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Livre égyptienne: Vent de panique sur la livre

Marwa Hussein, Lundi, 31 décembre 2012

La valeur de la monnaie nationale ne cesse de baisser, alors que de plus en plus de particuliers transforment leur épargne en dollars. Le gouvernement tente de prendre des mesures pour endiguer le phénomène.

Livres
Malgré les précautions prises par la Banque Centrale, le phénomène de la dollarisation persiste. (Photo: Ahmad Abdel-Razeq)

Après deux ans de turbulences politiques, le niveau des réserves égyptiennes en devises étrangères inquiète. Les réserves sont en chute libre et la livre a perdu 4 % de sa valeur face au dollar en deux jours seulement. Lundi 31 décembre, le dollar s’échangeait à 6,37 L.E., un record depuis 8 ans. Face à cette chute, particuliers et entreprises cherchent à changer leurs livres en billets verts, accentuant un peu plus la perte de valeur de la livre.

Pour tenter d’endiguer le phénomène, un décret présidentiel a fixé un plafond de 10 000 dollars — ou équivalent — par voyageur quittant le pays. Le décret interdit, en outre, l’entrée ou la sortie des devises étrangères par la poste ou par colis. « Beaucoup de gens ont retiré leurs dépôts bancaires. Il fallait prendre cette décision pour empêcher que des sommes importantes sortent du pays », estime Hani Guéneina, directeur du département des recherches à la banque d’investissement Pharos.

Le décret présidentiel fait suite à une vague de transformation des dépôts en livres en dollars, malgré un taux d’intérêt de plus de 9 %. Beaucoup craignent en effet une chute conséquente de la valeur de la livre.

Prévisions pessimistes

La banque d’investissement EFG-Hermes, la plus grande de la région, a révisé ses prévisions et estime que la livre va atteindre 6,6 L.E. pour un dollar en 2013.

La baisse de la livre et les prévisions négatives poussent les particuliers à changer leur épargne en dollars pour conserver leur pouvoir d’achat. Cette « dollarisation » mène à davantage de dévaluation de la livre. Il n’existe cependant pas encore de chiffres officiels sur les transferts d’argent ou les dépôts bancaires pour permettre de mesurer avec précision l’ampleur du phénomène, surtout au niveau des particuliers.

Hani Guéneina estime qu’au minimum 100 millions de dollars ont été échangés au cours des deux dernières semaines. « Une somme inférieure n’aurait pas affecté le marché des changes », affirme-t-il. Dans les banques et les bureaux de change, le manque de dollars est palpable. Certaines banques refusent désormais d’échanger plus de 1 000 dollars par client et par jour.

« La tendance à la hausse du dollar face à la livre devrait rester temporaire et prendre fin dès la première semaine de 2013, date où les banques égyptiennes ont prévu de rapatrier leurs avoirs en dollars détenus à l’étranger », prévoit un responsable de la banque Arab African Bank qui a requit l’anonymat. « En raison des fêtes en Europe, les banques ont pris du retard dans le traitement des procédures », ajoute-t-il.

La BCE lance FX Auctions

La Banque Centre d’Egypte (BCE) a, quant à elle, introduit un nouveau système d’échange des devises étrangères dans les banques dites FX Auctions, qui consiste en des enchères mensuelles entre les banques pour l’achat ou la vente des devises. « C’est un mécanisme appliqué dans différents pays visant à conserver les réserves de changes et à rationaliser leur usage », a souligné la Banque Centrale dans un communiqué.

La BCE a, par ailleurs, lancé un appel au peuple égyptien pour rationaliser le recours aux devises étrangères et soutenir l’industrie nationale. Elle appelle à cesser toute spéculation qui pourrait négativement affecter l’économie et nuire aux intérêts des citoyens.

La BCE souligne que le nouveau système fonctionnera en parallèle avec le système d’échange interbancaire introduit en 2004 pour combattre la dévaluation de la livre. Ce système avait réussi dans le temps à éradiquer le marché noir.

La baisse, devenue chronique, des réserves en devises du pays entraîne une crainte accrue d’une pénurie de dollars. Fin novembre, les réserves en devises du pays sont tombées à 15 milliards de dollars contre 36 milliards en janvier 2011. Les réserves ont baissé de 450 millions de dollars en novembre malgré la rentrée de plus de 1,5 milliard de dollars, dont 1 milliard provient de la vente de bons du Trésor en dollars, et de 500 millions d’une aide du Qatar.

La baisse des réserves a été naturellement suivie par une chute de la livre. Les réserves couvrent désormais à peine trois mois d’importations, et la BCE ne dispose plus de marge suffisante pour défendre la livre comme ce fut le cas jusqu’à maintenant.

Selon la BCE, les réserves ont atteint leur niveau critique qu’il faut conserver pour faire face aux dépenses inévitables, dont le service de la dette et les importations des biens et matières stratégiques.

Les flux de capitaux limités

Les nouvelles restrictions sur les transferts d’argent sont les premières depuis la révolution. Les différents gouvernements avaient reporté la prise d’une telle décision pour ne pas provoquer la panique ou jeter des doutes sur la stabilité de l’économie.

Il semble aujourd’hui qu’un deuxième stade ait été franchi. « Il est acceptable d’imposer de telles mesures mais de façon temporaire », avance Waël Ziyada, à la tête des recherches auprès de la banque d’investissement EFG-Hermes. La seule autre mesure imposant des restrictions sur les transferts d’argent que l’Egypte avait entreprise suite à la révolution était de limiter les transferts bancaires vers l’étranger à 100 000 dollars.

Ces mesures, d’habitude mal vues par les défenseurs de la liberté des marchés, apparaissent aujourd’hui comme nécessaires et font l’objet d’un consensus. Le FMI a annoncé adopter une vision plus flexible à cet égard. L’institution internationale a émis, début décembre, un rapport dans lequel elle admet que la libre circulation des capitaux présentait des « risques » pour les pays émergents et a jugé que des mesures de contrôle pouvaient s’avérer « utiles » pour enrayer les excès.

Mais cette mesure, vue comme un instrument de stabilisation, a semé la panique et a encouragé la « dollarisation ». En plus, elle ne suffira pas à redresser la situation. « On a besoin de solutions structurelles pour réduire le déficit budgétaire et chercher des ressources en devises. Cela n’aura vraiment lieu qu’après la restauration d’un environnement politique plus propice », estime Ziyada.

Depuis la révolution, deux des principales sources de devises étrangères du pays, le tourisme et les investissements étrangers directs, ont été sérieusement affectées. La conclusion d’un accord de financement de 4,8 milliards de dollars en provenance du FMI, que le gouvernement et les partis libéraux soutiennent, mais que l’opinion publique conteste, a été reportée à plusieurs reprises malgré l’urgence du besoin. Les restrictions sur les transferts de devises ne feront que freiner la chute de la livre jusqu’à l’instauration d’un climat politique sain et équilibré.

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