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Ammar El Korbi : En Syrie, la solution est un Etat de droit basé sur l’alternance du pouvoir

Osman Fekri, Mardi, 10 mai 2016

Ammar El Korbi, secrétaire général du Courant de l’Avenir, groupe syrien d’opposition modéré, estime que tout se joue entre les puissances régionales et internationales.

Ammar El Korbi,

Al-Ahram Hebdo : Comment évaluez-vous la situation à Alep suite à la trêve ?

Ammar El Korbi : Ce qui s’est passé à Alep est certes très médiatisé, mais ce n’est pas pire que ce qui se passe dans d’autres régions de Syrie. Cela entre dans le cadre des multiples exactions commises par le régime contre le peuple syrien depuis plus de cinq ans. Mais c’est l’atrocité des événements à Alep, la deuxième ville du pays, qui en ont fait l’icône du drame syrien.

— Pourquoi le régime syrien a-t-il choisi ce timing précis pour lancer son offensive contre Alep, en plein processus de Genève ?

— Le régime syrien n’a pas choisi le timing. Il suit un programme précis décidé par un accord américano-russe qui lui dicte ce qui lui est permis et ce qui lui est interdit de faire. Le régime a reçu l’aval américain avant de lancer cette offensive. Pour preuve, les déclarations du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, selon lesquelles le groupe « terroriste » Al-Nosra a pris le contrôle d’Alep. Ce qui signifie un accord américain pour frapper le Front Al-Nosra à Alep. Et Bachar Al-Assad ne s’est pas fait prier ! Quant à la Russie, elle a toujours été aux côtés de Bachar, et ce, à travers un soutien diplomatique et des aides militaires. En même temps, pour le régime, c’est une course contre la montre : il veut renforcer ses victoires sur le terrain pour peser sur les négociations de Genève.

— Cela veut-il dire que la position de la communauté internationale n’est pas à la hauteur ?

— Malheureusement, la communauté internationale et les institutions internationales, avec l’Onu à leur tête, sont devenues comme les agences de presse, elles ne font que rendre compte de la situation, et tout au plus, de la condamner de temps en temps. Le secrétaire général de l’Onu se contente de faire part de son « inquiétude » ! Et la position arabe n’est pas meilleure. La crise syrienne s’est transformée en chiffres, nombre de morts et de victimes, et en nouvelles urgentes que l’on lit dans les médias.

— Pourquoi, selon vous, Moscou ne fait-il pas de pressions sur Damas pour stopper l’effusion de sang ?

— La Russie, comme d’autres pays, n’accorde pas tant d’importance à l’effusion du sang syrien. Au contraire, pour elle, le conflit en Syrie est une occasion de renforcer son hégémonie au Moyen-Orient. Pour Moscou, la Syrie est une carte parmi d’autres dans le jeu des intérêts qui opposent les grandes puissances. La Russie et les autres puissances ne sont pas des organisations humanitaires, ce sont des Etats pour lesquels les intérêts priment.

— Pensez-vous qu’il soit possible de reprendre les négociations dans les conditions actuelles ?

— Il faut d’abord savoir que les différentes parties sont allées à Genève non pas de leur propre gré, mais sous la pression de parties externes. Moscou et Téhéran ont fait pression sur le régime pour se rendre à Genève. Quant aux groupes d’opposition, ils ont eux aussi subi des pressions d’autres parties. Bref, une éventuelle réussite du processus de Genève est tributaire d’un accord russo-américain et non d’un accord syro-syrien. Pour le moment, on se contente de tenir des pourparlers pour calmer l’opinion publique arabe et donner l’impression qu’il y a un espoir de règlement.

— Oui, mais les négociations de Genève n’ont jusque-là abouti à rien en raison de l’intransigeance des deux parties. L’opposition serait-elle prête à faire des concessions sur la place de Bachar dans la transition pour éviter un échec total des pourparlers ?

— Comme je vous l’ai dit précédemment, ces groupes d’opposition n’ont pas les cartes du jeu en main. Ils sont télécommandés chacun par la partie externe qui le soutient. Et quand bien même l’opposition serait maîtresse de ses décisions, elle ne pourrait pas les imposer au peuple syrien dont elle est complètement déconnectée. Cette opposition s’est placée en dehors de la lutte du peuple pour l’obtention de la liberté et de la dignité, pour se placer dans une autre lutte, celle du pouvoir. Ce qu’elle veut, c’est une partie du gâteau. C’est pour cela qu’un éventuel accord sera difficilement applicable sur le terrain.

— Vous avez évoqué à plusieurs reprises l’impact des « parties externes ». Quel rôle peuvent jouer les puissances régionales dans le règlement de la crise ?

— Si les puissances régionales voulaient jouer un rôle positif dans la crise syrienne, elles le feraient depuis longtemps, voire, le conflit aurait pu être réglé depuis longtemps. Car les clés de la crise sont entre les mains des puissances régionales, les clés du règlement aussi bien que les clés de son aggravation. Mais les différends et les tiraillements entre les puissances régionales sont tels que la situation est devenue extrêmement complexe. Certaines en sont arrivées à se confronter indirectement en Syrie. Les puissances régionales parlent sans cesse des moyens de mettre un terme à la crise syrienne, mais elles ne sont pas sérieuses.

— Il semble que Moscou soit devenu le principal maître du jeu diplomatique. Qu’en pensez-vous ?

— En effet, vu la position américaine actuelle, la Russie et l’Iran restent les deux acteurs essentiels jusqu’à nouvel ordre.

— Certains pensent qu’au vu de la situation actuelle, le fédéralisme pourrait présenter une voie de sortie. Qu’en pensez-vous ?

— En Syrie, il s’agit d’une lutte pour la liberté et la démocratie, contre la tyrannie dont il s’agit, et non d’une lutte confessionnelle ou ethnique. Cette lutte oppose le peuple au régime, elle n’oppose pas de partie du peuple à une autre. Donc, la solution n’est pas le fédéralisme. La solution est d’établir un système libre, démocratique, un Etat de droit basé sur l’alternance du pouvoir.

Cela dit, sur le terrain, le pays est de fait divisé, puisque certaines régions sont sous le contrôle de l’Etat islamique, d’autres sous le contrôle du Front Al-Nosra, d’autres l’Armée syrienne libre, etc. Mais il s’agit là de séparations politiques, sans plus. Elles ne correspondent pas à des divisions au sein du peuple syrien. D’ailleurs, la com­posante démographique du peuple syrien ne permet pas de division de la Syrie. Mais en même temps, on ne peut pas ignorer le fait que cer­taines parties, à qui profiterait un système fédéral, veulent exploiter la situation actuelle. N’oubliez pas que le rêve d’un Kurdistan en caresse plus d’un.

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