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Jardins d'Egypte: La lente agonie d'Ezbékieh

Doaa Elhami, Mardi, 09 avril 2013

Bien que le jardin d'Ezbékieh soit l’un des plus anciens du Caire, sa dégradation qui a commencé en 1954 continue. La dernière décision du gouverneur d’y installer des kiosques commerciaux provoque un tollé.

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L'étang d'Ezbékieh est son jardin avaient permis l'installation de plusieurs palais dont celui d'Al-Alfi bey.

Un club de tir, une fontaine du khédive Ismaïl, le Théâtre national, ainsi qu’une grotte artificielle. Ce sont les trésors du jardin d’Ezbékieh. Ils sont inscrits au patrimoine national pour être préservés. Situé au centre-ville du Caire, ce jardin historique, plutôt khédivial, subit aujourd’hui des violations flagrantes qui ont commencé en 1954. « La dernière violation en date est la décision du gouverneur du Caire d’y transférer les marchands ambulants qui ont élu domicile dans des rues du centre-ville et dont la présence occasionne un bruit infernal », souligne Ahmad Qadri, directeur général des monuments coptes et islamiques du centre-ville.

Selon lui, cette décision a été complètement rejetée par l’Organisme d’harmonisation urbaine. C’est devenu un grand bazar où tout se vend. Ainsi, toutes sortes de produits sont exposés autour de ce jardin. Certaines marchandises sont même suspendues aux murs du jardin.

Un jardin centenaire

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Les marchandises couvrent les murailles du jardin d'Ezbékieh, exemple d'une série de contraventions infinies.
« Le jardin d’Ezbékieh a été fondé par l’émir Ezbek Men Tatakh Al-Thahery en 880 de l’hégire - 1475 après J.-C. », affirme Qadri. Ce grand Mamelouk, dont la vie était animée de grands événements, avait décidé de faire de ce quartier négligé un jardin. Il y a creusé un étang lié par le golfe égyptien (l’actuelle rue Port-Saïd) et l’a entouré d’un quai.

Ce travail a coûté à cette époque 200 000 dinars (200 000 pièces en or). Petit à petit, cette région avait attiré l’élite de la société pour construire des palais et de belles villas entourés d’une verdure magnifique. C’est ainsi que le quartier d’Ezbékieh a vu le jour. Ce nom est devenu familier et est aujourd’hui connu de tous les Egyptiens.

Modernisation sous Mohamad Ali

Il a fallu attendre l’arrivée de Mohamad Ali pacha pour que le jardin d’Ezbékieh et son étang soient modernisés, grâce aux travaux de nivellement entamés par Ibrahim pacha, fils de Mohamad Ali pacha. Drainé par un canal circulaire en 1837, l’étang et son comblement « permirent de créer un jardin à l’européenne sur lequel donnaient des palais et des hôtels : tels que l’hôtel d’Orient et l’hôtel Shepheard en 1849 », retrace André Raymond dans son livre Le Caire.

Mais le jardin a atteint l’apogée de son évolution avec l’arrivée du khédive Ismaïl, qui décide de moderniser la capitale de manière à rivaliser avec les grandes villes européennes. Afin de réaliser son rêve, il rencontre les architectes et les urbanistes renommés de son époque. Il prend contact avec Barillet-Deschamps, créateur du Bois de Boulogne à Paris, afin de planifier le jardin d’Ezbékieh, futur centre de la capitale. L’étang d’Ezbékieh a été complètement couvert en 1864 et remplacé par de petits lacs qui étaient installés partout dans le jardin. Il renfermait aussi une grotte et des ponts. On y a cultivé de rares espèces d’arbres importées du Soudan et d’Inde.

Cette nouvelle voirie a permis l’installation de l’Opéra sur le modèle de La Scala de Milan pour les festivités du Canal de Suez. L’année 1872 a vu l’inauguration khédiviale du jardin d’Ezbékieh. « Il offrait au public boutiques, ateliers de photographie, stand pour la vente de tabac, stand de tir, restaurants et cafés européens, orientaux, grecs, pavillon chinois, bateau à pédales », écrit Raymond dans son livre.

La superficie du jardin à cette époque était d’environ 24,4 ha. Le jardin d’Ezbékieh a connu ses moments de gloire à la fin du XIXe siècle, notamment au début des années soixante du XXe siècle. Son théâtre, devenu le futur Théâtre national, était animé par plusieurs festivités culturelles et artistiques. Les chansons les plus connues d’Oum Kalsoum y étaient animées par exemple.

Détériorations en série

Le jardin d’Ezbékieh a été témoin des transformations que le pays a connues, à travers des époques différentes, en commençant par la période ottomane, en passant par la modernisation de l’Egypte grâce à Mohamad Ali.

Cette époque se caractérisait par la prospérité et la renaissance culturelle. Mais la décadence qu’a connue l’Egypte s’est reflétée sur ce joyau naturel sous forme d’une série d’infractions qui ont causé la détérioration du jardin. Les débuts ont eu lieu en 1954, lorsque le président Gamal Abdel-Nasser décide de poursuivre le percement de la rue Fouad, actuelle rue 26 Juillet. « Le jardin comprenait alors la station de bus de Ataba, le central téléphonique de l’Opéra et le théâtre des marionnettes, sans oublier l’actuel Théâtre national qui était celui d’Ezbékieh, ainsi que la direction de la circulation routière du centre du Caire et les différentes bouches de métro.

Ainsi, le jardin a vu ses superficies rétrécir comme une peau de chagrin à cause de ces bâtiments qui ont été construits », déplore Thérèse Youssef, consultante au département central pour la plantation des arbres. Selon elle, actuellement la superficie du jardin ne dépasse pas les 10 feddans, soit 4,2 ha. C’est une vraie catastrophe. Pire encore est la dernière décision du gouverneur d’installer des kiosques pour abriter les stands des marchands ambulants. Ce jardin d’une valeur patrimoniale et culturelle inestimable risque de disparaître si les autorités concernées ne font rien pour le préserver.

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