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Législatives : Les raisons de l’abstention

May Al-Maghrabi, Mardi, 20 octobre 2015

Les premières élections législatives post- 30 Juin ont débuté cette semaine, toutefois marquées par un faible taux de participation. L'inertie de l'électorat est due à l'absence d'enjeu et de programmes politiques.

Législatives : Les raisons de l’abstention
(Photos : AP)

Le scrutin ne mobilise plus la rue. C’est l’impression qu’a laissée ce premier tour des élections législatives, dernière échéance de la Feuille de route de l’après 30 Juin. Le scrutin s’est déroulé dimanche et lundi 18-19 octobre dans 14 gouvernorats. 27 millions d’électeurs étaient appelés à voter. La seconde étape de ces élections, qui concerne plus de 28 millions d’électeurs, aura lieu dans les 13 autres gouvernorats, les 22 et 23 novembre. 2 573 candidats se disputent les 586 sièges du parlement. 80 % des sièges (448) sont pourvus au scrutin individuel et 20 % au scrutin à liste (120 sièges). Le scrutin s’est déroulé sous haute surveillance sécuritaire. Plus de 360 000 policiers et soldats ont été déployés dans les bureaux de vote. Environ 900 représentants d’ONG locales et de 60 ONG internationales ont été autorisés à superviser le scrutin. Les élections se sont déroulées sans incidents, et les rares infractions constatées (retard dans l’ouverture de certains bureaux de vote, absence de certains électeurs des listes électorales, recours à l’argent politique et publicités devant les urnes) ne sont pas de nature à entacher les résultats du scrutin. Le scrutin a été transparent, mais a suscité très peu d’intérêt dans les rangs de l’électorat.

Le dépouillement des bulletins de vote est à pied d’oeuvre depuis la fermeture des bureaux de vote, lundi à 21h. Les résultats finaux devraient être annoncés ce mercredi par la Haute Commission électorale. Les premières estimations, non encore confirmées, donnent gagnante la coalition Pour l’amour de l’Egypte, et la défaite du parti salafiste d'Al-Nour. Beaucoup de candidats sans étiquette politique sont en ballottage. Des estimations en accord avec les prévisions des spécialistes qui s’attendaient à une domination des forces traditionnelles de l’avant 2011, et du courant islamiste, représenté par Al-Nour.

« Un simple échantillon »

Le premier tour de ces législatives a été marqué par un faible taux de participation. Le porte-parole de la Haute Commission Electorale (HCE), Omar Marawan avait déploré un taux de participation de 2,2 % seulement jusqu’à midi au premier jour des élections. Mais la HCE a ensuite indiqué que ce chiffre « représente un simple échantillon ». Les ONG surveillant les élections, ont évoqué, elles, un taux de participation compris entre 2 et 10 % au cours des deux jours de vote. Le premier ministre, Chérif Ismaïl, a affirmé que le taux de participation au premier jour des élections se situe entre 15 et 16 %. La grande majorité des électeurs étaient des personnes âgées et des femmes, alors que les jeunes ont été quasi absents des bureaux. Voulant encourager la participation, le gouvernement a donné aux fonctionnaires une demi-journée de congé, lundi dernier, pour voter. La HCE a même organisé, dimanche, une conférence de presse télévisée en urgence pour rappeler aux Egyptiens qui ne votent pas qu’une amende de 500 L.E. peut leur être imposée en cas d’abstention. Pour leur part, les médias étatiques ou proches de l’Etat ont exhorté les citoyens à participer au vote pour « rétablir la stabilité en Egypte », « achever la transition démocratique » et « préserver l’identité civile du pays ».

Mais ces appels n’ont pas eu d’écho auprès d’une population lassée par 4 ans de révolutions et de périodes de transition. C’est ce qu’estime le magistrat Nour Farahat : « Beaucoup de candidats ne représentent en rien les aspirations du peuple à la démocratie, à la justice sociale et à la dignité humaine », affirme-t-il. D’autres tirent la sonnette d’alarme. Ahmad Darrag, co-fondateur du parti Al-Dostour, affirme que « le mode électoral et le manque de sensibilisation ne sont pas les seuls raisons de cette faible participation aux élections », dit-il. Et d’ajouter : « La dégradation de la situation économique, la faiblesse des salaires, la hausse des prix, le chômage, la détérioration des services de santé et d’éducation et les lois liberticides, promulguées au cours de la dernière année, représentent un fardeau sur le citoyen et aucun parti ou candidat n’y a apporté des solutions. Cette non-participation incarne en premier un échec politique que le gouvernement et les partis politiques devraient assumer. Les partis doivent chercher les moyens de former une véritable base populaire et le régime doit aussi prendre au sérieux les revendications de la rue », affirme Darrag.

Faiblesse des forces

En fait, aucun appel au boycott n’avait été lancé par les forces politiques. L’apathie des électeurs a été spontanée. Les images des bureaux de vote vides n’ont pas surpris les observateurs. L’absence d’enjeu électoral, l’absence d’opposition réelle, la déception politique, le retour en force des feloul (alliés de Moubarak), ainsi que la faiblesse et la fragmentation des forces politiques, autant de facteurs qui expliquent cette inertie de l’électorat. Gamal Abdel-Gawad, professeur de sciences politiques à l’Université américaine au Caire pense que ce recul de l’enthousiasme politique revient au contexte dans lequel sont organisées ces élections. « Pour la première fois depuis 1924, nous avons des élections sans parti au pouvoir, sans un grand parti, sans opposition et surtout sans boussole politique. Bref, des élections sans enjeu pour beaucoup d’électeurs », estime Abdel-Gawad. Il ajoute qu’autrefois, la compétition électorale était entre le parti au pouvoir de Moubarak (PND) et les Frères musulmans. Après la révolution de 2011, la dissolution du PND et la montée en flèche des islamistes, la concurrence était entre les Frères musulmans, l’opposition laïque et les forces révolutionnaires. « Mais en l’absence de l’opposition laïque et des islamistes, et avec le retour des figures du PND et le recul des forces révolutionnaires, la mobilisation électorale n’était basée que sur le clientélisme, les relations familiales et les réseaux d’intérêt et les loyautés, en l’absence de programmes politiques ou même de candidats appartenant au parti du pouvoir capables de présenter des services aux électeurs. L’absence de polarisation politique et l’absence de programmes ont donné lieu à cette inertie électorale », analyse Abdel-Gawad.

Important contrepoids

Théoriquement, ce nouveau parlement est doté, en vertu de la nouvelle Constitution, d’importantes prérogatives, ce qui fait de lui un important contrepoids au pouvoir du président. Le parlement doit approuver le choix du chef du gouvernement effectué par le président de la République et peut aussi réclamer un référendum à la majorité des deux tiers pour obtenir la destitution du président de la République. Plus important encore, ce parlement est censé mettre fin au vide législatif qui sévit en Egypte depuis 3 ans, et transformer la nouvelle Constitution en textes de lois susceptibles de concrétiser les revendications des deux révolutions du 25 Janvier et du 30 Juin. « Mais beaucoup d’électeurs ont commencé à douter de la capacité du prochain parlement à jouer un rôle réel en raison des appels lancés par certains candidats en faveur d’un amendement de la Constitution, et d’un élargissement des pouvoirs du président, ce qui enlève au parlement toute prérogative réelle », analyse Yousri Al- Azabawi, « l’impression qu’ont beaucoup de gens aujourd’hui est que ce parlement sera identique à ceux de l’ère Moubarak ». Tout comme Gamal Abdel-Rahim, il pense que la carte électorale limite la concurrence entre les forces traditionnelles de l’avant-25 janvier 2011, et les islamistes d’Al-Nour. Al-Azabawi estime que le mélange entre le mode de scrutin uninominal et celui de liste a confondu le citoyen, surtout que les médias et la HCE n’ont pas expliqué suffisamment au citoyen combien de liste il faut élire et le nombre des candidats individuels à choisir, surtout que ce nombre varie d’une circonscription à l’autre. « D’autre part, le mode de scrutin uninominal a donné la part du lion aux candidats indépendants favorisant ainsi le recours à l’argent politique et aux réseaux d’intérêt au détriment des programmes politiques des partis », explique Al-Azabawi. Et d’ajouter : « Même les coalitions électorales qui se présentent sur les listes n’ont pas de programmes électoraux. La plupart de ces coalitions, qui incluent d’anciens membres du Parti National Démocrate (PND), ont basé leur campagne sur la nécessité de faire face aux islamistes et de rétab face aux islamistes et de rétablir la stabilité, mais rien au-delà », conclut Al-Azabawi.

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