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Au Caire, un autre front

Dina Darwich , Vendredi, 06 octobre 2023

Alors que les soldats risquaient leur vie au front, les citadins organisaient la leur au rythme de la guerre. Avec un esprit de solidarité où chaque individu avait un rôle à jouer. Portrait d’une ville en temps de guerre.

Au Caire, un autre front

Tracer un portrait de la ville durant la guerre d’Octobre 1973, c’est en quelque sorte dessiner un profil de la génération 1970. Une génération qui a marqué par sa particularité à ce moment décisif de l’histoire de l’Egypte contemporaine. A l’époque, les citoyens ont fait preuve d’une solidarité sans pareille. Une épopée où toute la société égyptienne a contribué. Une simple tournée dans les coulisses du passé tout en prêtant l’oreille aux témoignages des individus qui ont vécu cette guerre montre le rôle que chacun a joué durant cet événement historique resté ancré dans les mémoires des Egyptiens. Familles, voisins, artistes, bénévoles, enfants, et d’autres. Tous étaient unis pour combattre l’ennemi. « Le partage a été le mot-clé de notre quotidien. J’avais 22 ans quand la guerre a commencé. Je m’étais mariée en 1967 avec un officier de l’armée et j’avais une fille de 3 ans. Mon mari était au front et il ne venait que quatre jours par mois. Je résidais au deuxième étage à la villa de mon père où on ressentait l’impact de cet événement grandiose. Le premier étage était occupé par la famille de mon oncle maternel, constituée de 7 membres et le troisième étage par la famille de mon oncle paternel, composée de 6 membres qui ont été obligés de quitter Port-Saïd, cette ville côtière qui a subi de graves destructions après la défaite de 1967 », raconte Mahassen Al- Chaféi, 77 ans, ex-directrice de relations publiques. « La plupart de mes proches qui habitaient cette ville ont perdu leur travail, et certains aussi leurs maisons. Ils ont été contraints de venir au Caire où le reste de la famille vivait. Mon père, qui était à l’époque PDG d’une grande société de textile, estimait que le fait de recevoir ses proches n’était pas seulement une obligation familiale, mais plutôt un devoir patriotique », témoigne Mahassen, qui avait consacré son premier salaire de 17 L.E. pour offrir du kahk (un biscuit que l’on prépare lors des fêtes) aux blessés de guerre, en faisant le tour des hôpitaux pour en distribuer. La fête de l’Aïd était, en effet, intervenue juste après la victoire.

Courage, solidarité et altruisme

Or, la grande famille n’était pas le seul soutien pour les victimes de la guerre, les voisins étaient aussi présents dans le profil de la ville durant la guerre. Les murs de sécurité positionnés devant les immeubles ont été tous construits par les voisins. « On a bâti celuici grâce à nos efforts personnels, afin de protéger le bâtiment de tout tir. Il a fallu couvrir nos fenêtres avec du papier bleu pour mieux nous protéger contre les raids de l’ennemi », explique Zeinab, 78 ans, ancienne journaliste, qui confie que lors des raids aériens qui ont précédé la guerre, tous les voisins se sont réfugiés dans le même abri où ils partageaient les histoires du quotidien, et ce, pour faire passer cette dure épreuve. Naglaa, 66 ans, ex-fonctionnaire, raconte que son frère, l’aîné et l’unique garçon de la famille, était un jeune aviateur militaire durant la guerre. « C’était lui notre soutien de famille, puisque mon père était alité suite à un accident. Le jour du 6 Octobre, toutes les voisines de l’immeuble sont venues à la maison pour soutenir ma mère et célébrer la victoire », relate Naglaa, en ajoutant que sa famille n’avait cru à la nouvelle qu’après l’avoir entendue sur plusieurs radios étrangères et égyptiennes.


Le numéro d’Al-Ahram du 6 octobre 1973.

Metwalli Ahmad, 70 ans, est sur cette même longueur d’onde. Il confie qu’il faisait partie du premier bataillon d’officiers d’infanterie qui avait pour mission de traverser le Canal de Suez avant l’arrivée de l’armée égyptienne afin de déposer des mines pour arrêter les chars israéliens. Il fut assiégé au Sinaï durant 4 mois pendant lesquels sa famille était en deuil. « Une fois que je suis arrivé, une vieille femme, qui était l’une de mes voisines, folle de joie, m’a conduit chez ma mère en me soutenant par les bras, car durant le blocus, j’avais perdu 18 kg, mon poids avait atteint 52 kg alors qu’avant la guerre, je pesais 70 kg », raconte l’homme avec une pointe d’humour.

Jeux d’enfants à l’ombre de la guerre

La vie quotidienne des enfants à cette époque n’était pas dominée par la peur, comme le confirme Mona Ali, âgée de 8 ans en 1973, mais uniquement quand les raids aériens se faisaient entendre de loin. « Le matin, nous sortions jouer dans la rue, mais dès l’appel à la prière du coucher du soleil, on devait rentrer chez nous. Une condition que les mères imposaient à leurs enfants pour assurer leur sécurité et les protéger des raids qui avaient lieu le plus souvent durant la nuit. Le reste des instructions se limitait à ne pas ramasser d’objets dans les rues, peu importe qu’ils soient lumineux ou attrayants. Nos mamans nous disaient que les choses sucrées que nous pouvions trouver jetées dans la rue pourraient nous blesser ou nous exploser au visage, et que ce sont les Israéliens qui les jetaient pour nous faire du mal », raconte Mona qui a actuellement 58 ans. Elle ajoute que le seul moyen de communication avec son père qui se trouvait au front, et ce, depuis qu’elle est venue au monde, était le courrier.


Des chansons de Mohamad Nouh animaient l’esprit patriotique.

L’ambiance de guerre s’est également imposée dans les jeux des enfants. Le jeu qui était en vogue en ce temps-là était celui des gendarmes et des voleurs. « Dans ce jeu populaire, deux équipes s’opposaient entre elles, les Egyptiens et les Israéliens. Une fois le jeu terminé, l’équipe égyptienne levait le drapeau pour célébrer sa victoire au rythme des chansons patriotiques qui se faisaient entendre partout dans la rue égyptienne, aussi bien dans les cafétérias que dans les magasins ou les petites échoppes ».

Le triomphe a eu également un goût différent, car la joie se mêlait à l’euphorie de la victoire, comme se souvient Adel Hachem, qui avait 6 ans pendant la guerre. « Les tenues portées lors de la fête de la victoire en 1973 n’étaient pas les mêmes que l’on portait habituellement. Pour la première fois, on voyait quelques enfants vêtus d’un costume militaire kaki, en signe de gloire et de respect à l’armée égyptienne. Même les jeux auxquels jouaient habituellement les enfants avaient également changé après la guerre. On confectionnait des bateaux en papier pour faire la course. On les posait dans l’eau pour faire la traversée d’une rive à l’autre, et ce, pour simuler la traversée grandiose du Canal de Suez », dit-il.

Quand le « nous » prévaut

Et ce n’est pas tout. Les vrais voleurs qui ne figuraient dans les jeux des enfants semblent aussi avoir eu une place dans le profil géographique de la ville. Les archives de la sécurité générale pendant la guerre du Ramadan indiquent que le taux de criminalité avait chuté de façon spectaculaire au cours de la guerre du 6 Octobre. Durant cette bataille, le « crime » s’est caractérisé par plusieurs spécificités notables comme les délits majeurs survenus durant la période allant du 6 au 21 octobre qui avaient diminué par rapport à l’année précédente, passant de 95 délits en 1972 à 71, soit 26 %. Les vols à grande échelle avaient également diminué de 11 délits au cours de la même période de l’année précédente pour atteindre 7 délits, soit un taux de 40 % — selon les archives de la Sécurité générale. Alors que les vols à l’étalage ont été réduits de 35 % au cours de la même période, et en ce qui concerne les pickpockets, ils ont enregistré une diminution de plus de 45 % par rapport à la période de l’avant-guerre. Le 7 octobre, la ville du Caire avait atteint le chiffre zéro en ce qui concerne les vols à la tire, alors que les meurtres et les tentatives d’assassinat au cours de cette période avaient diminué de 25 % par rapport à l’année précédente. Même les délinquants se sont transformés en résistants. Le général Amgad Al-Chaféi, ancien ministre adjoint de l’Intérieur, a affirmé, au cours d’une interview publiée au site Parlmany, que la grande majorité des bandits et des voleurs au cours de cette période délicate avaient rejoint les mouvements de résistance populaire, selon les rapports publiés après la bataille. D’après le psychiatre Ahmad Abdallah, tout ceci répond à ce qu’on appelle en psychiatrie « la culture de la guerre » où la solidarité, la coopération et l’altruisme dominent à tel point que certains sont prêts à sacrifier leur vie pour le bien du groupe. Un état que le sociologue Ahmad Zayed considère comme un moyen de protection auquel les hommes ont recours en cas de danger pour assurer leur survie. C’est encore plus le cas auprès des sociétés qui ont vécu une longue histoire de guerre.


Le film Al-Mammar a mis l’accent sur le rôle des familles des officiers.

Ce à quoi l’Egypte était habituée à une certaine période. D’autant plus que certaines de ces guerres se déroulaient sur les frontières, comme l’explique Dr Mohamad Afifi, professeur d’histoire contemporaine. Loin du front, la ville vivait sous le rythme de la guerre, chacun avait un rôle à jouer. En octobre 1973, les femmes au foyer, par exemple, sont sorties de chez elles pour faire le tour des hôpitaux et combler le manque d’infirmières. « Ma mère avait rejoint à l’époque un groupe de femmes intitulé Baladi (mon pays), ayant pour symbole la rose rouge et qui avait pour mission de nettoyer les hôpitaux publics où vont être hospitalisés les blessés de guerre », raconte Mayssa, 71 ans, qui a fait partie de ce que surnomme le psychiatre Ahmad Abdallah « le front interne » où l’esprit collectif règne. « Ce nous est celui qui travaillait, dirigeait et prévaut au lieu de l’ego et de l’égoïsme, la simplicité de vie au lieu du consumérisme, et l’altruisme au lieu de l’opportunisme. A cette période où les Egyptiens se satisfaisaient des besoins les plus élémentaires pour survivre », explique le psychiatre. Dr Mohamad Afifi partage cet avis, il estime que les ménages ont, connu en plus, ce qu’on appelle « le budget » de guerre. Chacun avait un quota bien déterminé pour les denrées essentielles, « Mon père, qui avait fermé sa maison d’édition pendant plus d’une semaine, nous demandait sans cesse de serrer la ceinture en nous disant que personne ne sait de quoi sera fait demain. Il estimait que le fait de respecter le quota offert à chaque citoyen est une obligation religieuse, car une famille pourrait dormir sans manger si quelqu’un de nous s’appropriait le quota de celleci en consommant plus de sucre ou de thé, ou d’autres denrées alimentaires qui étaient limitées », se rappelle Abla, 76 ans, dont trois de ses frères, ainsi que son mari ont été des membres dans l’armée durant la guerre.

Reste à dire que le milieu artistique a eu aussi son impact sur la guerre. La star Nadia Lotfy organisait des visites pendant la guerre d’usure au cours desquelles elle réunissait des artistes et des écrivains, dont Fateen Abdel- Wahab, Fouad Al-Mohandès, George Sidhom, Naguib Mahfouz, Youssef Al-Sébaï et Youssef Idris. Elle a recueilli des témoignages de héros blessés lors de la guerre d’usure et la guerre d’Octobre diffusés plus tard au cours du film Les Armées du Soleil du réalisateur Shadi Abdel-Salam, un film documentaire renfermant des scènes réelles des événements de la guerre d’Octobre 1973. « C’est la voix du chanteur Mohamad Nouh qui a marqué ces jours par sa particularité. Dans les cabarets situés au quartier des pyramides, sa chanson de Madad, cheddi hilek ya balad a animé l’esprit patriotique, ainsi que celles du compositeur Sayed Darwich, la voix de la Révolution 1919. Il nous semblait que cette mélodie allait être entendue par nos soldats se trouvant au front », conclut Mayssa qui accompagnait sa famille lors des sorties inoubliables de l’automne 1973.

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