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Nil : la promenade perd le nord

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 13 septembre 2015

Colère et indignation. Tels sont les sentiments des propriétaires et pilotes de petites embarcations de croisière récemment interdites d'amarrer sur les berges du Nil, à hauteur de la place Tahrir, au Caire. En conséquence d'un accident de navigation mortel sur le fleuve, leur gagne-pain est en péril.

Nil La promenade perd le nord
(Photo : Mohamad Maher)
De loin, tout paraît normal. Le Nil, source de vie de tous les Egyptiens, continue à traverser paisiblement le centre du Caire. Mais en s’approchant des berges, un changement se remarque. Quelque chose manque dans le paysage : les bateaux amarrés le long de la corniche, et qui d’habitude proposent des promenades sur le fleuve, ne sont plus là. Ces sorties sont pourtant l’un des rituels immuables des étrangers en visite dans la capitale, et un divertissement sacré pour les Egyptiens lors des jours de fêtes, de la célébration d’un événement ou simplement pour une escapade à petit prix, les soirs d’été.
Ces bateaux sont menacés de disparaître définitivement du décor, suite à la dernière décision du ministère de l’Irrigation d’interdire leur amarrage et leur navigation sur la plus grande partie de leur itinéraire entre le pont de Qasr Al-Nil et celui du 6 Octobre, séparés de 400 mètres. Or, c’est la zone la plus fréquentée par ces bateaux.
D’après le ministre de l’Irrigation, c’est là le premier pas vers le développement de la corniche.
Nil La promenade perd le nord
Après chaque accident, seuls les matelots sont accusés de négligence et en payent le prix. (Photo : Mohamad Maher)
Suite à cette décision, la police fluviale a détruit une dizaine de berges où étaient amarrées des dizaines de bateaux. Encore sous le choc, les capitaines et propriétaires ont du mal à croire ce qui leur arrive. Du jour au lendemain, ils ont tout perdu. Ils ont amarré leurs bateaux sur l’autre rive, loin de la zone interdite, et quand ils osent s’approcher des quais détruits pour y jeter un coup d’oeil ou accompagner la presse pour se rendre compte des dégâts, une embarcation de la police fait son apparition et les oblige à s’éloigner. « On n’a jamais eu de problème avec les responsables, bien au contraire, nous gardons de bonnes relations avec eux. Malheureusement, ils n’ont pas eu le courage de nous affronter. Ils nous ont surpris, un jour, très tôt le matin, avec leurs tracteurs et ont détruit les quais », dit Karim, un pilote dont la famille possède plusieurs bateaux. Ce dernier et les autres ne comprennent pas pourquoi on les éloigne, les empêchant de gagner leur vie et privant les autres de promenades sur le Nil.
Et même si le prétexte avancé est de développer cette partie de la corniche, les propriétaires de ces bateaux annoncent être capables de collaborer à ce projet puisqu’ils ont toujours été présents et font partie du décor.
Avant cette décision du gouvernement, ces bateaux de promenade ont défrayé la chronique pendant des semaines suite à un accident à la hauteur du quartier populaire de Warraq. Une barge a heurté un bateau, provoquant la mort par noyade de 18 personnes, femmes et enfants, toutes des membres d’une même famille qui célébraient des fiançailles. Diverses accusations ont été lancées tandis que les ministres et responsables se sont jeté la balle. La décision finale a pointé du doigt les capitaines de bateaux pour leur négligence.
Nil La promenade perd le nord
Les autorisations officielles des propriétaires de bateaux n'ont pas empêché la destruction des quais. (Photo : Mohamad Maher)
« Ils ont opté pour la solution la plus facile. Au lieu d’affronter la réalité et de chercher les véritables causes de cette tragédie, ils ont décidé de rendre fautifs les pilotes face à l’impuissance et l’échec des responsables », dit Hamada. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, on a parlé des victimes, de la négligence, du manque de responsabilité, des lois, etc. mais pas de l’élément le plus important : les pilotes. Personne n’a pensé à les voir autrement qu’en coupables. Eux savent bien que cet accident a eu lieu en raison de la désorganisation qui persiste depuis des années, surtout après la révolution du 25 janvier 2011, et l’insécurité qui s’est installée dans le pays. Car n’importe qui pouvait fabriquer un bateau et organiser des promenades sur le Nil.
« Sans autorisation de navigation et d’ancrage, des dizaines d’intrus se sont frayé une place pour exercer ce métier, alors que la plupart d’entre eux étaient des marchands ambulants ou exerçaient d’autres métiers sans rapport avec le nôtre. On a tout fait pour les empêcher, les responsables ont fermé les yeux face à cette transgression et, seuls, on n’a pas réussi à les chasser », explique Mahmoud. Ce dernier et ses collègues confirment que le bateau à l’origine de la mort de plusieurs personnes était piloté par un plombier.
De plus, il naviguait dans une zone obscure et dangereuse, et avait embarqué un nombre de personnes supérieur aux capacités de son embarcation. La barge qui a causé l’accident naviguait aussi sans feu de position, sans autorisation de circuler après le coucher de soleil. « Les bateaux qui n’ont pas d’autorisation sont toujours là, nous défiant, ils savent qu’ils n’ont rien à perdre et vont peut-être causer d’autres problèmes. Plus grave encore, les seuls à avoir payé le prix, ce sont nous. Nous sommes le maillon le plus faible de la chaîne », dit hadj Ali, un des pilotes les plus expérimentés.
Notifier les capitaines
Nil La promenade perd le nord
Pilotes et propriétaires de bateaux ne sont pas contre le développement de la corniche. Mais ils veulent en faire partie. (Photo : Mohamad Maher)
Pour posséder un bateau et organiser des promenades sur le Nil, il faut une autorisation de naviguer délivrée par le ministère de l’Irrigation et une autre du gouvernorat pour amarrer. Bien que la majorité des embarcations les détiennent, cela n’a pas empêché leur interdiction. Et même s’il est indiqué au verso de ce document qu’avant de détruire des quais, il faut prévenir les capitaines un mois en avance, rien de tout cela n’a été respecté. En réalité, tous les propriétaires sont persuadés que cet accident mortel a été un prétexte pour détruire les quais et éloigner leurs embarcations de cette zone. Car un hôtel se trouve juste en face. Et des rumeurs circulent : il existerait des plans pour aménager l’endroit, et le gouvernement aurait choisi de se ranger du côté des hommes d’affaires qui s’apprêtent à investir. Que les matelots aillent au diable. « On nous a trahis, c’est clair », dit Hamada avec amertume. Il ajoute qu’avec ses collègues, ils pensaient être respectés par les autorités puisqu’ils ont toujours respecté la loi, même si parfois ils commettent des écarts dont ils payent les amendes. Ces hommes sont fiers également de leur rôle joué durant la révolution du 25 janvier 2011. Ils ont protégé les officiers de police, ont caché leurs armes pour éviter leur vol. Ils racontent que le jour de l’incendie du siège du PND (ex-parti de Moubarak), ce sont eux qui ont sauvé les gens sur leurs bateaux. Et en guise de remerciements, voilà ce qu’ils récoltent : l’ingratitude.
Quant aux responsables du ministère de l’Irrigation, leur vision des choses est différente. « Nous n’avons rien contre ces bateaux et leurs propriétaires. Bien au contraire, leur présence va servir au projet de développement de cette zone du Nil. On veut tout simplement qu’ils changent de place. On va leur construire de nouveaux quais dans un meilleur endroit », vient de déclarer un responsable au ministère. Un avis qui ne semble pas convaincre ces pilotes : pour eux, ce ne sont là que des prétextes pour les déplacer vers Warraq, un lieu qui, selon eux, est dangereux et où le nombre d’accidents pourrait se multiplier.
D’après les propriétaires de bateaux, la décision n’a pas été suffisamment étudiée et a mis des centaines de personnes au chômage. « On ne peut pas exercer d’autres métiers, et en détruisant ces quais, on a détruit notre vie », affirment les matelots. Toute leur vie tourne autour de ces bateaux. Le métier se perpétue de père en fils, et la plupart d’entre eux ont passé leur vie à naviguer sur le Nil. Les autorisations qu’ils détiennent, et régulièrement renouvelées, portent encore le nom de leurs grands-pères et datent des années 1970. Sans compter que le nombre de clients a beaucoup baissé, non seulement après la révolution, mais aussi à cause de la hausse des prix. « On ressent la concurrence des plus grands bateaux touristiques. Pourtant, on n’a jamais causé de problèmes, ni demandé quoi que ce soit à l’Etat. Et c’est donc là notre récompense ? », s’indigne l’un d’eux.
Une famille à charge
Ce n’est pas seulement le gagne-pain des matelots qui est menacé. Car tout un monde dépend de ces embarcations. A commencer par leurs constructeurs jusqu’aux ouvriers qui les entretiennent en passant par beaucoup d’autres métiers. Chacun a une famille à charge. « On s’est débrouillé ces derniers temps en vivant sur nos petites économies, mais beaucoup d’entre nous ont commencé à s’endetter, surtout à l’approche de la rentrée scolaire. Nous ne pouvons pas continuer dans une telle situation », martèle Hamada. Alors, ils ont contacté les médias, tout en se rendant chaque jour au bureau du gouverneur et au ministère de l’Irrigation. Là, on les traite correctement, on leur demande des excuses, tout en leur promettant de remédier très prochainement à cette situation. Mais les matelots n’ont plus confiance en ces responsables qui se réunissent en secret. Alors avec ceux dont les embarcations sont encore amarrées, car leur quai n’a pas encore été détruit, ils se sont entendus pour continuer les sit-in symboliques, de temps à autre, et réclamer leur droit à gagner leur vie dignement. Certains ont même installé leurs familles sur leurs embarcations pour économiser un loyer, ou pêchent du poisson pour le vendre : « Pourquoi l’Etat cherche-t-il des ennemis ? Pourquoi ouvrir la nouvelle porte à de nouvelles protestations et perdre la confiance de la population ? », se demandent hadj Ali et les autres qui, malgré tout, ornent de guirlandes leurs bateaux à l’approche du grand Baïram. En espérant que le problème sera réglé pour avoir l’esprit à la fête .
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