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L’Egypte et les Etats-Unis se cherchent de nouvelles relations

Samar Al-Gamal, Mardi, 17 juin 2014

Les relations entre Le Caire et Washington traversent une phase houleuse. La toute récente élection du président Al-Sissi en Egypte pourrait être synonyme de changement dans la coopération qui a commencé en 1973.

L’Egypte et les Etats-Unis

« L’Amérique fera toujours ce qu’il faut pour garder ses citoyens en sécurité et faire progresser nos intérêts fondamentaux... Parfois, cela signifie travailler avec des partenaires avec qui nous sommes en profonds désaccords ». Cette approche réaliste de la diplomatie américaine est décrite dans les mémoires de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton.

Pourtant, elle explique dans « Choix difficiles », publié la semaine dernière, comment elle a été inondée de « théories de conspiration anti-américaines » quand elle a essayé d’engager les forces islamistes et civiles dans un processus inclusif. Clinton parle d’une « très dommageable impression », qui s’est développée sous le pouvoir militaire qui gérait la transition après la chute de Moubarak, qu’elle soutenait, puis sous le régime des Frères dirigé par Morsi.

Ce constat de l’ex-chef de la diplomatie américaine semble encore valide, après la transition qui vient juste de prendre fin avec l’élection du nouveau président Abdel-Fattah Al-Sissi. « Vous avez abandonné les Egyptiens. Vous avez tourné le dos aux Egyptiens et ils ne l’oublieront pas (...) Souhaitez-vous continuer à tourner le dos aux Egyptiens ? », s’indignait Al-Sissi dans le Washington Post, dans sa première interview après l’évincement de Morsi.

Les responsables en Egypte ne perçoivent pas cette approche « réaliste » chez les Américains, qui ont pourtant adopté une réaction « timide » suite à la destitution de Morsi, avant de décider, 4 mois plus tard, de geler une partie de l’aide militaire à l’Egypte (lire page 5).

Cette décision, la première depuis l’instauration des relations entre les deux pays au lendemain de la guerre de 1973, est l’une des plus dures épreuves par laquelle sont passés Le Caire et Washington. Elle s’est traduite par une « confusion » dans les deux capitales.

En avril, les responsables américains avaient annoncé le dégel d’une partie de l’aide, notamment des 10 hélicoptères Apache, mais le Congrès bloque toujours une aide de 650 millions de dollars, et les appareils n’ont jamais quitté le Texas.

A la recherche d’armement, Le Caire se tourne vers la Russie avant d’annoncer, via son chef de la diplomatie, que les relations avec les Etats-Unis sont stratégiques. « Les deux pays sont en état d’attente. C’est la même situation d’ailleurs depuis 2011 », estime un haut diplomate égyptien à Washington, joint par téléphone. Il estime que la révolution de janvier a placé l’administration américaine dans la confusion et l’a empêchée de développer une nouvelle vision. « Ils étaient dans l’attente de voir qui sera le gagnant. Ils sont guidés dans ce comportement par un besoin de stabilité. Nouer des relations stables sur le plan régional et bilatéral c’est leur objectif ultime », dit-il.

Calculs des Américains

L’image d’une Egypte qui a vu 4 dirigeants en trois ans contre 4 durant les 60 années précédentes n’arrange pas les calculs des Américains. « Que Washington décide par exemple de bloquer des hélicoptères alors que l’armée est en pleine guerre dans le Sinaï pour protester contre un tel ou tel comportement n’est pas signe de bonnes relations entre deux Etats. On ne peut pas travailler dans l’imprévisible », s’indigne un haut responsable au ministère égyptien des Affaires étrangères.

Les relations serrées entre Le Caire et Washington, entamées au lendemain de la guerre avec Israël, sont passées par une première révision après le 11 septembre 2011, quand l’administration a commencé à lier la coopération aux questions de démocratie et de droits de l’homme. Puis l’Egypte, comme pivot de la paix avec Israël, n’était plus nécessairement le passage obligé ni pour les Américains, ni pour les Arabes. Aujourd’hui, les deux capitales semblent conscientes de la nécessité de passer à une troisième révision des relations.

Dans la prestigieuse académie militaire de West Point, Barack Obama a prononcé, fin mai, son premier discours de second mandat. Un discours entièrement consacré aux affaires étrangères, mais destiné à un public local et qui était l’occasion de parler de sa vision de l’Egypte. « Dans des pays tels que l’Egypte, nous reconnaissons que notre relation est ancrée dans des intérêts de sécurité— qu’il s’agisse par exemple des traités de paix avec Israël ou des efforts communs contre l’extrémisme violent. Nous n’avons donc pas mis fin à notre coopération avec le nouveau gouvernement », dit-il.

« C’est la recette qui prévalait sous Moubarak. Mais il ne suffit pas, aux yeux des Américains, de remplacer Moubarak par Al-Sissi et de maintenir le même contexte », explique le diplomate égyptien. Dans sa conversation téléphonique avec Al-Sissi, qui a duré 45 minutes, Obama a presque répété la même chose, mais en parlant du besoin de « droits universels ».

Le Caire aussi veut « un retour à l’ancienne», à l’avant 11/9: une relation basée sur le sécuritaire sans considération de démocratie ou de droits de l’homme. « Le Caire dit : reconsidérez-nous comme partie de l’axe modéré de la région avec l’Arabie saoudite et les Emirats arabes », affirme un diplomate égyptien qui doit bientôt partir pour Washington.

Il dévoile que Le Caire a officiellement proposé à Washington le retour aux réunions du « dialogue stratégique » qui prévalait sous Moubarak, mais les Américains seraient encore réticents. « Ils freinent les relations et adoptent une approche par essais et erreurs », explique de son côté le diplomate basé à Washington. Une approche qui engendre des séries de petites crises.

Les responsables égyptiens pensent que les Américains finiront par s’asseoir à table pour que chaque partie explique « pourquoi elle est importante et ce qu’elle fournit à l’autre ». Mais le quand fait défaut. Les Américains se préparent au renouvellement du Congrès et Obama ne pourra pas, à la veille des élections, aller outre la décision du sénateur Patrick Leahy, qui s’oppose à l’aide américaine en Egypte.

Début août, Obama devrait recevoir les chefs d’Etat africains. Officiellement, Al-Sissi n’est pas invité, en attendant la décision de l’Union Africaine (UA) de dégeler le siège de l’Egypte. « Même si Al-Sissi assiste au sommet, il est peu probable qu’il rencontre Obama en tête-à-tête, surtout en présence de plus d’une quarantaine de chefs d’Etat », poursuit le diplomate.

En ce moment, Obama est plus occupé à construire son propre héritage, la tradition du second mandat, et a les yeux rivés sur l’Iran. S’il parvient à conclure un accord sur le nucléaire avec Téhéran, d’importantes équations dans la région changeront, avec en tête les relations avec Le Caire.

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