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Ali Atef : L’Iran ne va pas entrer dans une confrontation directe avec Israël

Maha Salem , Mercredi, 18 octobre 2023

Un élargissement du conflit est-il possible ? Quel est et quel sera le rôle de l’Iran ? Eléments de réponses avec Dr Ali Atef, spécialiste des affaires iraniennes au Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS).

Ali Atef

Al-Ahram Hebdo : L’Iran a menacé d’intervenir si Israël poursuite son action à Gaza. Faut-il prendre ces menaces au sérieux. L’Iran prendra-t-il le risque d’intervenir directement ?

Dr Ali Atef : Bien sûr, ce n’est pas une simple aventure. Téhéran ne prendra pas un tel risque sans en mesurer les conséquences. Il doit bien voir et revoir ses calculs avant cela. Car une guerre contre Israël, c’est une guerre avec les Etats-Unis, et peut-être même avec les pays européens. Les Etats-Unis ont d’ores et déjà apporté un énorme soutien à Israël, le porte-avions USS Gerald R. Ford navigue déjà près d’Israël, afin de renforcer la présence américaine avec une multitude de destroyers, d’avions de combat et de croiseurs. Et Washington a confirmé que le deuxième porte-avions américain, le groupe aéronaval USS Dwight D. Eisenhower, était en route vers la Méditerranée pour « dissuader toute action hostile contre Israël ». Les aides militaires que Washington a envoyées à Tel-Aviv sont les plus grandes jamais envoyées depuis 1982. Le message est fort. Tout faux pas de Téhéran risque de lui être fatal. Les usines de fabrications d’armes et les bases militaires seront frappées, même les sites nucléaires peuvent être la cible de frappes américaines et israéliennes. Et dans un tel scénario, la communauté internationale ne va condamner ni les Etats-Unis, ni Israël. C’est pourquoi l’Iran ne va jamais entrer dans une confrontation directe avec Israël. A moins qu’il ne fasse l’objet d’une frappe directe sur une position vitale à l’intérieur de l’Iran. C’est seulement dans un tel cas de figure que l’Iran entrera en guerre. Tous les camps sont conscients qu’une entrée en jeu de l’Iran plongera la région dans l’enfer : si l’Iran s’en mêle directement, les Etats-Unis s’impliqueront dans la guerre et la Russie suivra.

— Mais pourquoi donc Téhéran se montre-t-il menaçant ?

— Pour plusieurs raisons. D’abord pour faire pression. Le premier message est que toute attaque contre les intérêts de Téhéran ne sera pas laissée sans réponse. Le deuxième est que si l’Iran est directement visé, il ripostera. Aussi, Téhéran veut rassurer les groupes qui lui sont affiliés dans la région. Pour le moment, on est dans la phase de la guerre verbale entre Washington et Tel-Aviv d’une part, et Téhéran d’autre part. Les premiers menacent le deuxième. Le deuxième menace à son tour, notamment en faisant planer le spectre de la fermeture du détroit d’Ormuz, ce qui aurait de lourdes conséquences sur le commerce mondial.

— Le ministre iranien des Affaires étrangères s’est rendu au Liban en plein échange de tirs entre le Hezbollah et Israël. Est-ce là une autre menace ?

— Le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, a visité Beyrouth jeudi et vendredi derniers, soit moins d’une semaine après l’opération du Hamas « Déluge d’Al-Aqsa » et celle d’Israël « Epées de fer ». Il a rencontré son homologue libanais, mais aussi le chef du Hezbollah. Le Hezbollah n’agit jamais seul et sans l’aval de l’Iran. C’est donc une visite très importante pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Téhéran veut montrer qu’il est présent dans la région et qu’il jouit d’un rôle influent et puissant. Autre raison, l’Iran veut soutenir ses alliés, le Liban, la Syrie et les Houthis du Yémen. En même temps, il veut coordonner l’action de ses alliés dans ces pays.

— Selon certains analystes, Israël ne peut pas s’engager dans deux, voire plusieurs fronts en même temps. Pourquoi donc des frappes à la frontière libanaise, mais aussi à la frontière syrienne ?

— Israël lui aussi envoie des messages à l’Iran pour le dissuader d’intervenir directement dans la guerre. Il a ainsi mené des raids aériens contre les aéroports d’Alep et de Damas, ses environs et plusieurs sites au Golan. Il a visé des positions, des sites du Hezbollah et des dépôts de munition des Gardiens de la Révolution islamique. Israël a mené des raids aussi dans le sud libanais et a visé des positions du Hezbollah tout en tuant plusieurs de ses membres. Ce sont toutes des attaques qui visent les alliés de l’Iran. Le message est clair.

En même temps, Israël profite du fait que le Liban et la Syrie sont tous deux secoués par une crise économique, sociale et politique sans précédent. Les régimes de ces pays ne peuvent pas prendre le risque de se lancer dans une telle guerre dont le vrai ennemi est les Etats-Unis.

— L’extension du conflit n’est-elle donc pas prévisible ?

— Comme toutes les guerres, tous les scénarios sont possibles. Personne ne peut prévenir l’évolution des événements. On ne sait pas quand les armes vont se taire. Le problème est de savoir ce que feront les alliés du Hamas si la guerre s’inscrit dans la durée. Pour le moment, l’Iran nie être impliqué dans l’opération « Déluge d’Al-Aqsa ». Mais en même temps, l’Iran ne cache pas son soutien au Hamas et laisse planer la menace. A Beyrouth, le ministre iranien des Affaires étrangères a averti l’émissaire des Nations-Unies que l’Iran a des « lignes rouges », et si l’opération de l’armée israélienne à Gaza se poursuit, en particulier si elle se transforme en une opération terrestre israélienne, l’Iran sera contraint de réagir. Or, si cela arrive, ce sera un véritable engrenage, car d’autres parties seront contraintes d’intervenir, comme l’Union européenne aux côtés d’Israël et des Etats-Unis, et la Chine et la Russie contre les Américains. Et là, ce serait une troisième guerre mondiale.

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