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Tok-tok traqués, gagne-pain menace

Manar Attiya, Dimanche, 16 août 2015

Sans préavis aucun, les gouverneurs de Guiza et du Caire interdisent à nouveau la circulation des tok-tok dans les artères principales de la capitale. Un coup dur qui peut être fatal pour des milliers de chauffeurs de ces tricycles dont dépend la source de revenus.

Tok-tok traqués, gagne-pain menace
(Photo: Amir Abdel-Zaher)

Il fait des détours pour éviter la police et la confiscation de son tok-tok. Son itinéraire est précis, mais il doit compenser le retard en roulant plus vite dans des ruelles étroites et sinueuses de la capitale. Il évite désormais les grandes artères comme les avenues Fayçal, Al-Haram, Gameat Al-Dowal, car une décision vient d’être promulguée par les gouverneurs de Guiza et du Caire, interdisant aux tok-tok de circuler dans les rues principales. Tout chauffeur de tok-tok qui transgresse cette décision est condamné à 2 500 L.E. (330 dollars) et en plus la saisie du véhicule. « 40 tok-tok ont été confisqués par la police en une semaine. Ils sont considérés comme l’une des principales causes des embouteillages et du tohu-bohu dans les grandes artères de la capitale. Il fallait une forte décision pour régler ces problèmes de circulation », martèle le major général Magdi Ismaïl, directeur du département de la circulation de Guiza. Ainsi, ces tok-tok ne sont autorisés à circuler que dans les petites rues.

A peine appliquée, cette décision a suscité la colère de milliers de chauffeurs qui la considèrent comme une menace à leur gagne-pain. « Nous ne demandons qu’à travailler et gagner notre vie. Ces décisions dissuasives et sans préavis nous choquent. Comment nous priver de notre unique source de revenus, sans aucun avertissement ? », dénonce Ibrahim Sayed, au guidon de son tok-tok depuis trois ans. Il raconte qu’au cours des deux dernières semaines, plusieurs points de contrôle ont été installés sur les rues principales. « Les agents de la circulation nous arrêtent, saisissent nos tricycles et nous flanquent une amende », explique un autre propriétaire de tok-tok. « Nous ne comprenons pas pourquoi les responsables veulent nous mettre des bâtons dans les roues en appliquant cette décision injuste. Quelle est notre faute ? Celle de vouloir travailler pour éviter de voler ? A ce que je sache, nous ne vendons pas de drogue pour être traqués ainsi par la police », s’insurge Ahmad Zeinhom. Diplômé d’agronomie depuis 3 ans, il n’a pas trouvé de travail et a dû acheter un tok-tok à crédit il y a deux ans. Ahmad a la peur au ventre, car si on lui interdit de circuler en ville ou sur les grandes artères, il ne pourra pas rembourser ses 1 500 L.E. de crédit qu’il paye mensuellement.

Abou-Sayed, autre chauffeur de tok-tok, estime que ces tricycles sont d’une grande utilité dans la mesure où ils ont créé des emplois pour beaucoup d’Egyptiens rentrés de l’étranger. Ces derniers ont cru en leur propre projet. « J’ai préféré acheter un tok-tok au lieu d’endosser un crédit du Fonds de développement social, et pour échapper aux lenteurs bureaucratiques », confie-t-il. Un de ses collègues proteste aussi contre cette décision. Il se pose un tas de questions auxquelles il n’a pas de réponses. « Les autorités ont-elles découvert aujourd’hui les problèmes posés par le tok-tok ? Pourquoi a-t-on permis son importation et sa vente ? Et pourquoi ont-ils encouragé les jeunes à en acheter il y a quelques années ? », se demande Ibrahim Sayed, un chauffeur dont la famille est composée de 6 membres.

Interdiction pas nouvelle
L’introduction du tok-tok en Egypte remonte à 2003. Lorsque Hassan Abou-Zeid, un Egyptien marié à une Indienne originaire de Pune, près de Bombay, a l’idée de l’importer. Pune est le bastion du groupe Bajaj, détenteur du monopole du marché des tok-tok en Inde. Ces petits tricycles à moteur, qui peuvent transporter jusqu’à trois personnes (chauffeur non compris), sont constitués d’un avant de scooter avec une banquette arrière surmontée d’une capote. Depuis son apparition au Caire, le tok-tok ne cesse de provoquer des remous. Les décisions de son interdiction ne sont pourtant pas nouvelles : elles ont été prises par les gouverneurs précédents de Guiza et du Caire. Le 16 novembre 2007, devant le siège du gouvernorat de Guiza, des milliers de chauffeurs de tok-tok se sont rassemblés pour manifester leur colère contre la décision du gouverneur d’interdire la circulation du tok-tok. En 2011, après la révolution du 25 janvier, la circulation est devenue plus chaotique que jamais. Et donc à la fin de l’année 2011, les responsables ont voulu interdire la circulation des tok-tok, car les conducteurs de ces tricycles ont profité de l’absence des agents de police pour faire ce que bon leur semblait. Ils utilisaient les rues principales, les ponts, la corniche et même les routes Le Caire-Alexandrie pour circuler. « Ces petits véhicules à trois roues sont d’habitude pilotés par de jeunes adolescents de 12 ou 13 ans et ne cessent de transgresser le code de la route. Il est fréquent de voir arriver ces tricycles rouler en sens inverse. Résultat : ils provoquent des accidents et certains d’entre eux sont des délinquants, auteurs de vols, kidnapping et viols. De plus, ces tricycles ne sont pas immatriculés et il est donc difficile de les poursuivre », se plaint un chauffeur de taxi qui semble ravi de leur interdiction sur les grandes artères.

Toutefois, d’autres estiment que ce moyen de transport est rapide, pratique et bon marché. Il coûte entre 50 piastres et 3 L.E. selon le trajet. Raison pour laquelle les habitants des quartiers défavorisés de la capitale préfèrent l’utiliser, notamment ceux de Aïn-Chams, Matariya, Marg et d’autres … « Les ruelles où nous habitons ne sont pas pavées et sont très étroites. Les minibus ne peuvent pas y pénétrer, et les chauffeurs de taxi refusent de s’y rendre. Pour aller au travail ou rentrer chez moi, je dois parcourir 3 kilomètres à pied avant d’arriver à la station de bus. Mon seul moyen de transport est le tok-tok, il se faufile dans ces zones informelles », explique Amer, âgé de 30 ans, enseignant dans une école publique. Même pour la classe moyenne, utiliser le tok-tok peut être commode. Marwa, journaliste, l’utilise souvent. « J’habite sur la rue Al-Soudan, à Mohandessine, et je travaille au centre-ville. En ce mois d’août, il est difficile d’attendre les arrêts de transport sous une chaleur torride. De plus, le trafic est dense, il est impossible de trouver un taxi. Alors Dieu merci, à quelques pas de chez moi, une vingtaine de tok-tok sont constamment garés. C’est tellement pratique », confie-t-elle.

Toujours présents
Malgré la décision d’interdire sa circulation dans les artères principales, le tok-tok reste présent au centre-ville du Caire, notamment à Issaaf ou à Ataba. « Le plan de la ville nous est bien connu. Il nous arrive d’emmener un client au centre-ville, et nous connaissons bien les détours pour éviter la police », dit Madi, chauffeur de tok-tok. Awadein, un de ses collègues, voit que la dernière décision ne réglera pas le problème des embouteillages. Pour lui, le gouvernement doit légaliser la situation de ces tricycles comme c’est le cas dans d’autres pays tels que l’Inde et la Thaïlande. « Comment avoir autorisé l’importation de ces tok-tok, alors que nous n’avons pas le droit à un permis de circulation ? », s’interroge-t-il. Awadein est garçon de bureau la journée dans une société publique, et chauffeur de tok-tok le soir, pour arrondir ses fins de mois. Originaire de Boulaq, à Guiza, il assure que son quartier compte près de 17 000 de ces véhicules. Vendu à 18 000 L.E. comptant et 25 000 L.E. à crédit pour ceux de fabrication indienne (2 000 L.E. de moins pour les Chinois), ce moyen de transport est devenu un business florissant. Ils sont même loués à raison de 80 à 100 L.E. la journée. Des milliers de jeunes diplômés au chômage ont eu recours au tok-tok pour un revenu quotidien pouvant dépasser les 150 L.E.

Qu’on le veuille ou non, le tok-tok fait partie du paysage de la rue égyptienne. « Il me suffit d’un geste de la main pour arrêter un tok-tok qui me conduira en flèche sur la rue principale, et je peux même marchander le prix avec le chauffeur », explique Sami, habitant de Tersa, un quartier populaire situé dans le gouvernorat de Guiza, et qui travaille au centre-ville. Il ajoute que la majorité des clients sont au courant de ce problème de permis de circulation et n’obligent pas les chauffeurs à emprunter certaines rues où les ennuis sont garantis. « La semaine dernière, mon voisin a eu un accident sur la voie publique. Si on n’avait pas trouvé ce moyen de transport aussi rapide, il aurait perdu la vie. C’est la raison pour laquelle on les voit en grand nombre devant les hôpitaux des quartiers populaires, comme l’hôpital de Boulaq ou celui d’Imbaba. Capable de se faufiler dans les dédales des rues et ruelles, il rend aussi un grand service aux personnes âgées en les déposant au seuil de leur domicile », commente Adham, habitant de Tersa.

Pourtant, le gouvernement est déterminé à mettre en application sa décision. Pour lui, le code de la route n’autorise pas les tok-tok, puisque ce ne sont des véhicules ni à quatre roues, ni à deux roues, et ils ne garantissent pas la sécurité des passagers en tant que moyen de transport.

Mais pour les usagers, il est hors de question de se passer des tok-tok, soutenus par les tentatives précédentes infructueuses d’interdire leur circulation. « C’est un véhicule qui s’est imposé en quelques années comme l’un des moyens de transport les plus pratiques qui soit. Je me demande pourquoi on ne laisse pas ces jeunes travailler tranquillement », déclare, agacée, Oum Réda, habitante d’un bourg voisin de Guiza.

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