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Dr Tarek Fahmy : La question de l’identité pose toujours problème en Israël

Sabah Sabet, Mardi, 30 juillet 2019

Dr Tarek Fahmy, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire et spécialiste des affaires israéliennes, analyse l’origine et les conséquences des manifestations des Israéliens d’ori­gine éthiopienne sur Israël.

Dr Tarek Fahmy

Al-Ahram Hebdo : Un calme précaire règne en Israël quelques jours après les violentes manifestations d’Israéliens d’origine éthiopienne exprimant leur colère après la mort d’un membre de leur com­munauté abattu par un officier de police israélien. L’affaire est-elle close ou les risques sont-ils tou­jours là ?

Dr Tarek Fahmy: L’affaire a débuté et a pris fin en Israël sans que personne réagisse vraiment et chaque fois le même scénario se répète: un comité d’enquête se forme, des recommandations sont annoncées et les forces de sécurité contrôlent les lieux de rassemble­ment des Falashas (les juifs éthio­piens). Pour apaiser plus la situa­tion, les recommandations prises lors d’un comité créé en 2016 et annoncées en 2017, appelant à satisfaire la communauté éthio­pienne en améliorant leur statut, vont sans doute être activées.

— Mais est-ce suffisant pour apaiser cette communauté qui se plaint d’être discriminée, d’au­tant plus que ce sont des décisions prises il y a déjà plusieurs années ?

— Non bien sûr, surtout que ce n’est pas la première fois que ce genre d’incident arrive. Il y a déjà eu des crises en 2012 et en 2015 et les forces de sécurité ont pu faire taire les manifestations. Il est vrai que cette communauté souffre la discrimination. Sur le plan adminis­tratif, ils sont considérés comme des résidents et non comme des citoyens à part entière. Ils n’ont pas les mêmes droits que les autres Israéliens. Par exemple, on leur interdit l’accès à la fonction publique, ceux qui intègrent l’ar­mée ne bénéficient pas de promo­tion dans la hiérarchie. On n’ac­cepte même pas leur donation du sang! Ils sont donc traités comme des citoyens de seconde zone et s’estiment victimes de racisme. Du point de vue social, il existe des appels à les expulser hors d’Israël sous prétexte qu’ils imputent à la société israélienne un fardeau maté­riel et social.

— Les Ethiopiens sont-ils la seule communauté qui s’expose à ce genre de discrimination ?

— Il y a aussi les Soudanais et les Erythréens, les juifs du Yémen, d’Ouganda. Mais ils ne sont pas en grand nombre, on peut dire que les Africains en général ne sont pas bien acceptés en Israël. Il y a eu en effet des voix en Israël qui appel­lent à refuser l’afflux d’immigrants noirs.

— Ces récents incidents et cette discrimination ont sans doute d’importantes incidences sur Israël, d’autant plus que de nou­velles élections sont prévues en septembre...

— Certainement. A mon avis, les conséquences de ces incidents sont plus importantes qu’il ne le paraît et doivent être bien analysées. Deux sujets vont occuper le centre de l’attention des Israéliens: l’identité israélienne et le nationalisme juif. La question de l’identité juive pose toujours problème. Ces deux ques­tions seront à la table après la for­mation du parlement israélien suite aux législatives prévues en sep­tembre prochain. La question de la citoyenneté sera aussi mise sur le tapis. Déjà, l’année dernière, la Knesset a adopté une loi controver­sée définissant Israël comme « l’Etat-nation du peuple juif », ce qui jette les bases d’un Etat raciste. Or, ce racisme, il existe même parmi les juifs! De plus, la répéti­tion des agressions contre les Ethiopiens et les autres minorités vont aboutir à un nouveau phéno­mène, celui de « l’anti-immigra­tion ». Certaines minorités victimes de discrimination vont être tentées de rentrer dans leur pays d’origine. Certains Falashas ont commencé à le faire. Et ceci risque de perturber fortement Israël.

La question de l’identité pose toujours problème en Israël
Les Israéliens d'origine éthiopienne ont manifesté après le meurtre d'un membre de leur communauté par un officier de police. (Photo : AFP)

Malaise social

Le terme Falasha est rarement utilisé par les juifs éthiopiens qui emploient plutôt Beta Israël (la « maison d’Israël », au sens de la « famille d’Israël »). Falasha signifie en amharique « exilé » ou « immigré » et est généralement consi­déré comme péjoratif. Depuis l’immigration en Israël, le terme Beta Israël tend à y être remplacé et au sein de la communauté elle-même par « juifs éthiopiens » ou plus simplement par Ethiopiens. En 1975, le gouvernement israé­lien reconnaît la judaïté des Beta Israël. Ceux-ci vont alors mener une difficile émigration vers Israël qui a accueilli des dizaines de milliers d’entre eux dans les années 1980 et 1990. Quand ils sont arrivés, ils ont été bien accueillis. Mais quelques décennies plus tard, les réactions de rejet se sont peu à peu exprimées et développées dans plusieurs secteurs de la société israélienne et en diverses occasions. Face à cette discrimination, les Falashas ont commencé à descendre dans les rues. Selon des observateurs, si cet état de discrimination continue, Israël sera menacé d’ins­tabilité.

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