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Les nouveaux calculs d’Ankara

Abir Taleb , (avec Agences) , Jeudi, 19 janvier 2023

Alors que le rapprochement entre Turcs et Syriens se fait à petits pas, la question kurde et celle des réfugiés restent au coeur des intérêts des uns et des autres. Explications.

Les nouveaux calculs d’Ankara
La présence de quelque 5 millions de réfugiés syriens en Turquie, qui pèse sur une économie déjà en crise, est devenue un véritable enjeu électoral. (Photo : AFP)

« Nous continuons de soutenir le processus politique » initié fin décembre par la rencontre entre les ministres turc et syrien de la Défense à Moscou. « Mais une opération terrestre reste possible à tout moment, en fonction du niveau de menaces reçu ». C’est ce qu’a déclaré, samedi 14 janvier, Ibrahim Kalin, proche conseiller du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Un double message lancé par Ankara, alors que ces derniers temps, un rapprochement entre la Turquie et la Syrie est de plus en plus évoqué. Car le conseiller du président turc a en même temps évoqué une possible nouvelle rencontre des ministres de la Défense des deux pays avant celle, prévue mi-février, des ministres turc et syrien des Affaires étrangères.

Que veut donc la Turquie ? Veut-elle une réconciliation avec la Syrie ? Ou veut-elle avant tout contrer ce qu’elle considère comme la « menace » kurde ? Les deux, sans doute. « Nous voulons la sécurité à nos frontières », a dit Ibrahim Kalin, arguant de la présence des forces kurdes en territoire syrien, tout en ajoutant, pour ne pas froisser Damas : « Nous ne visons ni les (intérêts) de l’Etat syrien, ni les civils syriens ». Mais les garanties de sécurité promises par la Russie et par les Etats-Unis après la dernière offensive turque en Syrie en 2019 « n’ont pas été tenues » et les combattants kurdes ne se sont pas retirés à 30 km de la frontière comme promis, a-t-il indiqué.

Or, le ministre syrien des Affaires étrangères, Faisal Mekdad, a affirmé samedi 14 janvier, lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue iranien, Hossein Amir-Abdollahian, en visite en Syrie, que la Turquie devait faire preuve d’une « positivité absolue », notamment en mettant fin à son « occupation des territoires syriens » pour que les relations entre les deux pays puissent être rétablies.

La question était sans aucun doute au centre des discussions syro-iraniennes. Car pour l’Iran aussi, qui joue un rôle important en Syrie, c’est un enjeu majeur. Amir-Abdollahian a ainsi dit que l’Iran soutenait pleinement les positions et les décisions de la Syrie, estimant que tout dialogue entre la Syrie et la Turquie était une étape positive pour les deux pays et pour toute la région.

Les raisons du revirement

Comment donc ce rapprochement peut-il se faire ? Et va-t-il concrètement se faire ? Selon les analystes, une évolution est certaine. La Turquie, dont des troupes sont déjà présentes en territoire syrien, au sud de sa frontière, a infléchi ces derniers mois sa position à l’égard de Damas, après avoir préalablement qualifié Assad d’« assassin » qu’il fallait renverser après avoir rompu ses liens avec la Syrie après 2011. Les récents contacts de haut niveau marquent la poursuite et l’officialisation des contacts entre les deux parties.

Car aujourd’hui, la conjoncture est tout autre. D’un côté, à l’international, plus personne n’appelle à la chute du régime syrien. Ce qui a poussé Ankara à changer de cap. Pour Erdogan, l’accélération de la normalisation s’inscrit en outre dans une optique de précampagne électorale, alors que des élections générales doivent se tenir courant 2023. « Erdogan fait face à de nombreuses crises internes et la présence de près de 5 millions de réfugiés syriens en Turquie pèse sur l’économie turque et provoque des tensions internes. Le président turc doit tenir compte du ressentiment d’une partie de l’opinion publique à l’encontre de ces réfugiés. C’est une question très importante, parce que l’opposition turque critique Erdogan à ce sujet, et que la question des réfugiés est devenue un véritable enjeu électoral », explique Dr Mona Soliman, spécialiste de la Turquie. « Au fur et à mesure que la situation sécuritaire s’améliorera dans le nord de la Syrie, le nombre de Syriens rentrant chez eux augmentera », a en effet dit Erdogan, lors de l’International Ombudsman Conference, le 12 janvier, précisant que quelque 500 000 sont déjà retournés dans le nord de la Syrie, où la Turquie « a débarrassé le pays du terrorisme et l’a sécurisé ».

Ankara a également d’autres objectifs. « La réouverture des marché syriens à la Turquie serait une bouée de sauvetage à l’économie turque, actuellement en crise. Il y a aussi un autre élément à ne pas négliger : le nord de la Syrie contiendrait d’importantes réserves en pétrole et en or et Erdogan veut tirer profit de ces richesses inexploitées », estime l’analyste.

La question kurde, une obsession turque

Reste la question la plus épineuse pour Ankara : les Kurdes. « La priorité, pour Ankara, reste de contrer les Kurdes, mais ça reste le noeud du problème », estime Mona Soliman. En fait, dit-elle, « cela va dans l’intérêt des deux parties ». En effet, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) sont un ennemi commun à Ankara et à Damas. Et les FDS sont indéniablement liées au PKK. La zone autonome kurde au nord de la Syrie, connue sous le nom d’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, est un cauchemar pour la Turquie. Certes, elle a été réduite par les différentes opérations militaires lancées par Ankara dans cette région depuis 2016, mais la « menace » kurde existe toujours. « C’est à la fois une question complexe et existentielle pour Ankara. Or, il y a 5 millions de Kurdes en Syrie, 15 millions en Turquie, et ils seront toujours là », avance Soliman.

Vu d’Ankara, c’est une menace, une obsession. Vu de Damas, la priorité est de récupérer le contrôle de la totalité du territoire. « S’il y a des intérêts communs entre les deux parties, la Syrie continue de considérer la Turquie comme un occupant. La Turquie a mené quatre opérations militaires depuis 2016 en Syrie et y a installé des bases militaires pour tenter de juguler les forces kurdes. Et cette question doit être réglée », estime Dr Mona Soliman.

Reste à dire que les changements de politique turque s’inscrivent aussi dans un contexte international en évolution. Alors que les relations entre la Turquie et les Etats-Unis sont complexes et vacillent entre les intérêts communs et les tensions, la Russie a joué un rôle de médiation important entre Syriens et Turcs. « Il y a une sorte de marchandage entre la Turquie et la Russie : une médiation russe entre Damas et Ankara en contrepartie d’une médiation turque au sujet de la guerre en Ukraine », conclut Dr Mona Soliman.

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