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Les trois défis du nouveau pape

Samar Al-Gamal, Mardi, 06 novembre 2012

L'évêque Tawadros est devenu cette semaine le patriarche de cette institution. Il a pour défis de rassurer une communauté inquiète et de composer avec des islamistes au pouvoir, mais aussi de s'inspirer de la communauté copte post-révolutionnaire.

tawadros
(Photo: AP)

Le moine préposé à la cloche s’accroche aux deux cordes destinées à la manoeuvrer et leur imprime un puissant mouvement de balancier. Le battant heurte le métal une première fois, puis une deuxième et ainsi de suite ... la cloche retentit longuement. C’est le temps de la célébration. A l’intérieur de la Cathédrale d’Abbassiya, les religieux ont abandonné leur caractéristique soutane noire et revêtu la robe blanche brodée d’or des cérémonies festives. Sous l’autel, l’enfant, Bichoy, les yeux bandés, vient de tirer l’une des trois balles placées dans le bocal transparent. A l’intérieur, un bout de papier sur lequel figure le nom du 118e pape d’Alexandrie, patriarche de toute l’Afrique et du trône de saint Marc. Le garçonnet a été lui-même, quelques minutes auparavant, choisi par un tirage au sort parmi 12 enfants. Il tend sa petite main vers l’évêque Pakhomios, actuel chef par intérim de l’Eglise, qui se dépêche d’ouvrir la balle. Quelques secondes de silence passent, puis des prières et des chants, puis des youyous montent du fond de l’Eglise alors qu’il brandit à la foule, entassée depuis plus de 6 heures pour assister à l’événement le plus important pour la communauté copte, le papier en proclamant : « Evêque Tawadros. Soyez béni. Félicitations à vous ».

Les deux autres papiers, portant les noms des deux autres candidats en lice, l’évêque Raphaël et le moine Raphaël Ava Mina, sont ensuite montrés à la foule, pour dissiper toute suspicion éventuelle. Agé de 60 ans, Tawadros était deuxième lors du vote qui a réduit à trois les candidats à la papauté en prélude au tirage au sort. Il succède au très charismatique Chénouda III qui a régné sur l’Eglise copte pendant quatre décennies. « C’est une journée historique », lance Mirette, une jeune fille qui se dit « fière et chanceuse d’avoir été là ». Elle fait écho au sentiment de beaucoup de chrétiens d’Egypte en ne cachant pas son « inquiétude », et espère que le nouveau pape « les conduira et les protégera dans ce paysage dominé par les islamistes et encourageant les radicaux ». Evêque général de Béheira, dans le Delta du

Nil, le nouveau patriarche a fait des études de pharmacie à Alexandrie avant de rejoindre le séminaire et de devenir moine (lire portrait page 4). Il sera officiellement intronisé le 18 novembre et pourra ensuite s’atteler à la difficile tâche qui l’attend, dont la révision de la procédure même de son élection, jugée « archaïque » et définie par les règles de 1957, en faveur d’un scrutin « plus démocratique ». « Le tirage au sort ne représente pas la volonté de Dieu. Cette volonté doit émaner du peuple des fidèles, qui devraient voter après avoir prié et jeûné », croit, en effet, l’intellectuel copte Gamal Assaad (lire page 5). Le nouveau chef de l’Eglise hérite de la fronde intérieure qui secoue la communauté copte dans laquelle les voix se multiplient pour réclamer des réformes, notamment en matière de divorce. Les défis à l’extérieur semblent encore plus préoccupants, alors même que Tawadros est réputé favorable à une Eglise centrée sur sa mission pastorale et qui ne s’impliquerait donc pas dans les affaires politiques.

Retirer l’Eglise des affaires politiques

Pendant les quatre décennies de son règne, le pape Chénouda III, décédé en mars dernier, s’était imposé comme avocat des coptes et interlocuteur du pouvoir pour leurs droits non seulement religieux mais aussi citoyens. Un rôle trop politique, disait-on, et donc souvent contesté. Destitué sous Sadate pour avoir critiqué la faiblesse de la réaction du pouvoir face aux attentats islamistes contre les églises, Chénouda avait retrouvé son rang sous Moubarak et entretenait avec ce régime d’excellentes relations jusqu’au dernier souffle de ce dernier durant la révolution. Tawadros entame son mandat avec celui de Mohamad Morsi, de même que Chénouda et Sadate en 1971 et que Kyrillos qui régna sur l’Eglise à partir de 1957, peu de mois après l’arrivée de Nasser au pouvoir. Mais le nouveau pape arrive dans un contexte encore plus critique, qui s’ajoute encore à un climat de discrimination des coptes s’estimant depuis longtemps victimes d’une sous-représentation au sein du gouvernement et de la haute fonction publique. Il devra traiter avec un chef de l’Etat issu des Frères musulmans et qui partage le pouvoir avec des islamistes encore plus radicaux, comme les salafistes. Morsi a nommé un chrétien en tant qu’assistant et s’est engagé à travailler en étroite collaboration avec les coptes. Mais les chrétiens restent sceptiques.

Si le guide des Frères musulmans et le président du Parti Liberté et justice ont félicité le nouveau patriarche, le Djihad, la Gamaa islamiya et les salafistes se sont abstenus, exigeant d’abord un engagement de l’Eglise « à cesser d’être un Etat dans l’Etat », ou encore réclamant la remise des filles coptes, selon eux, converties à l’islam. Il y a beaucoup d’appréhension chez les chrétiens, comme chez beaucoup de musulmans d’ailleurs, contre un renforcement du rôle de la loi islamique par la nouvelle Constitution, laquelle sera de toute façon l’un des dossiers importants qui attendent le pape. Interviendra-t-il pour rassurer ses fidèles qui craignent davantage de marginalisation et une éventuelle restriction des droits de leur culte et d’expression ? Et dans ce cas, comment ? La question est désormais ouverte. D’un côté, Mgr Markos, évêque auxiliaire de Choubra Al-Kheima, a déclaré : « Le nouveau pape suivra les traces du pape Chénouda III dans le traitement des différentes questions qui concernent les coptes ainsi que les questions nationales ». D’un autre côté, Kamal Zakher, fondateur du Courant des laïcs coptes, croit au contraire que « cette nouvelle phase pour l’Eglise sera complètement différente des phases précédentes ».

Les règles du jeu social et politique sont aujourd’hui radicalement différentes. Depuis la révolution qui a renversé Moubarak, les coptes sont encouragés, également par l’Eglise elle-même, « à sortir et à participer à la vie politique », explique Youssef Sidhom, rédacteur en chef du journal copte Watani. En janvier 2011, le pape n’avait pas autorisé les coptes à participer aux manifestations de la place Tahrir, et pourtant, et pour la première fois, les jeunes de sa communauté lui avaient désobéi. Les coptes ont changé, et il semble que leur pape suivra la voie qu’ils ont commencé à tracer.

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