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Les "NGT", "nouveaux OGM" ou accélération de la sélection pour nourrir la planète?

Mercredi, 13 décembre 2023

Le débat sur ces biotechnologies est tendu en Europe, où l'édition génomique est aujourd'hui classée dans la catégorie des OGM (tous interdits à la culture, à l'exception du maïs MON810, cultivé sur de petites surfaces en Espagne et au Portugal).

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Récolte du blé (archives). Photo : AFP

Les nouvelles techniques génomiques (NGT), que la Commission européenne veut encourager, représentent pour l'agriculture l'espoir de développer des semences plus résistantes au changement climatique mais au prix, selon ses détracteurs, d'une manipulation encore hasardeuse et d'une forme de privatisation du vivant.

Que sont les NGT?

Les NGT ou NBT, pour "New genomic/breeding techniques", sont des nouvelles techniques de sélection permettant de modifier le génome d'une espèce vivante sans introduire d'ADN étranger, ce en quoi ils diffèrent des organismes classés "OGM".

Les OGM (organismes génétiquement modifiés) sont obtenus par "transgenèse", c'est-à-dire l'introduction d'un ou plusieurs gènes d'une autre espèce. C'est par exemple le cas du blé HB4, conçu à partir d'un gène de tournesol résistant à la sécheresse, dont l'Argentine a validé la culture commerciale en 2022.

Les plantes issues des NGT sont obtenues grâce à la technique de la "mutagenèse dirigée" ou de la "cisgenèse". Il s'agit d'inactiver un gène, de transférer un ou des gènes issus d'une même espèce - par exemple à l'aide des ciseaux moléculaires (CRISPR-Cas9) -, ou d'introduire des gènes d'une espèce sexuellement compatible.

Les semences obtenues par NGT sont donc bien des organismes génétiquement modifiés mais ne sont pas "transgéniques".

Si les travaux de recherche sont nombreux, très peu de pays ont commencé à commercialiser des plantes issues des NGT - il existe par exemple au Japon une tomate enrichie en GABA, un acide aminé censé réduire la tension artérielle.

Une accélération de la recherche

Les NGT ont permis une forte accélération de la recherche à un coût bien moindre que pour les premières générations d'OGM.

La conception d'un maïs OGM comme le Monsanto 810 a coûté 100 millions d'euros pour 15 ans de travail. Avec l'édition NGT, l'investissement descend à environ 30 millions d'euros et la mise sur le marché devrait prendre six ou sept ans, relève le chercheur Pierre Barret, qui travaille sur la génétique des céréales à l'institut national de recherche Inrae.

Surtout, "on peut intervenir de façon très précise". "La séquence du génome du blé, c'est l'équivalent de la distance Paris-Sydney, soit 16 000 kilomètres: on est capable de cibler deux centimètres quelque part et d'introduire une modification", explique-t-il.

Les ciseaux moléculaires vont permettre par exemple de partir d'un gène identifié dans un blé ancestral tibétain - qui a une capacité de résistance à une maladie -, et d'introduire cette variation dans un blé français pour qu'il acquière cette résistance. Ce blé NGT sera "indétectable", "semblable à un blé qui aurait pu être obtenu par croisement traditionnel" mais en vingt fois moins de temps, souligne-t-il.

Un débat tendu en Europe

Le débat sur ces biotechnologies est tendu en Europe, où l'édition génomique est aujourd'hui classée dans la catégorie des OGM (tous interdits à la culture, à l'exception du maïs MON810, cultivé sur de petites surfaces en Espagne et au Portugal).

La Commission européenne propose des règles assouplies pour une partie des NGT, dits de catégorie 1 qui, sous réserve d'un nombre limité de mutations, seraient considérés comme équivalents aux variétés conventionnelles. Toutefois, aucun produit NGT cultivé en Europe ne pourrait être labellisé bio, selon la proposition actuellement discutée entre Etats.

La simplification des règles est réclamée par la puissante organisation agricole Copa-Cogeca, comme par les grands semenciers, au nom de la compétitivité européenne.

Début décembre, près de 200 scientifiques européens ont aussi appelé la Commission à une adoption rapide, jugeant les NGT "essentielles pour contribuer à une plus grande durabilité de l'agriculture".

D'autres scientifiques avaient au contraire appelé à la prudence lors de la COP sur la biodiversité à Montréal en 2022, demandant le respect "du principe de précaution" avant de semer ces NGT, dont les effets sont encore inconnus sur les insectes pollinisateurs.

De nombreuses ONG environnementales et eurodéputés de gauche réclament que les NGT restent soumis à la réglementation OGM.

Greenpeace ou France Nature Environnement mettent en avant la nécessité d'une évaluation de ces nouvelles technologies, de leur traçabilité, et aussi du sérieux risque de "privatisation" du vivant au profit de multinationales comme Bayer/Monsanto ou Syngenta, qui déposent des brevets protégeant leurs semences.

Pour le chercheur Pierre Barret, cette "question de la propriété intellectuelle" est "très importante". Il estime qu'on devrait considérer les NGT comme une amélioration de la plante, soumise au "certificat d'obtention végétale" qui protège les variétés conventionnelles en Europe tout en permettant un libre accès aux ressources génétiques.

Or la Commission n'envisage pas de se prononcer sur la propriété intellectuelle avant 2026.

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