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Gaza retient son souffle

Abir Taleb , Mercredi, 25 octobre 2023

L’offensive israélienne contre Gaza se poursuit avec une intensification des frappes et des préparatifs pour une opération terrestre. Une opération dont les contours restent flous, mais dont les conséquences risquent d’être désastreuses et font craindre un embrasement de la région.

Gaza retient son souffle

Gaza oppressée. Gaza meurtrie. Gaza presque réduite en cendres. A la troisième semaine de l’offensive israélienne, les bombardements ont redoublé d’intensité. Les Palestiniens continuent d’enterrer leurs morts, plus de 5 000 jusqu’à mardi 24 octobre. Continuent d’attendre le minimum d’aides pour survivre … Dans le même temps, les contacts diplomatiques se poursuivent entre dirigeants régionaux et mondiaux, avec le seul dessein de permettre un afflux de l’aide humanitaire de manière régulière et suffisante. Car pour le moment, les quelques convois qui sont entrés à Gaza restent bien en deçà des besoins. Une goutte d’eau dans un océan …

Mais qu’en est-il de l’arrêt des hostilités ? L’heure n’est pas à la trêve, malgré l’appel, lundi 23 octobre, du Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme à « un cessez-le-feu humanitaire immédiat ». Timidement, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a estimé lundi que les dirigeants des Vingt-Sept pourraient soutenir cet appel. Ils en décideront jeudi et vendredi, lors d’un sommet à Bruxelles. « On ne peut pas dire qu’il y a de manière nette un consensus » à ce sujet, a cependant tempéré un diplomate européen.

Toujours est-il qu’Israël persiste et signe, va jusqu’au bout de sa logique de guerre, fort du soutien de la première puissance du monde. « Les otages doivent être libérés ; ensuite, on pourra parler » d’un cessez-le-feu, a lancé lundi le président américain, Joe Biden. Un cessez-le-feu « donnerait au Hamas la possibilité de se reposer, de se rééquiper et de se préparer à continuer à lancer des attaques terroristes contre Israël », a déclaré le porte-parole du département d’Etat, Matthew Miller. Une nouvelle carte blanche donnée à l’Etat hébreu.

Les enjeux d’une opération terrestre

L’armée israélienne est ainsi passée à la vitesse supérieure dans son offensive. « Cela prendra un mois, deux mois, trois mois », a prévenu Tel-Aviv. Toujours pas d’incursion terrestre, mais une intensification des bombardements aériens. Objectifs : détruire l’infrastructure afin de faciliter l’entrée au sol et limiter au maximum la résistance. Or, l’affaire n’est pas si simple que cela. « Au sein d’Israël, des calculs politiques et militaires sont à l’origine du report de cette opération », estime Mohamad Abdel-Razeq, chercheur au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques. « D’abord, le risque de lourdes pertes humaines qu’engendrerait une telle opération, et ce, parce que les factions palestiniennes s’y sont préparées notamment, par les tunnels et les bunkers. Ensuite, même si Israël a mobilisé plus de 300 000 réservistes, ils ne sont pas encore suffisamment formés. Surtout, il existe des divergences au sein du gouvernement israélien et de l’armée à ce sujet », explique-t-il. La politologue Mona Soliman ajoute même que « trois ministres du gouvernement d’urgence dirigé par Benyamin Netanyahu envisageraient de démissionner ».

Au sein d’Israël, en effet, malgré l’unité de façade, les divisions sont bel et bien présentes et menacent d’exploser au grand jour. L’objectif de l’opération « Epées de fer » semble bien plus ambitieux que tout ce qu’Israël avait auparavant planifié à Gaza. « Le gouvernement d’urgence a placé la barre trop haut en annonçant que son objectif est d’anéantir le Hamas », affirme Abdel-Razeq. Or, réduire à néant une idéologie de la résistance est quasiment impossible. Israël peut détruire des infrastructures du groupe, tuer quelques-uns de ses combattants ou de ses dirigeants, mais l’éradiquer est quasiment impossible. D’ailleurs, les quatre guerres qu’Israël avait menées contre le Hamas depuis 2007, ainsi que toutes les tentatives de mettre fin aux attaques du Hamas ont échoué. « Les Israéliens ont certes déclaré que leur objectif était de détruire le Hamas, mais les principaux dirigeants du groupe vivent à l’étranger. Aussi, l’avenir de la bande de Gaza est suspendu aux scénarios encore flous d’Israël qui rêve de couper tout lien avec le territoire palestinien. Ils n’ont aucune vision claire à cet effet. Pour le moment, on est dans la logique de la riposte très violente tant la surprise du 7 octobre était grande. Israël a subi, lors de l’opération Déluge d’Al-Aqsa du Hamas, les pertes les plus importantes depuis la guerre de 1973 », estime Mona Soliman. Et d’ajouter : « Ils n’ont pas non plus de vision claire pour l’offensive terrestre ; la seule certitude, c’est qu’elle aura lieu ». Et elle sera « longue et difficile », a concédé le chef du Commandement du Sud de l’armée israélienne, le général de division Yaron Finkelman. Mais plusieurs facteurs pourraient faire dérailler l’offensive terrestre : la branche armée du Hamas, les Brigades Ezzeddine Al-Qassam, se serait préparée à cette opération, des engins explosifs seraient posés et des embuscades planifiées. Le vaste réseau de tunnels peut aussi être utilisé pour attaquer les forces israéliennes. « Une seule chose est claire, Gaza ne sera plus gouvernée par le Hamas quand cette guerre sera terminée », a assuré le porte-parole du gouvernement israélien, Eylon Levy. Encore une fois, l’objectif est connu, les moyens de l’atteindre, non.

Jouer le tout pour le tout

La confusion est donc de mise. Aujourd’hui, Israël est tellement centré sur l’objectif d’éradiquer le Hamas qu’il tend à omettre la question de l’après-offensive. D’où la pression de Washington sur Tel-Aviv afin qu’il étoffe sa stratégie de sortie. La semaine dernière, le président américain, Joe Biden, a mis en garde Israël contre un enlisement indéfini dans la bande de Gaza, en s’appuyant sur l’expérience des Etats-Unis en Afghanistan.

Autre point important, la question des 200 personnes prises en captivité par le Hamas. Deux Israéliennes ont été libérées lundi en plus des deux Américaines libérées vendredi dernier. Mais selon le Wall Street Journal, des négociations pour libérer une cinquantaine de captifs se sont déroulées mais n’ont pas abouti, parce qu’Israël a refusé la demande du Hamas d’autoriser les livraisons d’essence à Gaza. « Il y a une forte pression populaire à l’intérieur d’Israël à ce sujet », rappelle Mona Soliman. Quelques centaines d’Israéliens ont en effet manifesté samedi dernier à Tel-Aviv, réclamant non seulement la libération des leurs, mais aussi la démission de Netanyahu, dont l’avenir politique est définitivement compromis, selon l’analyste. Mais à l’heure qu’il est, Netanyahu joue le tout pour le tout, au point de brandir la menace d’un conflit plus large.

Les hypothèses d’un conflit élargi

Encore une fois, les Etats-Unis ont mis en garde, dimanche, l’Iran et les organisations qui lui sont alliées contre tout élargissement du conflit, avertissant qu’ils « agiront » en cas d’attaques contre leurs intérêts. Depuis le 7 octobre, les affrontements sont quasi quotidiens à la frontière israélo-libanaise et plus de 19 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du Liban, selon l’Onu. Les craintes de voir le puissant Hezbollah pro-iranien ouvrir un nouveau front à partir du Liban sont vives. Le Hezbollah, qui a averti qu’il pourrait entrer en guerre si l’enclave palestinienne était investie par l’armée israélienne, se contente pour l’heure de bombarder les positions militaires au nord d’Israël. « Le Hezbollah détient 150 000 missiles, il représente une vraie menace pour Israël », affirme Soliman.

Aussi, cette semaine, en Iraq, la « Résistance islamique » a revendiqué sur Telegram plusieurs attaques contre des bases abritant des troupes américaines, alors que des tirs de roquettes en provenance de Syrie ont été interceptés par le Dôme de fer israélien, et que les 12 et 14 octobre, l’armée israélienne a de nouveau bombardé la Syrie, visant les aéroports de Damas et d’Alep. Et, jeudi 19 octobre, la milice yéménite des Houthis a lancé 3 missiles sol-sol et plusieurs drones ; ils « se dirigeaient potentiellement vers des cibles en Israël » et ont été interceptés en mer Rouge par un destroyer américain.

Cependant, pour Mohamad Abdel-Razeq, « ce sont des messages lancés par ces groupes pour dire qu’ils répondent à la dissuasion américaine après que les Etats-Unis eurent envoyé deux porte-avions dans la région. Cela dit, l’Iran est tout à fait conscient des risques d’un élargissement du conflit. L’entrée en jeu de l’Iran impliquera celle d’autres parties et aura de sérieuses conséquences sur la paix et la sécurité mondiales », avertit l’analyste.

En effet, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a estimé lundi que le renforcement militaire américain en cours au Proche-Orient faisait courir le risque d’une « escalade » du conflit entre Israël et le Hamas palestinien. Evoquant, lors d’une réunion diplomatique à Téhéran, l’envoi par les Etats-Unis de navires de guerre au Proche-Orient, Lavrov a jugé que « plus un Etat prend des mesures proactives de ce type, plus le risque, le danger d’escalade du conflit est grand ». C’est tout dire.

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