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Ziad Bahaaeddine : Nous devons examiner le programme économique indépendamment du FMI et de ses conditions

Samar Al-Gamal, Mardi, 12 avril 2016

Ziad Bahaaeddine, économiste et ancien vice-premier ministre, explique que le gouvernement n'a apparemment pas tranché en faveur d'un accord structurel avec le FMI.

Ziad Bahaaeddine

Al-Ahram Hebdo : La ministre de Coopération internationale dit qu’elle entend présenter le programme du gouvernement aux réunions du printemps de la BM et du FMI. Est-ce une mesure pour obtenir un prêt ?

Ziad Bahaaeddine : L’Egypte, en tant que membre de la BM et du FMI, entretient des relations naturelles et continue avec ces institutions, et dans ce cadre, le gouvernement présente son programme pour au moins profiter d’une assistance technique. La relation du Caire avec la BM est relativement bonne, surtout qu’elle a été la première institution à maintenir des relations normales avec l’Egypte après le 30 juin 2013. Puis en octobre 2015, il y a eu une importante démarche : le gouvernement a conclu un accord pour recevoir un prêt d’un milliard de dollars de la Banque mondiale. Cette aide devait être suivie de deux autres prêts de 1 milliard de dollars chacun. La première tranche devait être allouée le 3 janvier dernier, mais cela n’a pas eu lieu. Et selon les termes de l’accord publié par la Banque, il s’est avéré que la situation est en attente avant la mise en place d’une nouvelle taxe « sur la valeur ajoutée ». On nous dit que cette loi est prête, mais on ne connaît ni son taux, ni les produits qui en seront exemptés. C’est au parlement aujourd’hui de trancher. Avec le FMI, nous sommes des partenaires-actionnaires, et il est de notre droit d’obtenir certains services. L’importance du FMI est qu’il vise l’ajustement structurel de l’économie, alors que la BM vise certains projets et certains domaines. La question aujourd’hui est : conclut-on un tel programme avec le FMI ou non ? Apparemment, il n’y a pas de décision égyptienne à cet égard, et il existe deux points de vue au sein du gouvernement. L’un est en faveur de l’accord, et croit que tôt ou tard, nous serons obligés de le conclure en tant que seule possibilité pour engager le gouvernement dans la réforme économique. L’autre point de vue préfère que le gouvernement avance dans son programme indépendamment du FMI, pour éviter d’être soumis à des conditions rigoureuses qu’il serait peut-être difficile de respecter.

C’est pourquoi je crois que la présentation du programme de l’économie égyptienne lors des réunions est une mesure classique qui n’est pour l’instant pas liée à un prêt.

— Et pourquoi Le Caire aurait-il besoin d’un tel prêt ?

— L’avantage d’un prêt avec la BM est qu’il dépasse sa valeur financière, car normalement, il s’agit de prêt avec d’importantes facilités de remboursement et un taux d’intérêt assez bas en comparaison à celui du marché. L’intérêt de ce genre de prêt est qu’il fournit une certaine estimation de l’état de l’économie égyptienne. Les autres institutions internationales acceptent de nous accorder des prêts se basant sur la décision de la BM ou parce que nous sommes liés au FMI par un programme structurel. Cela signifie, en effet, qu’il existe une certaine discipline fiscale dans le pays, à savoir 3 conditions : un vrai programme pour réduire le déficit du budget, une reforme de l’environnement des investissements, et un engagement pour le libre commerce mondial. Celui qui conclut un accord avec le FMI veut ce certificat pour obtenir d’autres prêts.

— Quelles sont ces « conditions rigoureuses » qu’il serait difficile d’appliquer ? Le gouvernement n’applique-t-il pas déjà ces trois conditions ?

— La difficulté réside dans les mesures de discipline fiscale, surtout en matière d’engagement de la réduction du déficit budgétaire avec des chiffres précis. A titre d’exemple, le budget présenté en juin 2015 au président par le ministre des Finances sortant Hani Qadri était basé sur un déficit de 9,9 %, mais le chef de l’Etat a demandé de le réduire et le budget est revenu avec une estimation de 8,9 % de déficit. Selon d’autres estimations, l’année fiscale en cours s’achèvera avec un déficit de plus de 12 %. Alors qui sera questionné sur cet engagement non respecté ? Ce que je veux dire c’est que le gouvernement peut avoir cette intention de réduire le déficit, mais peut facilement ne pas la respecter. Si on est engagé dans un programme avec le FMI, il n’y aura pas ce genre de choix et des démarches précises doivent être prises : des versements d’argent ne seront pas accordés en cas de non-respect. La grande crainte est aussi l’impact social de telles mesures.

— Mais ce qui est demandé traditionnellement par le FMI n’a pas changé : réduction de l’inflation, des subventions ainsi que libération des prix de l’énergie. Cela trouve écho dans le programme du gouvernement ...

— En grande partie, oui. Mais par exemple, la loi du « service social » a été rejetée par le parlement. Le ministre de la Planification a estimé que ce refus signifie une augmentation des dépenses dans le budget d’environ 7 milliards de L.E.

Les subventions à l’électricité ont été réduites car il existe déjà une décision d’augmenter les prix sur 5 ans. Il y a aussi l’augmentation des taxes : tout le monde sait qu’il faut le faire, mais l’Etat semble hésitant à prendre certaines mesures de craintes de leurs répercussions sociales, surtout avec l’inflation née de la différence des chiffres du déficit et de la dévaluation de la livre égyptienne.

Et par répercussions, je ne veux pas dire nécessairement des manifestations, mais la dureté de vie pour les Egyptiens. Je pense qu’on a besoin d’écarter le FMI de cette équation. Nous sommes face à un gouvernement qui a présenté un programme et il doit rendre des comptes en conséquence. Et pour cela, nous devons examiner le programme indépendamment du FMI et de ses conditions. C’est à nous de l’approuver ou non, et ceci ne veut pas dire rejeter tout court toute coopération avec le FMI.

— Vous-même avez critiqué le programme présenté par le gouvernement au parlement et l’avez qualifié de « série de projets » ...

— Ce n’est pas un programme de gouvernement en effet, c’est un programme économique, si on ose le qualifier de programme, même s’il y a des titres sans fond sur la justice sociale, la démocratie ou la sécurité nationale. Dans la partie économique, il y a une tentative d’élaborer un programme de travail, mais il ne dévoile aucune vision économique du pouvoir. Le roi saoudien, par exemple, annonce qu’il va accorder 150 millions de dollars pour restaurer l’hôpital Qasr Al-Aïni, alors que cela ne figure pas dans le programme du gouvernement ... Pourquoi l’Etat travaille-t-il hors du programme élaboré par son gouvernement ? Quand j’étais au gouvernement, on cherchait des aides aux Emirats arabes unis et nous leur avons demandé de choisir les projets qui les intéressent dans le cadre de notre programme. Mais l’actuel programme n’a aucun lien avec la réalité : il explique ce que chaque ministère entend faire, sans direction et sans dévoiler la tendance économique de l’Etat. Il ne répond pas à des questions importantes comme la place du secteur public et du secteur privé dans cette économie, et si les forces armées continueront à diriger le développement économique ou non. L’autre problème est que le gouvernement, quand il parle de projets gigantesques, ne précise ni leurs coûts, ni leurs sources de financements, ni encore leur gouvernance. En plus, c’est un programme vraiment contradictoire. La partie économique cible le FMI avec des détails d’austérité, comme la réduction de l’inflation et du déficit, mais la partie sociale est vraiment dangereuse avec des promesses grandioses, et parle de l’Egypte comme si c’était le pays le plus riche du monde.

— Les mêmes maux sévissaient sous Moubarak, mais il a réussi à éviter les prêts à l’étranger. Aujourd’hui, avec des aides étrangères importantes, le problème semble plus compliqué. Pourquoi ?

— Les 10 dernières années de Moubarak, en dépit de leurs problèmes politiques et sociaux graves, ont vu un afflux important des investissements directs, et on a engendré des réserves monétaires conséquentes avec un recul du chômage à 9 % (13 % aujourd’hui).

Aujourd’hui, en dépit de l’argent qui a afflué, on n’a pas réussi à relancer l’économie.

En partie, cela est dû au recul du tourisme. Considérons que cela était un aspect hors de notre contrôle. Mais depuis la conférence de Charm Al-Cheikh, la création d’une nouvelle loi des investissements, la décision de réduire les taxes et l’enthousiasme qui régnait, nous sommes en recul permanent dans l’attraction des investissements. C’est le prix que nous payons aujourd’hui avec la dévaluation de la livre et la chute des réserves. Il y a eu un entêtement à adopter une loi des investissements dévastatrice qui parle de promesses irréelles, avec des changements incessants dans la politique des taxes et sans alignement clair sur les secteurs cibles des investissements.

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