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Morsi et ses opposants: levée de boucliers

Samar Al-Gamal , Mardi, 27 novembre 2012

L’émission par le président Morsi d’un décret plaçant ses décisions au-dessus de la loi conduit les juges à s’ériger en défenseur de l’Etat de droit. De leur côté, les opposants dénoncent la mise en oeuvre d’un nouveau régime dictatorial compromettant les acquis de la révolution.

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(Photos : Reuters)

Les forces civiles ont fait leur choix et ont décidé d’aller jusqu’au bout dans la mobilisation contre « la dictature » que cherche à imposer le président Morsi avec sa dernière déclaration constitutionnelle, en date du jeudi 22 novembre. Des manifestations et marches vers la place Tahrir ont lieu pour réclamer, entre autres, l’abrogation de ce nouveau texte auquel Morsi s’accroche, plongeant le pays dans la plus dangereuse des polarisations depuis la chute de Moubarak. Lundi, le chef de l’Etat a, en effet, maintenu le décret, élargissant ses pouvoirs après une rencontre avec les juges. Vers 17h, la réunion avec les sept membres du Conseil suprême de la magistrature a commencé dans un petit salon du palais présiden-tiel. Morsi, assis au milieu, avait à sa droite le vice-président et à sa gauche le ministre de la Justice, les deux frères Mekki, deux anciens juges du mouve-ment d’indépendance d’antan.Le décret « maladroit » a créé un tollé au sein de la population, engendrant des manifestations ven-dredi dernier ainsi que des assemblées générales du Club des juges et des magistrats du Conseil d’Etat, avec des critiques virulentes contre le président de la République. Ce jour-là, Morsi — qui cumule déjà pouvoirs exécutif et législatif avec l’Assemblée du peuple dissoute — décide que toutes « les décisions et lois émises par le président », anciennes ou nou-velles, sont « définitives et non sujettes à un recours en justice ». Il s’octroie aussi le droit de prendre toute disposition qu’il jugerait nécessaire pour « la défense de la révolution ». (lire page 4). De plus, la Haute Cour constitutionnelle ne pourra plus examiner les recours des opposants contre l’assemblée constituante chargée de rédiger la future loi fondamentale, ni contre la Chambre arti Liberté et justice. haute du Parlement (Choura).Cinq heures plus tard, le porte-parole de la prési-dence, Yasser Ali, fait le point : « Il n’y a pas de changement dans la déclaration constitution-nelle ». Pourtant, entamer de nouveaux procès contre les accusés de meurtre des manifestants durant la révolution début 2011, comme il est pré-cisé dans la déclaration constitutionnelle, « exige de nouvelles preuves », selon la loi. Le premier article du décret de Morsi s’avère illégal. Parallèlement, et selon Ali, Morsi a précisé aux juges que seules étaient irrévocables les décisions concernant les questions liées « à ses pouvoirs souverains ». Mais sont-ils déjà garantis par la loi ? Les juges ne se prononcent pas, mais plus tard, certains procéderont à des déclarations indivi-duelles à la presse. « La crise est loin d’être réso-lue », disent-il. La réunion avec Morsi n’aurait finalement duré qu’une demi-heure avant de confier sa poursuite au vice-président. Le président aurait alors appelé le bureau de la confrérie pour s’entretenir avec Mohamad Badie, guide suprême de la confrérie, et son adjoint Khaïrat Al-Chater, auteur de ce qui est qualifié par les opposants de « putsch politique ». Quelques jours avant cette déclaration présidentielle, Badie avait affirmé qu’il était temps que les Frères « assument l’ensemble des responsabilités ». Mais avant même le début de la réunion, la justice a décidé de défier le décret présidentiel. Ainsi, la Cour administrative du Caire examinera le 4 décembre le dépôt des 12 demandes d’annulation ... Il s’agit de la plus importante crise à laquelle fait face le président Morsi depuis son élection il y a six mois, mais ce n’est certes pas le premier affronte-ment avec la hiérarchie judiciaire. La lutte autour du pouvoir est curieusement presque entièrement juridique. Quelques jours après avoir prêté ser-ment, Morsi avait décidé de rétablir de force un Parlement déclaré invalide par la Cour constitu-tionnelle. Celle-ci avait aussi dissous la première assemblée constituante, devenant ainsi le véritable contre-pouvoir de Morsi que celui-ci cherche aujourd’hui à neutraliser arguant de son affiliation au régime de Moubarak. Ainsi pour faire passer sa nouvelle déclaration constitutionnelle, Morsi a limogé un procureur général contesté, mais en nommant le sien ... à l’identique de la pratique observée sous Moubarak. « Eviter des affrontements » La polarisation est à son comble. Les Frères musulmans, partisans du président, et leurs alliés salafistes, qui avaient appelé à manifester pour soutenir les décisions du président islamiste le même jour que ses opposants, ont annulé lundi dans la soirée leur appel pour « éviter des affronte-ments ». Dans la matinée de lundi, les funérailles des martyrs tombés lors des derniers affrontements mêlant police, mouvements civils et islamiques, avaient concrétisé cette polarisation. Mais un membre de la confrérie précise que la décision d’annuler le rassemblement de mardi était destinée à protéger leurs locaux en province atta-qués la veille. Un chef de la police affirme aussi que les habitants du quartier de Guiza, d’où les islamistes voulaient entamer leurs manifestations de soutien, s’étaient dit hostiles à leur présence. Helmi Al-Gazzar, dirigeant du Parti Liberté et jus-tice des Frères musulmans, pense de son côté que les rassemblements hostiles à Morsi « finiront par se calmer ». « Pas de compromis », lance Mohamed ElBaradei, figure emblématique de la révolution. « Nous sommes face à un président qui impose une dictature », a insisté l’ancien chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique et prix Nobel de la paix, alors que la place Tahrir se préparait lundi soir à accueillir les manifestations du lende-main. Les opposants affichent une ultime demande, jamais réalisée : « la restructuration du ministère de l’Intérieur et la traduction en justice de ses chefs qui continuent à tuer de sang-froid les mani-festants ». Mais le retrait du décret présidentiel est une priorité. Le courant civil ne croit pas à son caractère « temporaire ». La demande d’annulation du décret présiden-tiel, avec l’enjeu de la Constitution qui s’en suit, place l’opposition dans une impasse puisqu’elle sera forcée d’accepter un texte dont elle a déjà boycotté la rédaction, et dont l’ébauche doit être présentée à la mi-décembre. Le nouveau décret présidentiel accorde, contrairement au référen-dum de mars dernier, un nouveau délai de deux mois. Le fossé entre les islamistes, s’accaparant la commission, et les autres forces n’est certes pas comblé. (lire page 6).Une escalade de la violence n’est pas à écarter. Le cas échéant, cela pourrait selon certains obser-vateurs pousser l’armée à intervenir. Pour l’instant, les militaires se disent être à équidistance de toutes les différentes forces politiques, et Morsi semble s’assurer de leur appui, surtout si les forces civiles peinent à rassembler en masse les Egyptiens sur les grandes places. La confrérie a-t-elle fait de mauvais calculs ? Dans un pays qui vient de se débarrasser d’une longue dictature de trois décennies, pensait-elle pouvoir réaliser et imposer une concentration écra-sante du pouvoir dans les mains du président ? Les Frères déclarent que les opposants sont des membres de l’ancien régime, et que les manifes-tants sont manipulés, et même des brigands payés pour semer le désordre. Les juges sont pourtant à la tête de cette contestation. Ils ont lancé une grève des tribunaux qui menace d’atteindre l’ensemble du pays. La justice pourrait aussi décider de requalifier la déclaration du président, en rejetant son caractère constitutionnel, sauf si un compromis émerge. Ce qui est à l’heure actuelle peu probable.

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