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Il était une fois, la Palestine …

Abir Taleb , Jeudi, 11 mai 2023

Les Palestiniens célèbrent les 75 ans de la Nakba en attendant toujours la création, devenue chimérique, de leur Etat. Avec une dimension territoriale, démographique, juridique et historique, le conflit israélo-palestinien reste l’un des plus complexes. Décryptage.

Il était une fois, la Palestine …

Plusieurs palestiniens tués par des soldats israéliens en Cisjordanie occupée. Une opération lancée par les forces de sécurité israéliennes dans les territoires occupés. Trêve fragile à Gaza après un regain de tension entre Israël et des groupes armés palestiniens. Un responsable du Jihad islamique mort dans une prison israélienne après une grève de la faim de près de trois mois.

Tels étaient les titres de l’actualité concernant la situation dans les territoires occupés la semaine dernière. Mais qu’importe quand ces événements ont eu lieu ! C’est le triste quotidien des Palestiniens depuis 75 ans. Un cycle vicieux et infernal de répressions, d’attentats, de ripostes et de contre-ripostes que subissent les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza depuis des décennies. Depuis la Nakba. Depuis que leur terre a été spoliée. Depuis qu’ils vivent sous occupation.

La Nakba, c’est la catastrophe, le désastre que fut la création de l’Etat d’Israël sur les terres de la Palestine historique et l’exode de 800 000 Palestiniens, contraints de quitter leurs terres et leurs maisons. Dès le 15 mai 1948, au lendemain de la proclamation de l’Etat d’Israël, le départ forcé des Palestiniens s’accélère. Il avait pourtant commencé avant : le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations-Unies adopte la résolution 181 qui prévoit le partage de la Palestine en deux Etats : l’un juif, l’autre arabe, avec une zone internationale pour Jérusalem et les lieux saints. C’est à ce moment-là que commence la « guerre d’expulsion des Palestiniens ».

Une plaie encore ouverte

On est très loin du mythe officiel israélien selon lequel les Palestiniens auraient quitté leur terre de leur plein gré ou sur ordre des dirigeants arabes. Le plan de partage de l’Onu donne une sorte de feu vert à cette expulsion. C’est le fameux Plan D (plan Daleth), qui, de l’aveu même de l’historien israélien Ilan Pappé, dans son livre Le Nettoyage ethnique de la Palestine (paru en 2008 chez Fayard), « prévoyait leur expulsion totale et systématique de leur patrie » avec « un répertoire des méthodes de nettoyage ethnique ». Son confrère, Benny Morris, ne parle pas d’épuration ethnique, mais il remet également en cause la thèse d’un départ massif dicté par les dirigeants arabes. Et d’autres historiens israéliens leur emboîtent le pas.

Résultat de ce nettoyage ethnique : un an à peine après le plan de partage de l’Onu, 80 % de la population arabe palestinienne du territoire devenu israélien vit en exil dans des camps de réfugiés, plus de 500 villages et 11 quartiers de villes palestiniennes sont détruits ou rasés … Alors que l’immigration de juifs venus du monde entier en Palestine, avait, elle, commencé dès la fin du XIXe siècle, puis avec la naissance du mouvement sioniste dans les années 1890, le premier Congrès sioniste mondial en 1897 puis la Déclaration Balfour en 1917. Il fallait bien renverser la donne démographique et « remplir » la Palestine de juifs pour pouvoir créer un Etat …

Or, l’exode n’est que le point de départ de la Nakba. La catastrophe se poursuit. Un peuple dont plus de la moitié se trouve à l’étranger, hors de sa terre, avec l’espoir, minime mais toujours là, de rentrer un jour. La question des réfugiés, leur descendance et leurs droits n’en restent pas moins une question d’actualité toujours brûlante, d’autant que les guerres ultérieures ont multiplié leur nombre. « La Nakba n’est pas un événement, mais un processus », disait l’écrivain libanais Elias Khoury en 2011. L’expulsion de Palestiniens se poursuit. La destruction de maisons, sous prétexte qu’il s’agit de celles de « terroristes », est monnaie courante.

La catastrophe continue aussi sous d’autres formes. Si le terme n’est plus tout à fait adéquat, puisqu’il désigne, à l’origine, l’expulsion des Palestiniens, aujourd’hui, c’est la dépossession des Palestiniens de leurs droits. Le droit à un Etat indépendant, le droit de retour, le droit de faire de Jérusalem leur capitale …

Et après ?

Depuis la création de l’Etat hébreu, les relations qu’ont entretenues les Palestiniens avec les Israéliens sont passées par différentes phases : des guerres israélo-arabes à la résistance palestinienne à la reconnaissance mutuelle et au lancement du processus de paix puis au blocage total. Cela fait, en effet, plus de dix ans qu’aucune tentative significative n’a été faite pour amener les Palestiniens et les Israéliens à discuter de paix.

C’est pourquoi, cette année, les Palestiniens commémorent la Nakba dans la douleur. Peut-être même plus qu’au cours des années précédentes. Avec le gouvernement israélien le plus à droite et le plus intransigeant de l’histoire d’Israël, un gouvernement qui ne croit pas en la paix avec les Palestiniens, qui fait tout pour rendre inapplicable sur le terrain la solution à deux Etats. Avec un processus de paix à l’arrêt. Avec des colonies israéliennes qui s’étendent dans les territoires palestiniens occupés. Avec un silence et un désintérêt internationaux. Au cours des quatre premiers mois de l’année, une centaine de Palestiniens ont été tués contre une douzaine d’Israéliens. Une disproportion à l’image de la réalité sur le terrain : une situation coloniale de force et une population colonisée.

« Aujourd’hui, la communauté internationale n’accorde que peu d’importance à la question palestinienne », déplore Dr Mona Soliman, politologue. « Les dirigeants politiques palestiniens sont profondément divisés entre le Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. En l’état actuel des choses, ils ne sont pas en mesure de conclure ou d’appliquer un quelconque accord, si accord il y a. Israël, de son côté, est plongé dans une crise profonde politique interne et le seul point d’accord entre les différentes parties israéliennes est la position à l’encontre des Palestiniens. D’ailleurs, on le voit avec le mouvement de protestation contre le gouvernement israélien où la question palestinienne n’est pas du tout évoquée », estime-t-elle. Quant aux Etats-Unis, qui ont parrainé les pourparlers par le passé, ils ont désormais d’autres préoccupations : leur rivalité avec la Chine et la guerre en Ukraine.

Parler des deux Etats est-il donc devenu une chimère ? « De plus en plus », répond Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. « Vu le blocage total du processus de paix, la solution à deux Etats semble de moins en moins viable puisque la base même de cette solution s’effrite, avec des gouvernements de plus en plus extrémistes en Israël et l’extension de la colonisation dans les territoires qui devaient constituer la base d’un Etat palestinien », estime Mourad.

En effet, alors que la communauté internationale parle toujours de la solution à deux Etats, la colonisation croissante rend cette proposition physiquement et politiquement impossible. Et le gouvernement actuel l’a clairement dit : il « encouragera et développera la colonisation » sur les terres sur lesquelles « le peuple juif a un droit exclusif et inattaquable ». Les milliards de dollars investis depuis des décennies par Israël dans les routes, les logements et la sécurité nécessaire pour protéger les colons juifs ont créé une nouvelle réalité, destinée à garantir qu’Israël pourra conserver autant que possible les terres dont il s’est emparé en 1967.

Le nouvel enjeu démographique

Or, si Israël fait tout pour rendre impossible la création d’un Etat palestinien, une question hautement sensible demeure : comment faire face à la réalité démographique ? Car, si le conflit israélo-palestinien est perçu comme un différend territorial, c’est aussi un conflit démographique. Aujourd’hui, plus de 5 millions de Palestiniens vivent en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Si l’on ajoute à ce chiffre les Palestiniens de Jérusalem-Est, estimés à plus de 330 000, et les Arabes israéliens, près de 2 millions, environ 20 % du total de la population d’Israël (9,3 millions), il y aurait donc plus de Palestiniens (plus de 7,1 millions) que de juifs (moins de 7 millions) entre la Méditerranée et le Jourdain. A cela, s’ajoutent les enjeux de l’accroissement naturel : avec un taux de fécondité de 3,6 enfants par femme palestinienne contre 2,9 par femme israélienne (chiffres de la Banque mondiale, 2020).

Ainsi, l’éloignement de la solution à deux Etats et les menaces d’annexion de la Cisjordanie remettent au premier plan la question démographique. La nouvelle réalité démographique va-t-elle, à terme, imposer l’option d’un Etat binational ? Pour Hicham Mourad, « c’est l’une des solutions de plus en plus évoquées. Un Etat binational peut s’imposer par la force des choses, en raison des données démographiques et de l’impasse quant à la création d’un Etat palestinien ». Cependant, ajoute l’analyste, « si l’évolution démographique se fait en faveur des Palestiniens et que leur présence, au sein de l’Etat d’Israël, menace son caractère juif, il se peut qu’Israël se trouve obligé de revenir à la solution à deux Etats, autrement, les Palestiniens deviendraient majoritaires dans un éventuel Etat binational. La perspective d’une majorité non juive pourrait redonner vie à la solution à deux Etats. Mais il s’agit là de projections dans un avenir qui n’est pas proche ». En effet, la viabilité d’un éventuel Etat binational dépendrait de deux paramètres : le premier purement arithmétique, la population juive et la population palestinienne, le deuxième purement politique : les droits des uns et des autres. Or, au vu de la réalité sur le terrain, Israël reste un Etat d’apartheid.

75 ans après la Nakba, force est de constater la complexité de la situation. Celle d’un conflit multidimensionnel, territorial et démographique, historique et juridique. L’impression que l’on a est celle d’une histoire sans fin, d’un conflit sans issue. A moins que la volonté d’y mettre fin soit vraiment là ….

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