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Nains : Il est temps de sortir de la marge

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 04 mai 2015

Restée longtemps silencieuse, la communauté égyptienne des nains se mobilise et prend son avenir en main. Ces personnes de petite taille ont créé plusieurs organismes pour faire valoir leurs droits, notamment à l'emploi. Reportage.

Nains : Il est temps de sortir de la marge
Pour gagner leur vie, certains nains travaillent dans la comédie ou comme serveurs dans les cafés. (Photo:Mohamad Mossaad)

Sur l’affiche au balcon d’un vieil immeuble du quartier modeste d’Al-Raml Al-Miri à Alexandrie, on peut lire : « Association des nains et des personnes de petite taille ». C’est dans un appartement exigu que ces personnes se retrouvent une fois par mois. Là, tous les membres, qui habitent Alexandrie ou ailleurs, se réunissent pour discuter du travail réalisé par le conseil administratif de cette association unique en son genre.

D'après le chiffre publié dans le livre Ana Aydann Insann (moi aussi je suis un être humain), de l'écrivain Mahmoud Hassan, « Nous sommes environ 75 000 nains en Egypte et nous menons une vie difficile. L’Etat ne nous offre aucun soutien, il nous ignore complètement », s’exprime Essam Shehata, employé à l’Organisme des impôts et responsable de l’association des nains créée en 2012, dans le gouvernorat d’Alexandrie. Sous-estimés, humiliés et marginalisés, les nains, dont la taille varie entre 100 et 130 cm, ont décidé de changer leur situation, surtout après la révolution du 25 janvier 2011, où toutes les personnes marginalisées ont décidé d’agir pour obtenir leurs droits. Et les nains ne font pas exception. Lassés d’attendre leurs droits, ils ont préféré se bouger pour les obtenir. Alors, ils ont créé quelques plateformes à travers lesquelles ils luttent pour se faire entendre.

Nains : Il est temps de sortir de la marge
L’Association des nains, créée en 2014, défend leurs droits. (Photo:Mohamad Mossaad)

Pour les nains qui n’ont jamais reçu de soutien, l’association a été le premier pas. Elle leur a permis de briser le silence. « On a décidé de fonder cette association pour avoir une entité légale qui puisse nous représenter lorsque nous devons nous adresser aux différents organismes officiels », explique Ahmad Abdel-Razeq, 40 ans, membre au conseil administratif de cette association. Il affirme que les nains vivent un cauchemar sans fin et que leur taille les empêche de jouir du minimum de droits dont bénéficient les autres citoyens égyptiens. Avec les dons et les abonnements des membres salariés, ils ont réussi à louer un petit appartement et à y installer quelques meubles modestes. Réunis dans une enceinte légale qui rassemble leur communauté, les nains ont réalisé leur première victoire. Et ce n’est pas tout. « Cette association nous a permis de participer au comité d’amendement des lois électorales de la nouvelle Constitution et d’inclure les droits des nains parmi ceux des handicapés dans l’article 81 de la Constitution. Un de nos rêves que l’on pensait irréalisable, mais voilà, on a réussi », dit Shehata.

Aujourd’hui, les nains sont donc inclus dans la catégorie des handicapés, et vont bénéficier des 5 % des emplois réservés aux handicapés dans les organismes gouvernementaux. Une victoire qui a encouragé les nains à travailler davantage pour atteindre leur but, celui d’avoir leur place dans la société. Cependant, ces derniers se plaignent encore de la bureaucratie qui met des freins à l’application de cette loi.

D’après Tarek Gohar, avocat et responsable des affaires juridiques à l’association, trouver un travail est l’un des plus grands défis que doit relever un nain. Il peut même passer toute sa vie à chercher

Nains : Il est temps de sortir de la marge
(Photo:Mohamad Mossaad)

en vain, un travail. Avant la nouvelle Constitution, les nains étaient mentionnés dans la loi de l’année 1975 comme des personnes normales. Mais lorsqu’un nain se présentait pour un emploi, il n’était pas recruté à cause de sa petite taille et on lui demandait de présenter un certificat prouvant qu’il est handicapé. Ce qui était impossible, car la loi le considérait comme une personne normale.

Dans la catégorie des handicapés
Aujourd’hui, et même avec la nouvelle Constitution qui inclut les nains dans la catégorie des handicapés, ils ne peuvent toujours pas bénéficier de leurs droits, car l’article doit être discuté et approuvé par le prochain parlement. « Nous avons attendu de longues années, des générations ont été détruites et, lorsqu’enfin nous avons avancé d’un pas, nous voilà bloqués. Nous ne pouvons plus attendre, nous avons besoin d’un décret exceptionnel pour mettre en application l’article 81 », martèle Shehata. Ce dernier affirme que les nains agissent par le biais de leur association en s’entretenant avec les responsables ou en intentant des procès. Ils ont même demandé à rencontrer le premier ministre, mais n’ont pas osé demander une rencontre avec le président Al-Sissi pour lui exposer leurs problèmes.

Car les nains n’ont pas le choix, ils acceptent l’emploi qu’on leur propose, car beaucoup sont aussi illettrés, ce qui diminue leur chance d’être recrutés. Résultat : La plupart se retrouvent à travailler dans la comédie ou comme serveurs dans les cafés. Des postes où on les accepte pour profiter de leur allure qui attire l’attention des gens. Un abus ? « Un nain peut tout faire, mais il existe quelques emplois qui ne conviennent pas à sa constitution physique. Malheureusement, beaucoup d’entre nous sont obligés de travailler dans la construction par exemple, pour ne pas mourir de faim, alors que c’est un travail dur pour nous », explique Gohar.

Un autre moyen de pression : le syndicat des Nains créé en 2014. Il représente une autre plateforme dont l’objectif est de défendre les droits des nains déjà sur le marché du travail. « Les nains qui réussissent à être embauchés dans des sociétés ne sont pas nombreux. Ce syndicat parle en leur nom, les soutient au cas où ils auraient des problèmes », résume Shehata. Ce dernier sait que le rôle d’un syndicat est de défendre les personnes qui exercent le même métier, ce qui n’est pas le cas des nains. Mais, vu que leurs droits ne sont pas reconnus par les responsables, la création de ce syndicat était une carte de pression. Un pas sur le chemin de la reconnaissance de leurs droits, surtout en ce qui concerne les chances à l’emploi. Une chose est sûre : ils ne ratent aucune occasion pour se faire entendre. Ils apparaissent dans les talk-shows pour parler de leurs problèmes et viennent de créer une page Facebook qui porte leur nom. L’objectif de ces plateformes est de revendiquer trois choses essentielles : droit au travail, à la retraite et à l’assurance sociale, cependant, ils ont réalisé quelques exploits au cours des quelques années précédentes.

Nains : Il est temps de sortir de la marge
(Photo:Mohamad Mossaad)

Regard méprisant
Mais ce qui reste à changer, c’est ce regard méprisant à leur égard. Certains ont dû quitter l’école très tôt. Il y en a même qui ont cessé de sortir de chez eux pour éviter les méchancetés. « Cela me casse, cela me tue », lance un nain.

Aïda, 37 ans, qui a quitté l’école très jeune pour éviter d’entendre les moqueries lancées par ses camarades, est restée à la maison durant des années après avoir fait une dépression. Elle n’a pas osé suivre des cours d’alphabétisme pour éviter les regards dédaigneux lancés à son égard dans la rue ou dans les moyens de transport. Actuellement, elle se rend régulièrement à l’association. Elle rencontre d’autres nains qui lui donnent le courage de supporter les regards des autres. Depuis, elle a retrouvé confiance en elle-même.

Aujourd’hui, par le biais du syndicat et de l’association avec ses trois autres antennes situées à Port-Saïd, Ismaïliya et Sohag, les nains ont cette chance de se rencontrer, communiquer entre eux, discuter de leurs problèmes, tout en cherchant à améliorer leurs conditions.

Selon Nesrine Hamed, responsable de la femme à l’association, les nains se sont retrouvés et ont compris que leur union fait leur force. « Chaque personne ressent que tous les autres sont là pour lui », dit-elle. Elle affirme que l’association est un lieu de rencontre qui rassemble leur petite communauté, cela leur redonne confiance en eux, surtout les femmes et les enfants qui souffrent beaucoup de leur entourage et se sentent en sécurité au milieu des gens qui leur ressemblent. Cela donne également l’occasion aux jeunes de faire connaissance et d’organiser des mariages. « On explique à ceux qui se moquent de nos enfants que c’est Dieu qui les a créés ainsi. Mais l’important est que nos enfants admettent cet état de fait pour que les autres les respectent. Même les adultes avaient besoin de se sentir soutenus, et c’est ce qui est arrivé, car ensemble, on a pu sensibiliser l’Etat en ce qui concerne nos problèmes et on va déployer tous les efforts pour atteindre nos objectifs », dit Nesrine, très fière d’avoir assisté à cinq mariages de nains ces trois dernières années. Elle mentionne que les couples de nains peuvent mettre au monde des enfants normaux. A la naissance, chaque nain se précipite pour aller vérifier si les membres et les doigts de son nouveau-né sont normaux. Et s’il est né nain, alors il doit le préparer pour affronter la réalité.

Nains : Il est temps de sortir de la marge
Les nains sont inclus dans la catégorie des handicapés, et vont bénéficier des 5 % d'emplois réservés aux handicapés. (Photo:Mohamad Mossaad)

Aujourd’hui, leur voix fait écho et nombreux sont ceux qui compatissent avec eux. Quelques médecins, centres médicaux et pharmacies acceptent de leur offrir des consultations gratuites, de leur donner des médicaments ou de leur faire suivre des séances de rééducation, de temps en temps. Des services qui vont de pair avec l’aide financière des membres et les dons de charité qui leur sont présentés.

Autre bonne nouvelle : Une chaîne de télé consacrée aux nains et dénommée « Les géants » verra le jour prochainement. C’est le présentateur Salah Bassel qui estime que ces citoyens ont besoin d’une tribune médiatique pour que les gens découvrent ce qu’ils endurent. Bassel est un homme normal, mais il a décidé d’aider cette catégorie de personnes avec des programmes présentés et préparés par des nains. « Ce sera la première fois que les nains apparaissent sur les écrans pour discuter de leurs problèmes et non pour jouer une scène de comédie », dit Ramadan, chômeur.

Le message qu’ils veulent transmettre c’est que les nains sont des personnes qui peuvent tout faire et qu’il faut changer le regard porté sur eux. « Nous sommes des créatures de petite taille, mais nous avons une volonté de fer et on va le démontrer », conclut Nesrine.

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