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Amira Abdel-Halim : Avant de passer aux négociations, chaque partie s’efforce de réaliser le plus de gains sur le terrain

Sabah Sabet , Vendredi, 13 janvier 2023

Amira Abdel-Halim, présidente de l’unité des études africaines au CEPS d’Al-Ahram, revient sur la guerre que livre la Somalie au mouvement Shebab et les chances de l’option du dialogue. Entretien.

Avant de passer aux négociations, chaque partie s’efforce de réaliser le plus de gains sur
8 millions de Somaliens seront touchés par la famine en 2023, selon les prévisions.
Al-Ahram Hebdo : Malgré le plan antiterroriste lancé par le président Hassan cheikh Mahmoud en août dernier contre le mouvement Shebab, ce dernier poursuit ses attaques. Et la dernière en date a causé la mort de 35 personnes dans le centre de la Somalie au début de l’année …

Amira Abdel-Halim : Depuis sa réélection en mai 2022, le président somalien a promis d’éradiquer le mouvement Shebab. Il avait déjà réussi, lors de son premier mandat, de 2012 à 2016, à reprendre Mogadiscio la capitale et d’autres villes stratégiques. Le plan actuel, basé sur une coordination entre l’armée somalienne et des milices locales, avec l’aide des forces africaines, se poursuit. Il a déjà permis de chasser les Shebab de certains territoires. Or, les Shebab sont enracinés depuis des années dans plusieurs régions, ils s’autofinancent et ont réussi à s’implanter au sein de la société. Au cours des dernières années, ils ont pu gagner la sympathie et le soutien de certaines tribus. C’est pour cela que malgré la guerre déclarée contre les Shebab, le mouvement tente de mener des attentats pour dire qu’il existe toujours et qu’il reste capable de frapper au coeur des villes et des installations militaires somaliennes.

— Récemment, les appels à un dialogue entre les milices et le gouvernement ont commencé et se sont multipliés, et l’un de ces appels émane des Shebab eux-mêmes. Qu’en pensez-vous ?

— Certainement, l’option militaire à elle seule ne peut aboutir à la paix. Et d’après les expériences passées concernant ce genre de conflits, ce sont le dialogue et les négociations qui aboutissent à de vraies solutions. On a vu l’exemple algérien et comment l’ancien président Bouteflika a pu mettre fin à des années de conflits à travers le dialogue et l’amnistie.

— Mais un dialogue est-il possible en pleine guerre entre les deux parties ?

— C’est possible, mais comme c’est le cas dans la plupart des conflits, avant de se mettre à la table des négociations, chaque partie s’efforce de réaliser le plus de gains sur le terrain. Le président somalien veut avant tout déloger le mouvement de plusieurs régions, surtout dans le centre du pays. Mais pour le moment, le gouvernement somalien continue de promettre une « guerre totale contre les insurgés ». Et le président somalien a annoncé que de nouveaux contingents militaires, entraînés en Erythrée, seraient déployés prochainement dans des opérations contre les Shebab.

De l’autre côté, le mouvement Shebab est actuellement sous pression à cause de la poursuite de l’offensive à son encontre et des pertes qu’il subit sur le terrain. Parallèlement, la population vivant dans les territoires entre les mains des Shebab a commencé à refuser de payer les impôts qui lui sont imposés, d’autant plus que la situation est très difficile avec la sécheresse qui frappe plusieurs régions. Donc, je pense que le gouvernement somalien doit prendre le chemin de la négociation, surtout qu’il y a, au sein des Shebab, des éléments modérés prêts au dialogue. A l’exemple de l’ex-porte-parole du mouvement qui l’a quitté et qui occupe actuellement un poste au gouvernement. Offrir aux membres du mouvement la possibilité de les intégrer dans le gouvernement va encourager les Shebab à opter pour les négociations.

— Outre la question des insurgés Shebab, le gouvernement somalien doit aussi faire face à une grave sécheresse et une famine qui s’étend. Comment peut-il gérer ces deux dossiers ?

— Malheureusement, la Somalie passe par une période très critique, la famine touche une importante partie du peuple, Selon les chiffres, 8 millions de Somaliens seront touchés par la famine de 2022 à 2023, dont un million et demi d’enfants, et 3 millions de personnes seront déplacées, surtout dans les régions du centre et au sud, loin de tout développement. La famine affaiblit le gouvernement, c’est pourquoi le président somalien ne veut pas, jusqu’à présent, reconnaître qu’une grave famine sévit dans son pays, il craint que le financement étranger destiné aux projets de développement ne s’oriente vers ce problème. Mais la sonnette d’alarme doit être tirée à l’international. On l’a fait la semaine dernière, lors d’un colloque sur la sécheresse et la famine dont souffre la Somalie et les moyens d’en venir à bout.

— Pensez-vous donc que la communauté internationale ne fasse pas assez à ce sujet ?

— Les réactions sont toujours tardives et insuffisantes. Depuis 2009, on avertit du risque de famine en Somalie. En 2011, plus de 260 000 Somaliens sont morts à cause de la famine. Mais le problème est la crainte que les aides internationales n’arrivent pas à ceux qui les méritent, à cause des insurgés. Les Etats-Unis ont annoncé qu’ils verseraient une somme de 2 milliards de dollars. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Et où sont les pays de la région et les autres parties qui investissent sur le sol somalien ? Pourquoi ne réagissent-ils pas à cette crise humanitaire ? La communauté internationale doit prendre cette menace au sérieux et chaque organisation doit jouer son rôle.

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