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PERSPECTIVES 2023 : Vivre avec les crises

Abir Taleb , Mercredi, 21 décembre 2022

De la guerre en Ukraine au bras de fer Washington-Pékin, des tensions en Iran aux différentes crises arabes, les points chauds de la planète ne risquent pas de voir une issue en 2023. Si certaines crises peuvent baisser d’intensité, le statu quo est le maître-mot. Explications.

Vivre avec les crises

Ukraine : La guerre joue les Prolongations

En février 2023, la guerre en Ukraine entrera dans sa deuxième année. Et peut-être pas sa dernière. En effet, l’incertitude règne toujours sur l’avenir du conflit. Car depuis le début du conflit, chacune des deux parties continue de chercher une issue sur le champ de bataille. « Or, pour le moment, la guerre ne peut être tranchée ni par les armes ni par la diplomatie. La Russie n’a pas atteint ses objectifs : libérer l’est de l’Ukraine, le Donbass, Kherson et Zaporijia. Et elle ne compte pas faire marche arrière tant qu’elle n’a pas atteint ses objectifs. En parallèle, Kiev et les Occidentaux ne vont pas permettre que la Russie prenne 20 % du territoire ukrainien », explique Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales et des Etats-Unis au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Selon l’analyste donc, la guerre va se poursuivre encore et il ne risque pas d’y avoir de changement radical dans l’équation. Quant à Dr Mona Soliman, politologue, elle estime que le seul changement, c’est qu’il y aura une baisse de l’intensité des combats en hiver, à cause du froid. « Les offensives terrestres sont difficiles en hiver, il se peut que Moscou opte plutôt pour les frappes aériennes. Au printemps, le conflit peut entrer dans une nouvelle phase, soit des négociations, soit une reprise de plus belle des combats, avec de nouvelles stratégies militaires. La période de l’hiver sera alors une sorte de trêve pour se préparer, la Russie va refaire ses calculs pendant cette pause hivernale et corriger ses erreurs tactiques », affirme Soliman.

Pourtant, le commandant en chef de l’armée ukrainienne, Valéry Zaloujny, a récemment dit s’attendre à une nouvelle attaque russe sur Kiev dans les tout premiers mois de 2023, alors que les combats se concentrent depuis plusieurs mois dans l’est et le sud de l’Ukraine. Et le président russe, Vladimir Poutine, était lundi 19 décembre à Minsk, renforçant l’hypothèse du lancement début 2023 et depuis la Biélorussie d’une offensive de grande ampleur sur l’Ukraine.

Or, tout conflit finit forcément sur une table de négociations. La question est aujourd’hui de savoir quand et comment les discussions vont commencer. « Les Européens ont réalisé qu’un soutien illimité à l’Ukraine ne fait que prolonger la guerre, donc la crise qu’ils subissent, et diminue les chances de règlement. C’est pour cela que la France et l’Allemagne favorisent une issue politique. Car les impacts de la guerre sur l’Europe sont lourds », estime Sayed Ahmed, soulignant la crise de l’énergie, l’inflation et l’accueil de quelque 10 millions de réfugiés.

Justement, la question énergétique, talon d’Achille des Européens, est l’une des cartes jouées par Moscou. « Les Russes misent sur le fait que les Européens, victimes collatérales de cette guerre, fassent pression sur les Ukrainiens pour passer au dialogue », dit Soliman. Mais les chances restent limitées, estime Sayed Ahmed. « Certes, les Français et derrière eux certains Européens, veulent se démarquer de Washington, mais le rôle européen reste limité par rapport à celui de Washington qui reste le principal acteur et qui demeure intransigeant car son objectif est d’épuiser les Russes », explique Sayed Ahmed. Et de conclure : « L’Europe est le plus grand perdant de cette guerre, les Etats-Unis le plus grand gagnant ».

Nucléaire, crise interne … L’Iran à la croisée des chemins

Septembre 2022, une jeune Iranienne meurt après son arrestation par la police des moeurs pour un voile mal porté. Depuis, une vague de contestation s’est emparée du pays. « Une contestation qui diffère de celles qui l’ont précédée, un mouvement inédit par son ampleur : il a gagné toutes les provinces, il concerne toutes les catégories sociales, une partie de l’élite proche du pouvoir a critiqué la répression. Surtout, le mécontentement dépasse la question du voile ou celle de la femme, c’est le régime islamique lui-même, avec ses symboles religieux, qui est remis en cause », affirme Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Une menace pour le régime, donc ? « Si à court terme, il ne va pas chuter, il risque d’être déstabilisé, surtout s’il continue à réprimer les manifestants et ne répond à aucune de leurs revendications », répond-il.

Pour le moment, la contestation se poursuit avec son lot de morts (quelque 300, selon les autorités, au moins 450, selon les ONG), d’arrestations (14 000 selon l’Onu) et de condamnations (deux Iraniens ont déjà été exécutés et 28 autres risquent le même sort, selon Amnesty International). L’une des exécutions s’est faite publiquement, une façon pour les autorités de montrer à quel point elles peuvent sortir leurs griffes. Et pourtant, parallèlement, Téhéran a annulé la police des moeurs. « Une concession », d’après Dr Ali Atef, chercheur au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques. Et il se peut que l’Iran en fasse davantage face à la contestation qui va se poursuivre, peut-être s’accentuer. « Mais de là à une chute du régime, non. Cela reste très peu probable. D’abord, parce qu’il se base sur un système tentaculaire, il étend son emprise à travers différents organes à l’intérieur, l’armée, la police, les Gardiens de la Révolution, etc., et à travers des milices extraterritoriales, ainsi qu’une influence régionale », estime de son côté Dr Ali Atef.

Mais cette influence ne sera-t-elle pas affectée par la crise interne ? Si, répond Ali Atef. Car ce qui se passe en Iran a un large impact bien au-delà des frontières. L’Iran, c’est un pays qui entretient des relations délicates avec son voisinage, tendues avec l’Occident, exécrables avec Israël, lequel ne cesse de faire pression sur les Etats-Unis pour ne pas présenter de concessions sur le dossier du nucléaire, voire pousse à une confrontation militaire. Justement, qu’en est-il de ce dossier, en suspens après une vague d’espoir en août 2022 ? « L’impasse s’explique par trois raisons : le manque de coopération de Téhéran avec l’AIEA, la crise interne et le rôle de Téhéran dans la guerre en Ukraine à travers la livraison de drones à la Russie », explique Ali Atef. Malgré cela, et malgré les tensions entre l’Occident et Téhéran – le premier fustige la répression des manifestants, le deuxième, l’ingérence –, « il n’y a pas d’autre choix pour l’Occident que de parvenir à un accord pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. L’autre option serait de bombarder les installations nucléaires iraniennes, ce serait un gros risque pour la sécurité régionale ». L’urgence d’un accord, tout le monde en est conscient. « Mais qu’il soit conclu dans un avenir proche, j’en doute », conclut Dr Ahmed Sayed Ahmed.

Liban : Le déséquilibre des équilibres confessionnels

Depuis le 1er novembre 2022, le Liban est sans président. Et le gouvernement, démissionnaire, n’est qu’un gouvernement intérimaire qui gère les affaires courantes, mais ne peut prendre de décisions importantes, alors que le pays doit entamer la prospection de gaz en Méditerranée et appliquer les réformes exigées par le Fonds monétaire international pour obtenir l’aide économique tant attendue. C’est-à-dire que le pays du Cèdre vit un double vide au sommet. Et cela risque de durer. Depuis la fin du mandat de l’ancien chef de l’Etat, Michel Aoun, le parlement a tenu dix séances pour tenter d’élire un nouveau président. En vain. Le blocage est tel que lors de la dernière séance, le président du parlement, Nabih Berry, n’a même pas fixé de nouvelle date … Et pourtant, ce vide au sommet ne semble pas déranger tant que cela. En tout cas, il ne choque pas, dans un Liban habitué aux scénarios les plus extravagants. Habitué aussi à voir son destin se sceller ailleurs. Le Liban, ce petit pays aux multiples confessions, à l’histoire mouvementée et au présent difficile « reste encore et toujours tributaire du contexte et des équilibres régionaux », comme le rappelle Dr Mona Soliman, politologue. Et qui dit influence régionale dit Iran. La République islamique est le principal allié du tout puissant Hezbollah, principal acteur dans le pays. Or, l’Iran est en crise (voir encadré Iran). « Le soutien logistique, militaire et financier de l’Iran au Hezbollah diminue à cause des tensions internes. Ceci a certes une influence sur le parti. Mais pas au point de diminuer son influence sur la scène politique libanaise, parce qu’au Liban, la question est plus complexe et le Hezbollah a une puissance à la fois militaire, politique et sociale », explique Dr Ali Atef, chercheur au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques.

En effet, le Hezbollah peut toujours trancher au sujet du choix du président. En 2016, c’est lui qui avait réussi à imposer Michel Aoun au terme de deux ans et demi de vide et de blocage. Et cette fois-ci, alors que le candidat Michel Moawad, fils d’un président assassiné en 1989, a pu recueillir le plus grand nombre de voix du camp opposé au Hezbollah, ce dernier rejette sa candidature et appelle à trouver un « candidat de compromis ». Le Hezbollah chercherait à parvenir à une entente avec les autres forces politiques, à l’instar de celle qui avait permis l’élection de Michel Aoun. Il n’a pas indiqué qui était son candidat, mais son allié, l’ancien ministre et député Sleimane Frangié, serait son candidat favori selon des analystes. Cependant, Frangié se heurte à l’opposition de Gebran Bassil, gendre de Michel Aoun et chef du Courant Patriotique Libre (CPL), qui aspire lui aussi à la présidence. Du coup, certains évoquent le nom du commandant en chef de l’armée, Joseph Aoun, comme possible issue à la crise.

Trop de rivalités pour que la question se résolve rapidement. Les puissances régionales et internationales sont donc à la manoeuvre pour tenter de trouver une issue. A commencer par « le parrain » français. Le président français, Emmanuel Macron, pourrait faire escale ces jours-ci à Beyrouth (ndlr : information non confirmée par Paris au moment de l’impression du journal). Le Qatar aussi qui, selon le journal libanais L’Orient-Le Jour, entrerait en scène. Mais pas que : « L’Iran, les pays du Golfe, la France, les Etats-Unis, tous ces pays ont leur mot à dire pour trouver un président de consensus », conclut Soliman. Et ce ne sera pas forcément en 2023.

Palestine, Libye, Yémen : Dangereux immobilisme

 Du rêve au cauchemar. C’est sans doute le point commun entre trois dossiers arabes aussi différents l’un que l’autre : la question palestinienne, qui dure depuis des décennies, le Yémen et la Libye, deux crises nées des Révoltes de 2011. Le deuxième point commun, c’est que la communauté internationale s’en désintéresse et le troisième, c’est qu’aucune de ces crises ne risque de trouver une issue en 2023. Sauf miracle.

Commençons par la Palestine. En 2022, les forces armées israéliennes ont tué 150 Palestiniens, ce qui fait de cette année la plus meurtrière depuis la Seconde Intifada de 2005. La situation explosive en Cisjordanie et dans la bande de Gaza risque encore de se détériorer. « Sur le terrain, le pire est à craindre. Avec le retour de Benyamin Netanyahu au pouvoir et un gouvernement plus à droite que jamais, une escalade est possible, avec de possibles opérations militaires israéliennes », prévoit Dr Mona Soliman, politologue. Sans compter la poursuite sans relâche de la colonisation. Rien à attendre donc au niveau du processus de paix. Tout simplement parce qu’Israël ne veut plus de la solution à deux Etats, pourtant prônée par l’ensemble de la communauté internationale. Malgré l’appel réitéré par l’Union européenne à organiser une conférence internationale afin de rétablir les perspectives politiques d’une paix durable ; malgré la mise en garde de l’Onu que le conflit « atteint à nouveau un point d’ébullition », la nouvelle offre de Netanyahu donne le ton : « un gouvernement autonome » aux Palestiniens, la sécurité des Territoires occupés restant entre les mains d’Israël. Une offre rejetée par l’Autorité palestinienne, qui insiste sur le droit des Palestiniens à un Etat indépendant, avec Jérusalem- Est comme capitale.

En Libye, c’est un tout autre contexte, mais un même blocage. Après le rendez-vous raté de la fin 2021, des élections devraient avoir lieu en 2023, « mais leur tenue reste hypothétique », estime Soliman. « Car l’une des conditions est que le gouvernement de Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah, dont le mandat s’est achevé, quitte le pouvoir et accepte la tenue d’élections sous supervision internationale ». Jusqu’à présent, ce n’est pas le cas, et les deux gouvernements, celui de Dbeibah et celui de Fathi Bachagha à l’Ouest, s’accusent mutuellement d’être illégitimes. Selon l’analyste, trois scénarios sont possibles : « un, le statu quo perdure avec un pays toujours divisé ; deux, des élections se tiennent sous supervision internationale et donnent lieu à une nouvelle direction, loin des acteurs politiques actuels, qui met en application tout ce qui a été décidé dans les conférences internationales ; trois, une escalade militaire entre les deux camps ».

Quant au Yémen, un pays où se tient une guerre par procuration, les parties en conflit n’ont même pas réussi à maintenir la trêve. Conclu en avril dernier entre les forces de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les rebelles houthis soutenus par l’Iran, le cessez-le-feu a expiré en octobre 2022 et n’a pas été renouvelé, malgré les appels de la communauté internationale. Au pire, l’année qui arrive verra une reprise des affrontements armés, au mieux, un statu quo. « Avec, dans tous les cas, une aggravation de la situation économique et de la crise humanitaire », conclut l’analyste.

 Chine-Etats- Unis : Entre les grands, une rivalité à dure épreuve

« Entre les Etats-Unis et la Chine, c’est une concurrence et non une confrontation ». C’est ainsi que Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales et des Etats- Unis au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, décrit les relations entre Washington et Pékin. Et cette concurrence, elle se joue à plusieurs niveaux : l’économie et le commerce, la politique et la rivalité sur la scène internationale. Avec des relations en dents de scie. L’année 2022 s’achève en effet sur une nouvelle mesure de rétorsion américaine : une trentaine de nouvelles entreprises chinoises fabriquant des composants électroniques est ajoutée à la liste noire du ministère américain du Commerce. Les Etats-Unis ayant déjà utilisé ce moyen pour « blacklister » des entreprises chinoises concurrentielles.

Parallèlement, lors du récent Sommet Etats-Unis-Afrique, Washington, qui a dénoncé l’influence « déstabilisatrice » de la Chine en Afrique, a promis des milliards d’aide à l’Afrique pour contrer son rival. De l’autre côté, la Chine a récemment déposé un différend auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) pour tenter d’annuler les contrôles commerciaux imposés par les Etats-Unis, arguant qu’ils perturberont le commerce mondial.

A en croire ces positions, les deux puissances se livrent un bras de fer de longue haleine. Et pourtant, « les deux parties veulent maîtriser le niveau de tensions pour que ça reste sous contrôle », estime Sayed Ahmed. Pas question donc d’aller plus loin ou de risquer une confrontation militaire. « Ni l’un ni l’autre ne le veulent ». Et pour preuve, des responsables chinois et américains ont convenu de maintenir le dialogue après leurs discussions la semaine dernière à Langfang, dans la province chinoise du Hebei (nord). Des discussions intervenues après la rencontre entre les présidents chinois, Xi Jinping, et américain, Joe Biden, en novembre dernier. « 2022 a vu l’apogée des tensions entre les deux puissances, notamment avec la visite de Nancy Pelosi à Taïwan, en août dernier. La crise a été contenue. Et, surtout, chaque partie l’a exploitée à l’intérieur : en Chine à l’occasion du Congrès du parti communiste, aux Etats-Unis, lors des élections de mi-mandat », explique Dr Mona Soliman, prévoyant une baisse des tensions en 2023 au sujet de Taïwan notamment. « Mais d’autres sujets de crispation demeurent, dont le rôle de la Chine en Afrique et sa position vis-à-vis de la guerre en Ukraine », explique Mona Soliman. Une rivalité toujours présente et toujours pesante donc. Selon Sayed Ahmed, « Pékin est pour Washington un rival stratégique qu’il faut contenir pour éviter sa montée en puissance ». Mais chacune des deux puissances, dit-il, a des cartes de pression en main. Et les utilise quand il le faut. « Une baisse des tensions, sans doute, mais un bras de fer qui n’est pas près de prendre fin », conclut-il.

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