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L’Egypte et la bataille pour la paix

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 25 octobre 2023

En convoquant, le 21 octobre, le Sommet du Caire pour la paix et en poursuivant ses contacts diplomatiques, l’Egypte cherche à remettre la question palestinienne au centre des intérêts de la communauté internationale. Décryptage.

L’Egypte et la bataille pour la paix

Alors que les craintes d’un élargissement de la guerre à Gaza s’accentuent, l’Egypte intensifie ses démarches aux niveaux régional et international afin de désamorcer la crise et assurer un passage durable des aides humanitaires aux Palestiniens via le poste-frontière de Rafah. Le 21 octobre, l’Egypte a organisé, dans la Nouvelle Capitale administrative, le Sommet du Caire pour la paix, auquel ont participé des chefs d’Etat, ministres et diplomates, européens et arabes. Objectif : soutenir la cause palestinienne, examiner l’avenir du processus de paix et oeuvrer à la désescalade dans la bande de Gaza. La tenue de ce sommet a coïncidé avec l’entrée du premier convoi d’aides humanitaires par le poste-frontière de Rafah après 15 jours de blocus. Un jour après, grâce à une médiation égypto-qatarie, deux captifs israéliens ont été libérés « pour des raisons humanitaires et sanitaires impérieuses », comme l’a déclaré la branche armée du Hamas, les Brigades Ezzeddine Al-Qassam, sur la chaîne officielle du groupe sur Telegram.

Quels étaient donc les enjeux et les résultats du Sommet du Caire pour la paix ? « Nous nous réunissons aujourd’hui au Caire, dans des moments difficiles qui mettent à l’épreuve notre humanité avant nos intérêts et testent la profondeur de notre croyance à la valeur de l’homme et son droit à la vie », a déclaré le président Abdel-Fattah Al-Sissi dans son discours lors du sommet, avant de critiquer la politique de deux poids, deux mesures face aux pertes de vies humaines. « L’Egypte condamne en toute clarté le fait de prendre les civils pacifiques pour cible et exprime en même temps sa profonde surprise de voir le monde rester les bras croisés, regardant cette crise humanitaire catastrophique qui affecte 2,5 millions de Palestiniens dans la bande de Gaza. Laissez-moi vous demander où sont les valeurs de la civilisation humaine que nous avons bâties au cours de longues décennies ? Où est l’égalité des âmes humaines sans discrimination, ni ségrégation, ni double standard ? », souligne le président égyptien.

Le président Sissi a insisté également sur « le droit des Palestiniens à établir leur Etat » avant de proposer « une feuille de route visant à mettre fin à la tragédie humaine actuelle, ainsi qu’à relancer le processus de paix à travers plusieurs axes : commencer par garantir l’acheminement complet, sûr, rapide et durable des aides humanitaires au peuple de Gaza et passer immédiatement aux négociations sur une trêve. On doit aussi reprendre dans l’urgence les négociations pour relancer le processus de paix, afin de parvenir à la solution à deux Etats et établir un Etat palestinien indépendant, vivant côte à côte avec Israël, sur la base des résolutions de la légitimité internationale, tout en travaillant sérieusement au renforcement de l’Autorité nationale palestinienne légitime, pour qu’elle accomplisse pleinement ses tâches dans les territoires palestiniens ».

Plusieurs dimensions

Selon Mohamad Abdel-Razeq, chercheur au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS), l’Egypte, par la convocation de ce sommet, a cherché à remettre la question palestinienne avec ses dimensions de paix et pas seulement de conflit à l’ordre du jour de la communauté internationale afin de créer « un consensus international ». Et ce, en rassemblant les forces qui représentent les deux extrêmes du conflit palestino-israélien. « La scène internationale au cours des dernières décennies a révélé une grave lacune dans la recherche d’une solution juste et durable à la cause palestinienne, puisqu’elle cherchait à gérer le conflit, et non pas à lui mettre une fin définitive. Elle se contentait de proposer des solutions temporaires et des palliatifs qui ne répondent pas aux aspirations les plus minimes d’un peuple qui souffre depuis plus de 80 ans d’occupation étrangère, de tentatives d’effacement de son identité et de perte d’espoir. La guerre en cours a révélé un défaut dans les valeurs de la communauté internationale à propos de la gestion des crises », ajoute le président.

Le président a déclaré également au sommet son rejet catégorique du déplacement des Palestiniens de leurs terres, quelles que soient les circonstances. « Quiconque croit que le peuple palestinien, fier, inébranlable et résilient, serait prêt à abandonner sa terre, même sous occupation ou bombardement, se trompe dans sa compréhension de la nature de ce peuple », a souligné le président, en affirmant « la nécessité d’éviter que le conflit ne s’aggrave et ne mette en péril la stabilité régionale, ainsi que la paix et la sécurité mondiales ». Le roi de Jordanie a appuyé cette position, en exprimant un « rejet sans équivoque du déplacement forcé des Palestiniens ou du fait de provoquer ce déplacement ... Cela est considéré comme un crime de guerre selon le droit international et une ligne rouge pour tout le monde ». Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a, quant à lui, répété à trois reprises : « Nous ne partirons pas ».

Deux camps, deux positions

Or, le Sommet du Caire s’est clôturé sans communiqué final et ce, à cause des divergences des points de vue entre les deux camps arabe et européen. Le porte-parole de la présidence égyptienne, Ahmed Fahmy, a déclaré aux médias que l’absence de déclaration finale pour le Sommet de paix du Caire « n’est pas un critère pour le juger », en soulignant que « le cessez-le-feu et la désescalade étaient les points de désaccord les plus importants, car certains pays, dont l’Egypte, l’exigent, tandis que d’autres pays parlent du droit d’Israël à l’autodéfense ». « Certains dirigeants veulent condamner un seul parti et une seule action un jour donné, comme si le récit avait commencé ce jour-là », explique-t-il.

Lors du sommet, les dirigeants arabes ont rejeté le fait de prendre pour cible les civils et ont appelé à la cessation des opérations militaires dans la bande de Gaza. « Le message qui a été entendu haut et fort dans le monde arabe est que la vie des Palestiniens est considérée comme moins importante que celle des Israéliens », a déclaré le roi de Jordanie lors du sommet, en dénonçant « le silence mondial face aux bombardements israéliens sur la bande de Gaza et aux politiques de punition collective pratiquées contre les civils palestiniens ». Quant aux Européens, plusieurs responsables, comme les dirigeants du Royaume-Uni, de la France, de la Grèce, de Chypre, ainsi que du Conseil européen ont condamné l’attaque du Hamas comme étant « terroriste » lors de leur participation au sommet. Par ailleurs, les participants au sommet étaient tous d’accord sur la nécessité de respecter le droit international, de protéger les civils et de mettre en oeuvre la solution à deux Etats.

L’Egypte, pilier régional

Selon Ahmed Fahmy, le Sommet du Caire pour la paix ressemblait à une mini-Assemblée générale des Nations-Unies tenue sur le sol égyptien, dans la Nouvelle Capitale administrative. « L’objectif principal était de mobiliser un consensus pour mettre fin à la guerre à Gaza. Nous savons que cela est compliqué et qu’il n’y a ni d’attentes ni d’espoirs irréalistes à cet égard. Mais la tenue de ce sommet au moment où la guerre fait rage constitue un message politique positif qui reflète la position dont jouit l’Egypte », souligne Fahmy.

Selon un rapport publié il y a deux jours par Bloomberg, le Sommet du Caire pour la paix a réaffirmé le rôle vital joué par l’Egypte dans la question palestinienne. « La crise à Gaza a révélé sans aucun doute aux acteurs mondiaux le statut de ce pays d’Afrique du Nord en tant que pilier régional, renforçant l’idée que l’Egypte est trop grand pour échouer. Et ce, malgré les nombreux défis qui l’entourent et les tensions existant en Libye, au Soudan et actuellement à Gaza », note le rapport.

« Créer cette plateforme en ce temps limité est considéré comme un grand indicateur du succès de la diplomatie égyptienne et de la capacité de l’Etat à créer des plateformes pour mettre en avant des positions politiques spécifiques », explique Abdel-Razeq, avant de souligner : « Nous passons par des moments très complexes. Il existe un parti pris politique : un récit israélien soutenu par une vision occidentale, contrairement à un récit arabe qui défend la cause palestinienne ».

« L’Egypte ne ménagera aucun effort pour continuer à travailler avec tous les partenaires afin d’atteindre les objectifs pour lesquels ce sommet a été organisé, quelles que soient les difficultés ou la durée du conflit », peut-on lire dans le communiqué publié par la présidence égyptienne à l’issue du Sommet du Caire.

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