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Politique étrangère : Visites tous azimuts

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 16 septembre 2014

De l'Algérie au Soudan, en passant par l'Arabie saoudite et la Russie, les déplacements à l'étranger du président Al-Sissi lors de ses premiers 100 jours au pouvoir, dessinent difficilement les traits d'une nouvelle politique étrangère.

 Abdel-Fattah Al-Sissi
Le président Abdel-Fattah Al-Sissi lors du 23e sommet de l'Union africaine à Malabo, en Guinée équatoriale. (Photo: Reuters)

Faire table rase du passé semble être la motivation du président Abdel-Fattah Al-Sissi. Le 25 juin dernier, il est allé en Guinée équatoriale pour assister au 23e sommet de l’Union africaine, après un an de suspension de l’Egypte de l’Organisation panafricaine. Mais d’abord, l’avion du président, fraîchement élu, avait atterri à l’aéroport de Houari-Boumediene d’Alger. Pourquoi l’Algérie ? Cette visite surprise, qui ne figurait pas dans son agenda, était au premier plan sécuritaire, pour former un axe, afin de « coordonner des positions », dans le but de combattre le terrorisme venu de Libye, qui partage de longues frontières avec l’Algérie et l’Egypte. Cette visite, qui a aussi contribué à un retour à la normale après des tensions diplomatiques entre les deux pays suite aux confrontations de deux équipes de football en 2009, s’est soldée par la signature d’un contrat de 6 livraisons de gaz naturel liquéfié à l’Egypte avant la fin de l’année.

Puis à Malabo, le nouveau président réinstalle l’Egypte dans l’UA. Selon Amani Al-Tawil, experte des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « il a profité du forum africain pour reconstruire un réseau de relations avec un grand nombre de pays africains marquant un grand retour de l’Egypte après des décennies de négligence ». En marge du sommet, Al-Sissi a rencontré les présidents de Mauritanie, Sénégal, Tchad, Tanzanie et Ouganda, pour discuter des relations bilatérales. Mais la rencontre la plus significative a été celle avec le premier ministre éthiopien, Hailemariam Desalegn, marquant une percée dans le dossier gelé du barrage de la Renaissance, en le remettant sur la voie des négociations. Au retour, il s’est rendu à Khartoum, qui a pris des positions hostiles à l’Egypte après le 30 juin. « Cette interaction directe avec le Soudan a été un point positif de la diplomatie égyptienne, qui essaye de regagner le cercle africain très stratégique », dit Al-Tawil. Et d’ajouter : « L’Egypte a changé de discours en affichant plus de compréhension envers les problèmes africains, en répétant à plusieurs reprises que l’Afrique figurera au premier rang des priorités de sa politique étrangère. Les visites des responsables africains qui se sont succédé au Caire depuis ce sommet sont un indice que les Africains commencent à sentir que l’Egypte est devenue le centre de décision africain ». Pourtant, les choses sont restées au niveau des « déclarations d’intention » sans changement majeur de politique. La chercheuse affirme ainsi que Le Caire peine à présenter une conception intégrale d’une forme de coopération et de partenariat économique avec l’Afrique.

Pour Abou-Bakr Al-Dessouqi, conseiller de la revue Al-Siyassa Al-Dawliya, la politique étrangère de l’Egypte a été activée en parallèle aux deux cercles africain et arabe. « Les initiatives égyptiennes vont bon train », dit Al-Dessouqi, en énumérant la médiation à Gaza, la visite du chef de la diplomatie Sameh Choukri en Iraq et l’initiative pour la Libye, présentée lors d’une réunion des pays voisins de la Libye au Caire, le 25 août.

Trois cercles d’influence

Pourtant, selon Iman Ragab, experte au CEPS, la politique étrangère de l’Egypte ne tourne plus dans la théorie des trois cercles d’influence définis par Nasser : arabe, africain et musulman, et qui a été adoptée ensuite par ses successeurs. D’après elle, la politique égyptienne n’est actuellement motivée que par les intérêts de l’Etat égyptien, liés aux menaces sécuritaires, puis à l’économie. « Jouer un rôle politique dans la région arrive en troisième position et consiste à jouer des rôles limités associés à des thèmes spécifiques visant la réalisation de certains intérêts », dit-elle.

Riyad a été le quatrième déplacement du président égyptien à l’étranger après sa tournée africaine. Relancer l’alliance entre l’Egypte et les pays du Golfe, à l’exception du Qatar, sur des bases beaucoup plus solides : tel est le pilier de la nouvelle orientation dans la politique étrangère qui a immédiatement commencé après la révolution du 30 juin 2013, quand notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont présenté un soutien financier et politique à l’Egypte. « A l’époque du régime des Frères musulmans, l’axe Le Caire-Riyad, qui date des années 1970, a été remplacé par l’axe Le Caire-Doha. L’ancien axe retrouve aujourd’hui son influence en gagnant un nouveau partenaire, les Emirats, pour se transformer en triangle stratégique », explique Mohamad Ezz Al-Arab, politologue au CEPS.

Toutefois, les points de ce triangle ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde politique, croit Ragab, qui parle de « plafond » pour cette alliance. La divergence a été claire, par exemple sur le sujet de l’intervention militaire en Syrie. Alors que Le Caire mise sur une solution politique, les pays du Golfe penchent pour l’option militaire. Hazem Hosni, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, estime que « Le Caire penche vers le Golfe car, sur le plan régional, il n’a pas beaucoup de choix d’alliances. Les pays du Maghreb, à l’exception de l’Algérie, ne sont pas considérés comme pays très amis pour l’Egypte à l’heure actuelle. L’Iraq et la Syrie sont en proie au déchirement, et les relations sont très tendues avec la Turquie et l’Iran ».

Revenu d’Arabie, Al-Sissi est passé par Moscou pour sa première destination hors de la région, sa seconde en Russie en quelques mois. Al-Sissi, ministre de la Défense, avait visité la Russie en février, en pleine discorde avec Washington qui avait gelé ses aides militaires après le 30 juin 2013. Pour Ekram Badreddine, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, cette visite d’Al-Sissi en Russie, alors qu’il a évité le sommet Afrique-Etats-Unis, auquel il a été invité à la dernière minute, « marque un changement très significatif dans l’orientation de la politique étrangère égyptienne, qui apparaît plus indépendante de l’hégémonie américaine ». Mais la politique du Caire vis-à-vis de Washington est loin d’être constante. Selon un haut diplomate égyptien dans la capitale américaine, « pour l’instant, on est dans la réaction et non dans l’action. La relation avec les Américains est certes à redéfinir. C’est le dossier majeur ».

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