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Qanater, un jardin d'Eden perdu

Dina Bakr, Lundi, 28 septembre 2015

Al-Qanater Al-Khaïriya dans le Delta du Nil, naguère connue pour son beau paysage verdoyant et ses jardins luxuriants, a perdu de son charme. Ses habitants nostalgiques aspirent à ce que leur ville retrouve sa splendeur d'antan. Reportage.

Qanater, un jardin d
(Photo: Mohamad Adel)
Ya sawaq ya Chater Waddina Al-Qanater (oh, toi chauffeur chevronné emmène-nous à Qanater), une chanson sou­vent fredonnée par les visiteurs d’Al-Qanater Al-Khaïriya. Située au gouver­norat de Qalioubiya, à 22 km au nord du Caire, cette ville marque le début du Delta et se dresse à la confluence de deux branches du Nil. C’est également le point de jonction entre les gouverno­rats du Caire, Guiza, Béheira, Ménoufiya et Gharbiya.
Al-Qanater Al-Khaïriya (ou barrages de la prospérité) est une ville paisible et verdoyante. Or, cette ville, où les Egyptiens aimaient passer les jours fériés n’offre plus le même paysage. Au fil des ans, Qanater a perdu de sa splen­deur.
Dès que l’on arrive à Qanater, on remarque la longue file de vendeurs ambulants qui occupent non seulement les trottoirs, mais aussi la chaussée, gênant à la fois la circulation et les piétons. Ils vendent des jouets, de la vaisselle, de la viande de volaille, du poisson, des légumes et des fruits. Une image qui contraste avec celle de jadis.
Qanater, un jardin d
Autour des chalets, des tas d'ordures jonchent le sol. (Photo: Mohamad Adel)
« En comparant la nouvelle carte de Qanater avec l’ancienne, le change­ment qui s’est opéré dans l’urbanisme du lieu frappe la vue », note Moustapha Youssef, architecte spécialisé dans le développement des jardins historiques, dont ceux de Qanater. Il dit que du temps de Mohamad Ali, il y avait un tramway qui fonctionnait manuelle­ment. Il transportait les visiteurs qui désiraient admirer le paysage. Ce tram­way servait également de moyen de transport aux agriculteurs pour se rendre aux champs. « Mohamad Ali et les khédives se servaient de ce tramway pour faire des tournées d’inspection et s’assurer que tout fonctionne bien dans la ville ».
A cette époque, c’était un privilège de vivre dans cette ville qui donne sur le Nil et d’habiter l’un de ces immeubles construits dans un style tout à fait sin­gulier. Les milliers de visiteurs qui se rendaient à Qanater n’avaient rien à envier aux estivants européens en termes d’arbres rares et de verdure. « Avant, les gens naviguaient sur le Nil et faisaient leurs promenades en felouque. Ce moyen de transport non polluant quasiment absent de nos jours permettait aux visiteurs de l’époque de profiter de la beauté de la nature et de respirer l’air frais », dit l’urbaniste Abou-Zeid Ragueh, en ajoutant qu’au­jourd’hui, seules les excursions organi­sées par les écoles et les universités font bouger ces felouques. Des groupes d’élèves peuvent les louer pour une heure et à raison de 10 L.E. par per­sonne pour se rendre au Musée d’irri­gation ou celui des sciences.
Non loin de la place centrale de la ville, le regard se porte sur les deux barrages construits au XIXe siècle ser­vant à contrôler les crues annuelles du Nil et à irriguer les terres. L’objectif étant aussi de faciliter la navigation sur les branches de Rosette et de Damiette. Aujourd’hui, ces barrages, en forme de ponts, sont assaillis la journée par des vendeurs ambulants et des cochers qui y garent leurs calèches attendant un éventuel client. Des crottes de chevaux et des restes de luzerne jonchent le sol. Des cochers qui font tout pour gagner leur vie. « Lorsqu’un visiteur veut se rendre quelque part, on lui répond que l’endroit est distant, dans l’espoir de profiter d’une longue course et de garantir une petite recette à nos patrons en fin de journée », confie un cocher.
Projet visionnaire
Qanater, un jardin d
(Photo: Mohamad Adel)
En fait, c’est Mohamad Ali qui a eu l’idée de construire Al-Qanater Al-Khaïriya en 1843. Quant à son inau­guration, elle a eu lieu à l’époque du khédive Ismaïl en 1868. Sa construc­tion a été retardée pour des raisons financières. C’est à l’époque de Mohamad Ali que les travaux ont com­mencé. Ce dernier a chargé Mougel, un ingénieur français de la construire. Il a également envoyé en France des ingé­nieurs égyptiens pour qu’ils s’initient aux nouvelles méthodes de construc­tion.
Un projet ambitieux, qui, selon l’ur­baniste Moustapha Youssef, donne la preuve que Mohamad Ali était un visionnaire. L’idée de construire une ville et deux barrages à cet endroit pré­cis du Nil est audacieuse. « Mohamad Ali voulait protéger la ville contre les crues annuelles du Nil et assurer une distribution équitable de l’eau dans toutes les villes et tous les villages du Delta », affirme Dr Ahmad El Chirbini, chef du département d’histoire à l’Uni­versité du Caire.
La construction de ce barrage a chan­gé l’aspect de la ville grâce à la bonne distribution de l’eau, ce qui a incité les Egyptiens à venir vivre à Qanater. En créant cette ville, Mohamad Ali avait pensé à tout. Autour de ces barrages, tout a été conçu pour que les habitants puissent avoir une autosuffisance ali­mentaire en cultivant leur terre.
A l’époque, Qanatar disposait de plusieurs jardins qui s’étendaient sur 500 feddans. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, il ne reste que 170 feddans d’espace vert dans cette ville. « Il n’y a pas si longtemps, on pouvait voir des champs verdoyants à perte de vue et sans clôture, des jardins où poussaient des arbres rares comme les figues de Béngale, les camphriers et l’Ukadia », poursuit Youssef.
« Aujourd’hui, le citoyen égyptien a droit à 60 cm2 d’espace vert en moyenne, tandis qu’un Britannique ou un Français profite de 10 à 12 m2 d’es­paces verts », explique Abou-Zeid Ragueh. Qanater ne fait pas exception à ce phénomène général de désertifica­tion.
« Certains habitants de Qanater se sont approprié des espaces verts pour construire des immeubles et des locaux commerciaux comme les cafétérias. Ils ont modifié l’architecture de la ville qui était d’une beauté remarquable », ajoute tristement Youssef.
Aujourd’hui, ce qui reste des terres agricoles permet de continuer la culture de certains légumes et fruits. « Beaucoup de restaurateurs et de gros­sistes continuent de s’approvisionner à Qanater. Ils achètent de la laitue, des choux-fleurs et des choux blancs et rouges, ajouter à cela la culture des fleurs dont l’exposition annuelle a lieu au mois de mars », indique Hachem Mahmoud, un habitant à la retraite.
L’Etat a par ailleurs classé comme patrimoine national plusieurs jardins de la ville pour les protéger des empiéte­ments. Mais le problème est que l’ad­ministration de cette ville dépend des ministères de l’Irrigation et de l’Agri­culture. « Or, une ville comme Qanater, dont les barrages sont étroitement liés à l’existence des jardins, doit avoir une entité spéciale pour prendre soin de ses espaces verts », explique Haby Hosny, directeur technique à l’Organisme de la coordination civile.
Outre le rétrécissement de la verdure, la négligence constitue un autre défi pour cette ville. Le jardin public Affala qui s’étend sur 45 feddans en est la preuve. Les habitants de la ville racon­tent que dans ce parc, il y avait un petit zoo, une salle de billard, une piscine et un restaurant. Aujourd’hui, ce qui reste, ce sont des ruines. Le grand panneau qui porte le nom de ce parc est sur le point de s’effondrer. Face à ce parc, des cha­lets ont été construits dans les années 1950 et dont les façades sont décorées de jolies fresques pharaoniques. « Aujourd’hui, personne n’ose s’y aven­turer, surtout après le coucher du soleil car des toxicomanes se sont accaparé des lieux, et les femmes n’osent plus passer par là à cause du harcèlement », signale Ebtessam, professeure dans une école primaire à Qanater. Elle a même interdit à ses enfants de s’approcher de cet endroit. Ces chalets qui ont une vue sur le Nil sont aujourd’hui à l’abandon, jonchés d’ordures et assaillis par les chiens errants.
Ville oubliée
« Dans les années 1970, le prési­dent Sadate a choisi cette ville pour avoir une résidence secondaire où il accueillait ses hôtes, dont des chefs d’Etat », note Hussein Al-Attar, urba­niste. En effet, c’est après la mort de Sadate que la ville est tombée dans l’oubli. Aucun effort n’a été déployé pour maintenir sa splendeur d’antan.
Kamal Riyad, professeur d’urba­nisme à l’Université de Banha, voit que l’Etat devrait reconsidérer le déve­loppement de la ville. « Cela ne néces­site pas forcément un budget impor­tant. Ce qu’il faut surtout faire c’est préserver son patrimoine et respecter son caractère. Si la municipalité fait bien son travail, ces scènes de mar­chands ambulants monopolisant l’en­trée de la ville et les détritus qui jon­chent ses rues et ses ponts disparaî­tront rapidement. Ainsi, Qanater pour­ra retrouver sa splendeur d’antan », souligne Riyad.
Aujourd’hui, les responsables sem­blent se pencher sur la situation d’Al-Qanater Al-Khaïriya. Mohamad Abdel-Zaher, gouverneur de Qalioubiya, promet que la ville chan­gera d’allure en 2016. « Je viens de nommer un nouveau président de la municipalité de la ville qui sera placée sur la carte touristique de l’Egypte. Nous avons préparé les études de fai­sabilité des projets de développement et contacté les investisseurs et les banques pour le financement », dit le gouverneur. Les habitants de Qanater espèrent ne pas avoir à attendre long­temps et espèrent que ces promesses seront tenues.
Et même si en ce moment Al-Qanater Al-Khaïriya n’est plus le lieu de prédi­lection des gens issus de la classe moyenne, beaucoup en parlent encore avec nostalgie. « Cela fait longtemps que je n’ai pas été à Al-Qanater Al-Khaïriya. Mais j’en garde de bons souvenirs. On y faisait des promenades en vélo et on ne mangeait que des légumes frais », se souvient Nadia, 65 ans, qui n’est pas la seule de sa généra­tion à en garder ce bon souvenir .
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