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Zlecaf: Les chaînes de valeur régionales, un potentiel sous-exploité

Névine Kamel, Mercredi, 14 décembre 2022

Développer les chaînes de valeur régionales en Afrique devient une nécessité pour accroître la résilience du continent face aux chocs et valoriser son potentiel commercial. Explications.

Zlecaf: Les chaînes de valeur régionales, un potentiel sous-exploité

Comment créer la valeur par l’intégration ? C’est à cette question que le rapport intitulé « Fabriqué par l’Afrique », publié récemment par le Centre du commerce international (ITC), une branche de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), a essayé de répondre. Et ce, à travers un diagnostic des secteurs à plus fort potentiel pour le développement durable des chaînes de valeur en Afrique. En fait, la phase opérationnelle de la Zlecaf, la plus grande zone de libre-échange au monde par le nombre de pays, est en marche. En octobre dernier, l’Initiative de commerce guidé (ITG) a été officiellement lancée à Accra, au Ghana. Objectif: Stimuler le développement de chaînes de valeur régionales en Afrique et tester l’environnement opérationnel, institutionnel, juridique et de politique commerciale dans la Zlecaf. Huit pays avaient été sélectionnés pour la phase pilote de l’ITG, représentant 5 régions de l’Afrique. Ces pays sont l’Egypte, le Cameroun, le Ghana, le Kenya, Maurice, le Rwanda, la Tanzanie et la Tunisie. 96 produits, pour lesquels des règles d’origine ont été rédigées, pourraient être échangés librement avec des préférences tarifaires, et l’initiative sera revue chaque année, afin d’élargir la liste des pays. Entrée en vigueur en 2021, la Zlecaf n’est pas seulement un accord commercial, c’est aussi un moteur fondamental de la croissance et la transformation économique de l’Afrique qui pourrait potentiellement sortir 50 millions d’Africains de la pauvreté et augmenter les revenus du continent de 470 milliards de dollars.

Malgré les potentialités du continent en ressources naturelles et humaines, la part de l’Afrique dans le commerce mondial est tombée d’environ 4,4% en 1970 à moins de 3% actuellement. Selon beaucoup d’experts, le renforcement de la compétitivité des chaînes de valeur africaines contribue à accroître la résilience du continent face aux chocs dont souffrent les chaînes d’approvisionnement par les crises récentes.

En effet, la mise en oeuvre de l’accord intervient alors que les pays africains sont aux prises avec la crise triple C que sont la Covid-19, le changement climatique et les conflits.

Le commerce intra-africain comme moteur de croissance

« La zone de libre-échange constitue un atout majeur pour le développement économique du continent africain. Avec un marché de plus de 1,3 milliard de consommateurs avec un PIB combiné de 3,4 trillions de dollars, la Zlecaf offre une opportunité pour les Etats africains de pouvoir valoriser leurs paniers de produits et d’accroître le commerce des biens et des services », c’est ce qu’explique Aïssatou Diallo, coordinatrice principale de la Zlecaf, au Centre du commerce international (ITC). « La création du Zlecaf est la bouée de sauvetage du continent africain, parce que la présence d’une seule entité unifiée donne une puissance à la voix africaine lors des négociations. La Zlecaf est une voix pour un futur plus fort et plus sûr. Elle maximise les bénéfices du continent », ajoute Aïssatou, en soulignant que « l’accès au financement reste un défi majeur. Il faut savoir comment préparer des études de faisabilité capables de convaincre les institutions financières, afin de financer les projets africains ». Un avis que partage David Luke, professeur en pratique et directeur stratégique à l’Institut Firoz Lalji pour l’Afrique, qui souligne que la politique commerciale de l’Afrique devrait être tournée vers le développement. En effet, le commerce intra-africain ne représente que 16% de la totalité des échanges, contre environ 70 % avec les pays européens et 50 % avec les pays asiatiques. « Les pays africains devraient créer des réseaux commerciaux diversifiés afin de permettre au continent d’utiliser le commerce comme un puissant outil de développement », ajoute Luke.

Opportunités et défis

La question qui se pose alors : Quelles sont les possibilités de chaînes de valeur les plus prometteuses pour l’Afrique? « La part des produits transformés dans les exportations extracontinentales est faible à 17%. En revanche, 41% du commerce intra-africain sont composés de produits transformés, ce qui suggère des avantages potentiels plus élevés d’un commerce régional accru pour une croissance transformatrice et inclusive », estime le rapport « Fabriqué par l’Afrique ». L’automobile, les produits pharmaceutiques, les vêtements en coton et les aliments pour bébés sont les quatre chaînes de valeur les plus prometteuses sélectionnées parmi 94 chaînes dans 23 secteurs, d’après une analyse des données et d’entretiens menée par le rapport à travers le continent, avec 10000 entreprises et des experts sectoriels (voir page 7). Au moins 5 pays africains ont un avantage comparatif pour ce qui est des intrants et/ou des extrants de ces chaînes de valeur, ce qui garantit leur potentiel de développement à l’échelle du continent. « Alors que dans certains de ces secteurs, par exemple le textile et l’automobile, la délocalisation des étapes intermédiaires perturbe la chaîne de valeur et entraîne des dépendances; dans d’autres, seul le produit final est fabriqué ailleurs », note le rapport. Actuellement, l’Afrique importe chaque année, en provenance d’autres continents, pour plus de 53 milliards d’euros de la production finale de ces chaînes de valeur. Alors que la demande d’importation africaine dans les 94 chaînes de valeur devrait augmenter de 97% jusqu’en 2026, soit plus que la croissance moyenne de la demande de 68% dans tous les secteurs.

Ainsi, le rapport estime qu’en reliant les intrants immédiats de plusieurs pays africains qui sont actuellement exportés en vue de leur transformation ultérieure dans d’autres régions du monde, un tiers de la demande africaine dans ces chaînes de valeur pourrait être localement satisfait. « Dans 73 des 94 chaînes de valeur, l’Afrique disposerait de suffisamment d’intrants immédiats pour répondre aux besoins des consommateurs régionaux et internationaux, ce qui apporterait une valeur ajoutée et créerait des emplois sur le continent. Ces chaînes de valeur présentent de nombreuses opportunités d’investissement, afin de les optimiser et de maximiser leur potentiel en renforçant les liens entre les fournisseurs africains d’intrants et d’extrants », explique le rapport. Toutefois, le manque de connaissance sur l’accord figure parmi les principaux défis signalés par les entreprises sur le terrain dans les chaînes de valeur.

Selon le rapport, plus de 50 % des personnes interrogées ne connaissent tout simplement pas la Zlecaf et les possibilités commerciales qu’elle peut créer pour elles, d’où vient le manque de liens entre les fournisseurs et les producteurs. « Souvent, fournisseurs et producteurs ne se connaissent pas, comme le montrent les témoignages du terrain. Même quand ils se connaissent, fournisseurs et producteurs ne se contactent pas, en raison premièrement d’un manque de confiance dans la qualité des biens africains en grande partie à cause du manque de confiance dans les systèmes d’évaluation de la conformité. Ainsi qu’un manque de lignes de crédit sûres pour les transactions internationales », souligne le rapport. Autre défi : l’absence de connectivité entre de nombreux pays africains et la médiocrité des infrastructures routières représentent un défi de taille et entravent les efforts visant à accroître le commerce intra-africain et le développement des chaînes de valeur continentales. En outre, la connaissance de la Zlecaf parmi les entreprises africaines est également faible, puisque seules 46% d’entre elles déclarent connaître cet accord. De même, seules 9% des entreprises ont participé aux consultations public-privé préalables à l’adoption de la Zlecaf. Aujourd’hui, 28 % seulement des entreprises africaines ont des usines de production ou des filiales dans d’autres pays du continent. Dans sa conclusion, le rapport souligne l’importance d’aider le secteur privé à s’intégrer dans les chaînes de valeur nouvelles et existantes et de définir une stratégie continentale qui s’attaque aux défis communs.

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