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Femmes : La liberté par le scooter

Chahinaz Gheith, Lundi, 27 juillet 2015

Léger et facile à manoeuver, le scooter fait de nombreux adeptes parmi les femmes. Une façon d'échapper aux embouteillages, au harcèlement dans les transports en commun et surtout de s'émanciper dans une société chargée d'interdits à leur égard.

Femmes : La liberté par le scooter

« Toujours garder l’équilibre, piloter sans écarts, adapter sa vitesse et sa trajectoire aux conditions de circulation ... », tels sont les conseils que donne à ses élèves Chaïmaa Ali, 30 ans, propriétaire d’une scooter-école. Dans un garage du quartier de Sporting à Alexandrie, elle forme un groupe de jeunes filles aux bases indispensables à la conduite d’un scooter, par des cours théoriques et pratiques. Elle apprend aux stagiaires le fait de choisir leur emplacement dans la circulation et de franchir une intersection en toute sécurité. Les exercices permettent de les initier à l’imprudence des passants et des conducteurs, tout comme à la manière de se faufiler entre les voitures.

Femmes : La liberté par le scooter

L’heure est venue de suivre une séance de maniabilité lente puis rapide sur la corniche d’Alexandrie. Le port du casque, des gants et des chaussures protectrices sont obligatoires. Autre exigence, les scootéristes doivent rouler en file indienne. Chemin faisant, les propos lancés à leur égard ne manquent pas. Des phrases encourageantes ou déplaisantes. De temps en temps, des personnes les arrêtent pour demander comment se joindre à elles. « Voir une femme conduire un scooter, ça peut choquer les gens. Tant pis si on entend de temps en temps un ou deux commentaires déplaisants », affirme Chaïmaa. Et d’ajouter : « Le scooter est pratique et facile à manoeuvrer. Avant, je passais 2 heures par jour dans les transports. Aujourd’hui, en 20 minutes, j’arrive à ma destination. Les bouchons ne me dérangent pas quand je roule en scooter. Et une fois arrivée à destination, je n’ai pas besoin de chercher une place de stationnement payant. Je peux me garer sur le trottoir. Conduire un scooter, c’est un moyen de m’évader, de rouler sans but précis, de respirer les odeurs le long des routes », enchaîne Ghada, élève de l’école, et étudiante en commerce. « Ce n’est pas la vitesse qui me séduit. Ce que j’aime, c’est le côté technique de la conduite, la façon de prendre les virages, la sensation de liberté que l’on ressent … », lance Fatma, styliste de 25 ans, une autre élève.

Femmes : La liberté par le scooter
Joli, maniable et pratique, le scooter est un véhicule idéal.

Pour elles, les atouts du scooter ne sont plus à démontrer. Malgré l’enthousiasme évident manifesté, ces femmes confient avoir hésité longtemps avant de conduire un engin à deux roues. Peur d’entrer dans un monde associé aux hommes ? Peur des préjugés ? Peut-être. « On hésite toujours face à l’inconnu », constate Chaïmaa. L’idée de créer une scooter-école lui est venue à l’esprit il y a deux ans. Lasse de se retrouver coincée au volant de sa voiture, ou harcelée dans des transports en commun souvent bondés, ce professeur d’anglais a d’abord décidé d’acheter un scooter. Elle a déboursé 6 000 L.E. (800 dollars) avec comme objectif de réduire ses dépenses et se déplacer plus rapidement. « J’ai tout appris seule à piloter. Par curiosité, j’ai voulu comprendre comment rouler en scooter et j’y suis arrivée », dit-elle. Dans son quartier, elle est la première femme à avoir appris à piloter un scooter. « Rares sont les femmes qui osent le faire. Les hommes me regardaient bizarrement, mais heureusement, ils ne faisaient aucun commentaire déplacé », poursuit-elle, tout en ajoutant avoir également appris à ses amies la conduite d’un scooter : « C’était un plaisir de leur apprendre, et certaines ont beaucoup aimé jusqu’à vouloir s’en offrir un ». Puis elle a décidé de créer une scooter-école pour enseigner plus largement aux femmes les spécificités de la conduite et démontrer que la femme a le droit de se déplacer en toute sécurité. Chaïmaa raconte que lorsqu’elle a ouvert son école, le nombre de femmes était relativement faible (15 % de ses élèves). Aujourd’hui, cette proportion a littéralement explosé : 70 % de ses élèves sont des femmes. « Je suis motivée et je veux changer cette culture rétrograde à l’égard des femmes. On en a assez de cette situation. On rêve de pouvoir se déplacer librement, sans craindre le regard des autres qui ne comprennent rien à la notion de liberté », lance cette Alexandrine qui a loué le garage d’un vendeur de motos pour installer les bureaux de sa scooter-école.

Hassan, ingénieur, se rappelle le jour où il était coincé au volant de sa voiture et a vu surgir un scooter coloré, conduit par une jeune femme. A son grand étonnement, cette dernière n’hésite alors pas à le doubler en se faufilant gracieusement entre une file de voitures à l’arrêt. Depuis, il a décidé d’acheter un scooter et s’est rendu à l’école de Chaïmaa pour mieux apprendre à le piloter. Fondatrice du groupe « Let’s Scoot » sur Facebook, elle tente de transmettre l’image d’une femme libre et indépendante, mais aussi de revendiquer haut et fort la place des femmes dans la société à renforts de vrombissements de moteurs. « Aujourd’hui, les deux roues se féminisent. Halte aux clichés et bienvenue dans le monde du scooter où les plaisirs sont si nombreux. C’est avant tout un état d’esprit, une manière de voir le monde autrement, et la meilleure école de la vie que je connaisse », assure-t-elle.

Preuve de leur émancipation

Femmes : La liberté par le scooter
Chaïmaa Ali est la propriétaire de la première école spécialisée en conduite de scooter à Alexandrie.

Le scooter ne cesse de gagner du terrain chez les femmes, non seulement à Alexandrie, mais aussi au Caire. Selon la sociologue Nadia Radwane, depuis l’apparition de la moto au début des années 1900, les principaux clients de ce moyen de transport ont toujours été des hommes. Toutefois, récemment, les femmes commencent à apprécier

les deux-roues, et pas seulement en tant que passagères. Elles franchissent maintenant une nouvelle étape, celle de piloter elles-mêmes ces engins comme preuve de leur émancipation. Aujourd’hui, ce phénomène commence lentement à prendre de l’ampleur. Le goût de l’aventure et de la liberté, l’autonomie et la modernité sont des facteurs qui auraient contribué à l’engouement des femmes pour le scooter. « La femme égyptienne continue de relever les défis qui s’imposent à elle. Elle lutte chaque jour pour obtenir la place qu’elle mérite dans la société en franchissant les obstacles et brisant les tabous. Pour elle, conduire un scooter va de pair avec une certaine façon de vivre, de penser et d’agir. Et ce sont ces femmes, un peu particulières, un peu hors norme qui choisissent de s’affirmer ainsi, en refusant de se laisser conduire, en prenant les choses en main, à leur façon toute aussi singulière », explique-t-elle. Le scooter n’est pas seulement un mode de transport, ou une activité qu’elles pratiquent, il fait partie de ce qu’elles sont réellement.

Récemment sur Facebook, 10 groupes ont été créés, parmi lesquels « Girlsgo Wheels », « Cairo Scooter Club », « Alex Union », « The Riders, Egypt Female bikers », etc. Ces groupes encouragent les femmes à choisir le scooter comme moyen de transport pour éviter les embouteillages, le harcèlement et surtout faire changer les mentalités en essayant de convaincre les parents « que le scooter n’a pas de sexe ». « Nous aidons les filles à choisir le type de cylindrée selon leurs besoins. Nous les aidons aussi à reconnaître les situations présentant des difficultés particulières et surtout comment agir face aux grossièretés qui pourraient être lancées à leur passage », souligne Basma Al-Gabri, l’une des fondatrices du groupe « Girlsgo Wheels » et propriétaire d’une scooter-école au Caire. Elle confie bien connaître ce problème, puisque tous ses déplacements se font à scooter. « Les hommes détestent qu’une femme les double. Cela les énerve, et tant qu’ils n’auront pas repris la tête, ils seront insatisfaits », nous dit-elle, en ajoutant qu’ils essayent toujours de déstabiliser une femme à coups de klaxon et autres moyens, mais l’expérience qu’elle a acquise lui a permis de rester concentrée et de faire fi des commentaires tels que : « Ta place n’est pas sur un scooter, mais à la maison pour élever les enfants », « Vous, les femmes, ne savez pas déjà conduire une voiture. Alors un scooter ? Ayez pitié de nous ! ». Rami, directeur d’une société, assure qu’il n’est pas du genre à lancer des injures aux femmes à scooter. « Si je dois faire des commentaires, c’est aussi bien aux hommes qu’aux femmes en cas d’erreurs. Mais déstabiliser une femme alors qu’elle roule en scooter, jamais. Cela pourrait être dangereux pour elle », affirme-t-il.

Répondre à la demande

Femmes : La liberté par le scooter

Avec la présence croissante de femmes à scooters, l’industrie a dû répondre à la demande. Légers, maniables et plus confortables, ces deux-roues se féminisent dans leur aspect. Un assortiment adapté aux besoins et goûts des femmes a été créé. « Si les femmes craquent pour le scooter, les constructeurs doivent répondre à cet engouement », affirme Moustapha Ezzat, propriétaire d’un magasin de scooters à Maadi, au Caire. Celui-ci estime que les femmes achètent près du tiers de ses scooters : « Cette nouvelle réalité a changé radicalement notre façon de faire des affaires. Quand un couple entre dans le magasin, par exemple, on ne sait plus qui est l’acheteur ; ce n’est plus nécessairement l’homme. L’industrie s’est adaptée et a rapidement vu le potentiel que représentait l’arrivée des femmes sur le marché. Plusieurs fabricants offrent maintenant des scooters plus légers au profil surbaissé, plus adaptés à la taille de ces nouvelles scootéristes », admet-il.

Et il n’y a pas que la monture qui fait l’objet d’une attention particulière des fabricants. Les fabricants d’accessoires ont aussi trouvé dans ces consommatrices un excellent filon, avec par exemple la mise sur le commerce de casques avec papillons et fleurs. « Choisir la couleur du scooter prend 10 minutes, mais choisir celle du casque peut prendre 3 heures ! », lance en riant Medhat Abdallah, propriétaire d’un magasin d’accessoires.

Rania conduit un deux-roues. Son choix s’est porté sur un scooter. Elle ne le quitte jamais. Elle travaille dans la publicité et l’utilise pour tous ses déplacements. « J’ai d’abord appris à conduire une moto quand j’avais 18 ans. J’utilisais celle de mon père pour me roder. Je voulais être plus autonome », nous dit-elle tout en évoquant le désir de liberté doublé de passion. Et de décrire son dernier coup de foudre : « On n’achète pas un scooter. On tombe en amour de ce type d’engin » .

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