sur les différentes espèces de reptiles, le type d’abri qui leur convient pour qu’ils puissent s’adapter à leur nouvel environne­ment. « Je suis attiré par tout ce qui est exotique, je voulais un serpent indien de 30 cm de long. Je me suis offert un beau spécimen à 800 L.E., et 6 mois plus tard, il mesurait 1 mètre de long », dit fièrement Moetaz. Il estime que les reptiles sont des créa­tures paisibles et ne dérangent per­sonne. Idem pour Magued qui vient de s’en offrir un. Il peut se permettre d’aller tranquillement en vacances car le serpent peut rester 10 jours sans manger. Selon lui, les reptiles sont des êtres vivants sensibles, fragiles, qui réagissent et s’accommodent faci­lement.

Mais si la chasse des serpents peut être un don chez certains, elle reste dans tous les cas dangereux. Le métier se transmet souvent de père en fils et rapporte bien. Capturer un ser­pent venimeux ou pas est chose facile pour les membres de la famille Tolba. A l’aide d’un bâton armé de deux crochets en forme de V, Hossam, 41 ans, tente de sortir l’animal de sa cage avec prudence, tout en veillant à ne pas l’exciter. Avoir du sang-froid est essentiel pour éviter les morsures. Une leçon que Hossam a apprise dès son plus jeune âge. Puis, il caresse le serpent pour le tranquilliser. Dès que l’animal est maîtrisé, il le saisit par la tête, le pose par terre, tout en le tenant vigoureusement, prend un verre recouvert d’un morceau de cuir, l’approche du cobra pour qu’il morde dessus, afin d’extraire le liquide veni­meux. Ces serpents se révèlent utiles, voire précieux pour la médecine. « On remet ce poison à une ferme du quartier Hélouan (sud du Caire) qui dépend d’un organisme médical spé­cialisé dans la fabrication des anti­dotes ou vaccins, et même des médi­caments servant à soigner quelques maladies », explique Hossam. Un gramme de poison de cobra (très venimeux) coûte 3 000 L.E. et sert à la fabrication de 12 000 doses d’anti­dote à ce poison. Le venin sert aussi à la fabrication de médicaments contre la coagulation sanguine, l’hyperten­sion artérielle et les douleurs chro­niques. Il aide également les cher­cheurs à mieux comprendre certaines maladies du système nerveux. D’ailleurs, les étudiants des facultés de médecine, de pharmacie et de sciences comptent sur ces reptiles durant leurs études. « La livraison des reptiles se fait en quantité, ainsi les facultés peuvent obtenir les prix les moins chers », ajoute un étudiant.

Des pays étrangers absorbent aussi une plus grande partie de ce com­merce. Selon l’Organisme général des services vétérinaires au ministère de l’Agriculture, 40 000 espèces de serpents par an sont exportées. Selon l’Organisme central des statistiques (CAPMAS), de 2012 à 2014, le nombre de reptiles exportés à l’étran­ger a été de 7 285, pour une valeur de 570 024 L.E. « On exporte dans tous les pays du monde. Les pays du Sud-Est de l’Asie en demandent car les peaux de crocodiles et les lézards rentrent dans la fabrication des sacs, des chaussures et des ceintures », poursuit Hossam Tolba.

Un savoir-faire

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La famille Tolba est dans le commerce des reptiles depuis plus d'une centaine d'années (Photo: Mohamawd Abdou)

Préserver ce métier qui se transmet de père en fils, connaître ses secrets concernant la chasse, le dressage et son commerce demandent un savoir-faire. Hadj Mahdy, 77 ans, doyen de la famille Tolba, raconte : « Nous avons hérité ce métier de nos ancêtres qui ont toujours chassé des reptiles et des animaux sauvages. Dès notre jeune âge, nous avons été entourés de toutes sortes de reptiles et sauriens. La découverte de ces créatures vivantes s’est faite naturellement pour nous. Nous n’avions pas besoin de feuilleter des livres pour les découvrir ou aller au parc zoologique pour les reconnaître ». Son vivarium sert alors d’école aux plus jeunes. Un privilège dont ne disposent pas tous les éco­liers.

Dans sa famille, c’est entre l’âge de 3 et 6 ans que les petits rêvent de recevoir un serpent comme cadeau d’anniversaire. Mais pour les parties de chasse, il faut être plus âgé : entre 10 et 12 ans. Les jeunes s’amusent à chasser des caméléons ou des scor­pions et les glissent dans un cornet en papier. Pour chaque espèce, ils reçoi­vent de leurs parents 1 L.E. Les plus âgés accompagnent leurs parents pour apprendre à les capturer. Dans le désert d’Abou-Rawach ou d’autres régions du Sahara, ils inspectent les lieux. Une sortie qui peut durer entre trois jours et une semaine, afin d’ap­prendre les secrets du métier. « Il ne faut pas garder longtemps des ser­pents dans des sacs en tissu. Il est conseillé de rentrer rapidement à la maison pour les placer dans leur nou­vel environnement et leur donner le temps de s’y adapter », explique Adham, élève en sixième primaire. D’un ton expert, son frère plus âgé intervient. « Chaque reptile exige une technique particulière pour sa cap­ture. Les traces laissées sur le sable permettent au chasseur de le repérer et reconnaître s’il s’agit d’une espèce venimeuse ou pas, d’un mâle ou d’une femelle. Suivre ses traces jusqu’à sa cache n’est souvent pas mission aisée », ajoute l’enfant de 12 ans.

Son bâton crochu à la main, Salah explique aux jeunes les différentes techniques de « Mangara », l’art de creuser dans le sable ou briser un rocher pour faire sortir un serpent de son refuge. Les jeunes suivent atten­tivement Salah, qui explique que ce métier demande beaucoup de concen­tration et de précautions, car le chas­seur doit à la fois se protéger et éviter de blesser le reptile. Une chasse ardue, mais qui s’avère souvent fruc­tueuse, car ils reviennent avec des serpents, des scorpions, des camé­léons, des lézards et d’autres espèces. Ce qui va leur permettre de leur rap­porter de l’argent. Les prix dépendent de la rareté de l’animal. « Le com­merce est rentable, de plus c’est un cadeau de la nature », précise Hossam pour encourager les jeunes à perpétuer ce métier.

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Les prix des reptiles dépendent de la saison et de la rareté de l'espèce (Photo: Mohamawd Abdou)

Un commerce qui intéresse, mais auquel la CITES (Convention inter­nationale qui interdit la chasse d’es­pèces menacées d’extinction) tente de mettre un frein. « Je suis allé sur le terrain pendant 3 années consécu­tives pour voir si réellement les espèces mentionnées dans la conven­tion sont menacées », explique Hossam. « En tant qu’exportateurs, nous avons voulu contribuer aux frais de recherches des comités scienti­fiques et leur prouver que nous pos­sédons des reptiles en abondance, mais les responsables font la sourde oreille ». Conséquence : « On conti­nue à compter sur des études interna­tionales qui n’ont rien à voir avec ce que l’Egypte possède comme faune et flore ». Selon Ragui Fakhri, directeur général au Zoo de Guiza, « il reste important de préserver les espèces rares ». Quant aux Tolba, ils espèrent que les comités scientifiques interna­tionaux se rapprocheront pour déci­der s’il y a abondance ou pas. « A plus grande échelle, ce commerce pourrait faire gagner à l’Etat 10 mil­lions de dollars par an », font-ils savoir.

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